EDF: la Cour des comptes dénonce à son tour les risques d’Hinkley Point

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La Cour des comptes s’alarme du projet de construction de deux EPR en Grande-Bretagne. Selon son rapport publié le 10 mars, les finances d’EDF et même les finances publiques sont en péril. Elle critique l’expansion internationale hors de prix menée depuis les années 2000 par le groupe.

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Le président d’EDF et quelques hauts dirigeants du groupe, même soutenus par le ministre de l’économie Emmanuel Macron, peuvent-ils avoir raison contre tout le monde ? Tous veulent conclure dans les plus brefs délais le contrat d'Hinkley Point avec le gouvernement britannique. Et pourtant ! Après le directeur financier du groupe, Thomas Piquemal, qui a démissionné pour souligner les risques encourus, après les syndicats de la maison qui ont lancé une procédure d’alerte sur le sujet, après de nombreux cadres qui s’alarment du projet, la Cour des comptes émet à son tour de sérieux doutes sur la pertinence du projet de construction de deux EPR sur le site britannique d’Hinkley Point. « S’il ne s’agit pas, en l’état, d’une opération encore finalisée, la complexité même du montage évoqué et surtout la façon dont il pourrait impacter la responsabilité d’EDF suffisent à susciter de fortes interrogations », relève la Cour des comptes dans son rapport sur les activités internationales d’EDF entre 2009 et 2014, publié jeudi 10 mars.

D’ordinaire, la Cour des comptes se fait plutôt comptable des actions et des gaspillages passés. Le fait qu’elle sorte de sa réserve et prenne la peine de prendre la parole contre un projet qui n’est pas encore conclu montre qu’il y a péril en la demeure. Les rapporteurs justifient cette prise de position par « l’impact potentiel pour l’État français du risque de pertes qu’EDF encourt dans des projets de cette taille ».

Le site d'Hinkley Point © EDF Le site d'Hinkley Point © EDF

Car Hinkley Point est bien un sujet à très haut risque pour les finances publiques françaises, selon l’analyse de la Cour des comptes. Elle prend le soin de détailler les garanties déjà obtenues par EDF auprès du gouvernement britannique pour la construction de deux EPR. Le contrat garantit à EDF un prix de vente de 92,5 livres par MWh (113 euros), assorti d’une clause de révision selon l’inflation, pour une durée de 35 ans. « L’accord conclu implique donc des prix de vente stables et prévisibles pour EDF Energy. Si les prix de marché de l’électricité dépassent le prix d’exercice prévu par le contrat, les consommateurs n’auront pas à payer plus. Si les prix de marché se situent en dessous du prix d’exercice, l’exploitant recevra un paiement complémentaire », détaille le rapport.

Mais si le gouvernement change ? Une autre législature peut toujours défaire ce qui a été convenu par la précédente. « Le contrat comportera des clauses de protection contre certaines modifications imprévues d'ordre législatif ou réglementaire (la portée exacte de ces clauses n’est pas connue de la Cour) », indique le rapport. Bref, on n’y voit goutte. Même la Cour des comptes n’a pas les données suffisantes pour estimer la portée des garanties données et des risques pris.

Mais à ce stade, c’est un autre point qui alarme la Cour des comptes : la construction même des deux EPR. « L’expérience des retards de mise en service des centrales de Olkiluoto [Finlande – ndlr], Flamanville et Taishan [Chine – ndlr] peut évidemment susciter des interrogations quant à la capacité du projet Hinkley Point à tenir les délais initialement impartis. Or, si le coût du chantier dépassait le montant prévu, le surcoût serait à la charge d'EDF et de ses partenaires minoritaires, alors que, du fait du mécanisme prévu par le contrat, EDF verrait ses profits plafonnés, au bénéfice des consommateurs britanniques, en cas de surperformance », insiste le rapport. Dans ce projet, EDF se retrouve donc à assumer tous les risques, sans pouvoir prétendre à des bénéfices supérieurs. On comprend les hésitations de la Cour des comptes sur Hinkley Point, représentant au minimum un engagement de plus de 23 milliards d’euros.

Les doutes de la Cour des comptes sont d’autant plus justifiés que les expériences d’EDF à l’international sont loin d’être brillantes, parfois même calamiteuses, comme le montre le rapport. Ambitionnant de devenir un groupe mondial, l’électricien public a mené une politique d’expansion et d’acquisition tous azimuts, et notamment en 2008 avec une prise de participation dans le groupe américain Constellation et le rachat de l’électricien britannique British Energy. Une stratégie du tout nucléaire car, comme en France, EDF a totalement ignoré les énergies renouvelables.

L’opération Constellation est un « échec coûteux », dit la Cour des comptes (EDF : histoire d’une très chère bérézina américaine). La montée au capital de l’américain Constellation, alors en quasi-faillite, s’est faite en 2008 avec l’approbation de l’État et notamment de l’agence de participations de l’État, dirigée alors par Bruno Bézard, comme le rappelle la Cour des comptes. « Le rapport d’audit commandité par EDF au début de 2010, réalisé par le cabinet Accuracy, sur les conditions de cette opération, précise que “l’opération CENG [Constellation Energy group – ndlr] est une opération complexe, risquée (notamment du fait de la méconnaissance des données financières de l’ensemble acheté) et pour laquelle les investigations préalables (due diligence avec les équipes de la cible) ont été quasiment inexistantes. Ainsi […] CENG affiche aujourd’hui des projections d’EBITDA inférieures à celles estimées avant le dépôt des offres en décembre 2008” », remet en mémoire le rapport.

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