A Amiens, les dessous de la reprise encore hésitante de Whirlpool

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Près d’un an après la reprise officielle de l’usine par Nicolas Decayeux, un industriel local, l’ancien site est loin de tourner à plein. Son repreneur reconnaît que la production est à seulement « 30 % à 40 % » de son potentiel. L’ombre de la faillite n’est pas écartée.

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Que se passe-t-il exactement dans les murs de l’ancienne usine de Whirlpool d’Amiens (Somme) ? Cette usine a fabriqué des appareils électroménagers sans discontinuer de 1958 jusqu’au 31 mai 2018, jour où la célèbre marque américaine d’électroménager a fait ses cartons, direction la Pologne.

Symbole de la désindustrialisation qui touche la France, le site fut plongé, il y a deux ans presque jour pour jour, au cœur d’une joute féroce pendant la campagne présidentielle entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Une fois élu, ce dernier était retourné sur place le 3 octobre 2017, pour célébrer en grande pompe le projet de reprise de l’usine par Nicolas Decayeux, un industriel local.

Mais le 1er juin dernier, lorsque Nicolas Decayeux a pris en main la destinée des 186 salariés repris (sur les 286 qui étaient payés par Whirlpool), un certain flou entourait son projet. Sur le papier, la nouvelle entreprise, WN, porte un projet ambitieux et original : mettre à profit les immenses locaux de l’usine pour développer une double activité. D’un côté, l’usine devait fabriquer des « casiers intelligents réfrigérés », qui serviraient par exemple aux services « Drive » des supermarchés, en mettant facilement à disposition de leurs clients des produits tempérés, frais ou surgelés.

De l’autre côté, les locaux devaient abriter une sorte d’usine collaborative, en ouvrant ses murs, ses chaînes de fabrication et ses services à diverses entreprises. WN devait aussi produire dès septembre un petit véhicule utilitaire sans permis, dont le moteur devrait être, à terme, électrique.

Dans les faits, selon les informations de Mediapart, ces belles idées ne se sont pas encore réellement concrétisées. Aucun salarié de WN ou ancien salarié de Whirlpool n’a souhaité exprimer ses doutes directement, signe de l’embarras et de la tension autour de ce dossier très surveillé à Amiens et dans la région. Tous les salariés interrogés se réjouissent de toucher un salaire, en CDI, mais l’inquiétude est palpable : certains s’interrogent sur la suite, voire sur la réalité même du projet industriel qui leur a été présenté.

« Aujourd’hui, seuls quelques dizaines de salariés travaillent réellement dans l’usine, lâche un jeune retraité. Les autres jouent aux cartes, cherchent un bureau pour être au chaud quand il fait froid, et avec les beaux jours, ils pourront s’occuper des espaces verts autour de l’usine. » Des cinq « business units » qui avaient été présentées aux salariés par le repreneur, aucune ne fonctionne vraiment aujourd’hui : les « shopping boxes » sont loin d’être produites en série, aucune voiturette ne sort de l’usine, les chargeurs de voitures ou les scooters électriques qui avaient été également évoqués ne se sont pas concrétisés…

« Ils ne vendent rien, dans l’usine il ne se passe rien, ou presque. La seule chose qui marche bien, c’est la cantine », ironise un Amiénois. En janvier, l’antenne locale de France 3 a relayé des inquiétudes similaires. Selon nos informations, le bureau d’études de l’usine tourne bien, et WN a déniché un partenariat avec SSA, une entreprise spécialisée dans la confection d’ascenseurs sur mesure, pour fabriquer des pylônes. Et c’est à peu près tout.

Nicolas Decayeux. © DR Nicolas Decayeux. © DR
Très discret dans les médias, Nicolas Decayeux reconnaît auprès de Mediapart le retard à l’allumage, mais dans une certaine mesure seulement. « Oui, c’est vrai, les salariés ne sont pas à 100 % de production aujourd’hui, nous sommes entre 30 % et 40 % [des capacités de l’usine – ndlr], concède-t-il. Mais c’était prévu. On ne peut pas partir de rien, d’une dalle en béton, et réussir en quelques jours. »

Il se dit « droit dans ses bottes », et insiste : « J’ai un rendez-vous, c’est assurer une production à 100 % en 2021. Oui, c’est difficile, stressant, mais comme n’importe quel début d’aventure industrielle. » En mai dernier, il assurait au Monde qu’il prévoyait « d’arriver à l’équilibre d’ici à 2019 ou 2020 ».

Nicolas Decayeux promet des annonces concrètes pour les prochaines semaines. En attendant, il vante « un vaste programme de 15 000 heures de formation, pour aider les salariés à trouver de nouveaux métiers » : soudage, maîtrise des commandes numériques pour des découpages laser et pliages, formation d’assistantes commerciales, et de cuisiniers pour la cantine (« On développe un business de food factory, complémentaire avec notre shopping box »).

Du côté de la préfecture, qui a suivi de près la reprise de l’usine, le discours se veut serein pour le moment. « C’est une société qui monte en charge progressivement, et cela fait à peine dix mois que les choses sont en cours, assure le cabinet de la préfète. Ils sont en phase de prospection sur certains marchés. Il faut laisser le temps à l’entreprise de s’installer dans le paysage, mais il n’y a pas particulièrement d’inquiétude de notre part. »

Quant à Whirlpool, le groupe américain a signifié à Mediapart qu’il ne s’occupait plus du dossier. « Whirlpool a tenu ses engagements pour trouver la meilleure solution pour le site et ses salariés […], nous a-t-il été indiqué par communiqué. Le processus, en parfaite conformité avec la loi, a non seulement été approuvé par les syndicats, mais il a reçu l'aval du gouvernement français. »

La crainte d’une faillite proche

Whirlpool a largement mis la main à la poche pour se dégager d’Amiens. « Mon projet au départ, c’était une reprise partielle, d’une cinquantaine de salariés, mais Whirlpool m’a très vite demandé si je n’avais pas un projet global, explique Nicolas Decayeux. Pour réussir avec les plus de 180 personnes employées par WN, il faut que je fasse 27 millions d’euros de chiffre d’affaires au bout de trois ans. Whirlpool m’a demandé comment m’aider, et je leur ai dit qu’il me fallait du temps. » Et donc de l’argent : Whirlpool lui a versé 45 000 euros par salarié repris ! L’équivalent de deux ans environ de Smic, toutes cotisations patronales comprises.

À quelques mètres de l’usine Whirlpool, à Amiens, en mars 2017. © Dan Israel À quelques mètres de l’usine Whirlpool, à Amiens, en mars 2017. © Dan Israel

Une manne financière complétée selon nos informations par deux millions d’aides supplémentaires, versées par l’ex-propriétaire de l’usine pour aider au projet de relance du site. Whirlpool a donc fait un très grand geste, d’autant que le groupe finance déjà un important plan social.

Après une grève au cœur de la tempête médiatique, du 24 avril au 5 mai 2017, les salariés ont en effet obtenu des conditions de licenciement intéressantes : 80 000 euros d’indemnités en moyenne, et une longue période de formation. Des conditions étendues aux 56 salariés de Prima, le sous-traitant historique de Whirlpool, qui était situé directement dans la cour de l’usine. Les aides versées au nouveau patron du site ne s’arrêtent pas là. Il aura droit à une prime d’aménagement du territoire et à une aide à la réindustrialisation, de l’ordre de 3 à 4 millions d’euros.

Cette situation n’apaise pas les craintes de l’avocat Fiodor Rilov, qui accompagne certains des ex-salariés. « J’ai toujours peur que la situation soit proche de celles d’autres reprises que j’ai vues, et qui se sont mal finies », dit celui qui est présent dans plusieurs dossiers de « défaisance sociale » dessinant cette sombre trajectoire. L’an dernier, il a réussi à faire juger comme frauduleuse la reprise ratée de l’usine Samsonite d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais).

« Je comprends cette inquiétude, mais je ne suis pas un faux nez », rétorque Nicolas Decayeux. Se décrivant comme « ancré sur [s]on territoire », il rappelle qu’il est le président du Medef du département, qu’il appartient à la « sixième génération d’industriels » installés localement, qu’il a démissionné de tous ses mandats de l’entreprise familiale pour ce projet. Projet qu’il a d’ailleurs baptisé WN, pour « Whirlpool » et « Nicolas ».

Quelle que soit l’issue de l’aventure WN, le dossier Whirlpool devrait revenir dans l’actualité en 2020, par la porte des prud’hommes. Fiodor Rilov devrait y accompagner environ 200 des ex-salariés de Whirlpool : même si la plupart d’entre eux ont été réembauchés par Nicolas Decayeux dans la foulée, ils contestent le motif économique de leur licenciement par le groupe américain. Au moment même où ils étaient remerciés, Whirlpool alignait les profits en Europe et dans le monde. En août dernier, l’inspection du travail a refusé le licenciement des vingt-cinq représentants du personnel. L’inspection a considéré que Whirlpool était un groupe « sain financièrement », « réalisant des profits » et que « la perte de parts de marché » de l’entreprise n’était pas « avérée »

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