La chute de la livre turque, symptôme d’une crise monétaire qui menace

Par

Au-delà des problèmes, réels, du pays, la crise monétaire turque est le signe d’un déséquilibre majeur sur les marchés des changes.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Les 15 août sont souvent associés à de mauvais souvenirs sur les marchés monétaires. Celui qui s’annonce risque d’entrer dans cette catégorie. Il ne sera sans doute pas de l’ampleur du 15 août 1971, jour où les États-Unis décidèrent de mettre un terme aux accords internationaux de Bretton Woods et d’en finir avec la convertibilité du dollar en or pour aller vers des taux de change flottants. Mais la période pourrait être des plus tendues.

Depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois, les marchés des changes sont l’objet de secousses telluriques de plus en plus fortes, de plus en plus rapprochées, servant de catalyseurs à toutes les tensions financières, économiques, sociales, politiques et géopolitiques qui se sont accumulées dans le système.

La secousse actuelle se déroule en Turquie. Vendredi 10 août, à l’ouverture des marchés, la livre turque a totalement décroché, perdant près de 12 % en quelques minutes, alors que les taux d’intérêt sur les obligations souveraines à dix ans montaient au-delà de 20 %.

Pour tenter d’enrayer une chute de plus de 20 % de la monnaie depuis le début de la semaine, le président turc a pris la parole dans la journée à Bayburt, une ville du nord-est du pays. Devant un auditoire tout acquis à sa cause – il y a obtenu 82 % des voix lors de la dernière élection –, il a préféré défier les marchés, reprenant ses thèmes favoris depuis la tentative de coup d’État de 2016. Pour lui, tout se tient : la crise monétaire d’aujourd’hui est la suite d’un complot ourdi par des acteurs locaux et internationaux qui veulent déstabiliser l’économie turque, renverser son pouvoir.

« La Turquie ne se rendra pas à des hommes de main économiques, a-t-il assuré. Nous allons continuer à répondre aux mains amicales qui se tendent. Nous avons des plans pour contrer toutes les éventualités. Je le dis aux lobbies [prônant la hausse] des taux d’intérêt : ne nourrissez pas trop d’ambitions. Vous ne serez pas en situation de faire de l’argent sur le dos de la nation. Vous n’aurez pas la possibilité de mettre la nation à genoux. » Avant d’assurer que la Turquie avait des alternatives, en citant la Chine, la Russie, l’Iran et certains pays européens sans plus de précisions.

Évolution de la livre turque par rapport au dollar le 10 août. © Bloomberg Évolution de la livre turque par rapport au dollar le 10 août. © Bloomberg
Si le but recherché par le président turc était de calmer les esprits, c’est un échec. Après son discours, l’effondrement de la livre turque a repris, pour terminer en chute de 18,7 %.  A ce rythme-là, la Turquie court le risque d'une panique bancaire, les déposants ne précipitant pour retirer leurs avoirs pendant qu'il en est encore temps.

Le gouvernement turc va bientôt, de toute façon, ne se retrouver que face à de mauvaises solutions: soit dépenser sans compter ses réserves pour soutenir sa monnaie, au risque d'échouer et d'affaiblir encore un peu plus sa situation financière; soit faire appel au FMI pour l'aider à stabiliser sa situation , mais Erdogan semble exclure cette voie; soit rétablir un contrôle des changes afin de limiter la fuite des capitaux.

Les propos d’Erdogan ont d’autant plus été mal accueillis que dans le même temps, Donald Trump, par un tweet vengeur dont il a l’habitude, annonçait de nouvelles sanctions contre la Turquie, en imposant des droits de douane de 20 % à 50 % sur les importations turques d’acier et d’aluminium.

La nervosité qui agitait les marchés financiers au début de la journée est devenue affolement. Car la crise turque est en train de gagner par contagion les marchés financiers européens, censés être plus exposés au risque turc par leur proximité.

Les autorités de régulation européennes, placées sous le contrôle de la Banque centrale européenne, ont elles-mêmes contribué à nourrir les inquiétudes. Jeudi soir, celles-ci ont alerté sur les risques encourus par les grandes banques européennes, compte tenu de leur exposition en Turquie. Parmi celles-ci figurent les banques espagnoles, qui totalisent quelque 83,3 milliards de dollars de créances en Turquie, selon la banque des règlements internationaux. Les banques françaises arrivent en deuxième place, avec quelque 38,8 milliards de dollars de prêts, suivies par les banques italiennes, avec 18 milliards de dollars de créances.

Exposition des banques à la dette turque par pays. © BIS, Bloomberg Exposition des banques à la dette turque par pays. © BIS, Bloomberg

L’avertissement des régulateurs a été largement entendu. La banque espagnole BBVA, la française BNP Paribas, l’italienne UniCredit, qui ont toutes des filiales en Turquie et financent de grandes opérations dans le pays, ont été les plus bousculées, les financiers s’empressant de vendre les titres de ces banques désignées comme les plus exposées. À leur suite, tous les marchés ont vacillé. À la clôture, le Dax, l’indice allemand, décrochait de 2 %, le CAC 40 était en baisse de 1,73 %, tandis que la livre et l’euro poursuivaient leur baisse face au dollar.

« Il y a quelques jours, les marchés financiers regardaient la chute de la livre turque avec plus de curiosité que d’inquiétude. Ils semblaient considérer que c’était le problème de la Turquie et de personne d’autre. Il semble que cela ait changé », remarque Sean Callow, spécialiste des changes à la société Westpac, cité par le Wall Street Journal.

Comment en effet penser qu’une querelle diplomatique entre Donald Trump et Recep Tayyip Erdogan, aboutissant le 1er août à des sanctions américaines contre deux ministres turcs, en représailles au maintien en prison d’un évangéliste américain, allait dégénérer en crise monétaire ? Les réactions du président turc, il est vrai, n’ont pas aidé. Pour bien afficher son pouvoir incontesté, il a haussé le ton et menacé de geler tous les avoirs américains en Turquie. Après cette menace, la suite était assez prévisible : les investisseurs ont commencé à vendre la monnaie turque, provoquant le début de sa chute.

La réponse d’Erdogan, qui a décidé depuis sa réélection d’être le grand ordonnateur de la politique monétaire – en s’appuyant sur son gendre, Berat Albayrak, nommé ministre des finances –, en lieu et place de la banque centrale de Turquie, a achevé de déstabiliser les investisseurs. Au lieu d’intervenir sur le marché des changes et d’augmenter les taux d’intérêt pour défendre la livre – qui sont les instruments habituels pour tenter d’endiguer une crise monétaire –, le président turc a choisi de ne rien faire, estimant qu’une hausse des taux était contraire aux intérêts à long terme de l’économie turque. Une position qu’il défend depuis des années et qui l’a amené à s’opposer à plusieurs reprises dans le passé au gouverneur de la banque centrale, avant d’en reprendre le contrôle.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale