Un compte en banque, en avoir (ou pas)

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Quelles solutions apporter aux millions de Français qui peinent à obtenir des livrets d'épargne ou des crédits pour rembourser leur dette? Comment mettre fin à l'exclusion bancaire? Un livre fait le point sur cette «pathologie sociale».

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Redoutable baromètre de la crise sociale en cours, l'exclusion bancaire prospère. En France, entre 1 et 2% de la population ne détient pas de compte, et ils sont 3000 chaque mois à faire valoir leur «droit à un compte» pour en obtenir un, par-delà les réticences des établissements financiers. Mais les Français sont beaucoup plus nombreux, plusieurs millions, pourtant solvables, à connaître, au quotidien, des difficultés d'accès à des crédits ou des livrets d'épargne. Malgré la crise économique, qui durcit encore les conditions de prêt des banques commerciales, comment «inclure» à nouveau ces populations jugées «à risque»?
Un gros livre publié à l'automne aux PUF, L'Exclusion bancaire, avance des éléments de réponse à cette question difficile, véritable casse-tête des politiques sociales, en tentant un pas de côté. Georges Gloukoviezoff, chercheur membre de l'Observatoire nationale de la pauvreté et de l'exclusion sociale (ONPES), déplace la problématique, et propose de «saisir le processus d'exclusion bancaire comme une pathologie sociale». Il se jouerait, dans les relations entre la banque et ses clients les plus pauvres, un «phénomène social» tout entier. Depuis les marges, c'est toute «la cohésion des sociétés qui font du marché l'une des institutions centrales de leur régulation» qui est en fait interrogée.
L'ouvrage, tiré d'une thèse défendue à Lyon en 2008, s'applique à décrire une absurdité. D'un côté, les services financiers sont devenus indispensables à l'individu pour construire sa vie. De l'autre, les établissements chargés d'assurer ces services financiers sont soumis à une contrainte de rentabilité de plus en plus forte, qui complique l'accès à ces services. La «financiarisation» de l'économie aurait transformé ces «besoins sociaux» en «enjeux commerciaux». Un glissement qui aurait détérioré la «relation bancaire», aboutissant, entre autres impasses, à la déflagration des «subprime» à l'été 2007 aux Etats-Unis.
A l'appui de sa démonstration, par endroits très technique, l'auteur croise l'enquête sociologique (l'observation des face-à-face entre des conseillers bancaires et leurs clients), la longue histoire économique (l'évolution du secteur financier depuis la Révolution) et l'essai engagé. D'après lui, un tournant s'est opéré au début des années 80, lorsque les banques se rendent compte que même les ménages les plus pauvres peuvent rapporter de l'argent: «Un établissement de crédit n'a aucun intérêt à voir un de ses clients se trouver dans l'impossibilité d'honorer ses engagements. En revanche, tant qu'il peut en supporter le coût, ses difficultés sont une source de revenus pour l'établissement

Les microcrédits en débat

Au même moment, alors que les politiques néolibérales prennent forme, la relation bancaire se déshumanise et les marchés se segmentent: il y a des clients plus riches que d'autres, donc mieux conseillés que d'autres. Désormais, «le client n'est roi que dans la mesure où il peut payer pour ce statut». A l'expérience des banquiers, qui connaissent leurs clients, s'ajoute la froide exploitation de banques de données, via des systèmes plus ou moins sophistiqués (scoring, data mining), censés encore mieux limiter le risque d'incertitude, et le risque de non-remboursement. Un cercle vicieux s'installe: plus le potentiel commercial du client baisse, plus le recours à l'expertise du banquier décline.

Alternative à cette dégradation de la «relation bancaire», Gloukoviezoff teste la piste des «microcrédits personnels», ces crédits sociaux accordés aux publics les plus fragiles, pour l'achat d'un véhicule ou le financement d'une formation professionnelle, garantis par un Fonds de cohésion social. Quelques milliers de crédits chaque année, depuis 2005. L'ex-commissaire aux solidarités actives, Martin Hirsch, avait lui aussi misé sur ces microcrédits lors du Grenelle de l'insertion de 2008. S'il assure de leur efficacité, l'auteur met en garde contre ces «actions pertinentes mais marginales», qui «donnent bonne conscience aux établissements bancaires (...) sans pour autant améliorer les pratiques de droit commun».

Dans la foulée, il critique les promesses, très dans l'air du temps, des bienfaits d'un développement du microcrédit en France: «Escompter que ces dispositifs parviennent à octroyer d'ici quelques années plusieurs dizaines de milliers de microcrédits personnels s'apparente à un constat d'échec. Ce serait le symptôme du fait que les pratiques bancaires de droit commun n'ont absolument pas été modifiées et que ces différentes expérimentations n'ont été sources d'aucun enseignement».

> L'Exclusion bancaire, Le lien social à l'épreuve de la rentabilité, PUF, collection Le lien social, 370 pages, 26 euros.