Le communiqué de presse brejnévien de la Caisse des dépôts

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Dans un communiqué de presse, Pierre-René Lemas, qui est le directeur général de la Caisse des dépôts, et Henri Emmanuelli, le président de sa commission de surveillance, jouent « Embrassons-nous, Folleville ! ». Mais en fait, l'institution est plus que jamais minée par une crise de gouvernance.

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C’est un communiqué maniant avec application la langue de bois que la commission de surveillance de la Caisse des dépôts et consignations (CDC) a publié ce vendredi 27 mai pour tenter d’accréditer l’idée que la crise de sa gouvernance, sur la place publique depuis deux longues semaines, était une pure invention de la presse. Un communiqué qui, en creux, révèle exactement l’inverse de ce qu’il prétend affirmer : la crise dans les sommets de l’institution financière est plus béante que jamais.

Le communiqué de presse de la CDC Le communiqué de presse de la CDC
Dans ce communiqué, ses deux signataires, d’une part le directeur général de la CDC, Pierre-René Lemas, d’autre part le président de la commission de surveillance de la CDC, le socialiste Henri Emmanuelli, jouent la grande scène du vaudeville de Labiche « Embrassons-nous, Folleville ! ». « À l’heure où la première priorité de la France doit être celle de l’accélération de la reprise économique, dont les signes sont aujourd’hui perceptibles, écrivent-ils, nous déplorons la controverse relative à la gouvernance de la Caisse des dépôts apparue dans la presse ces dernières semaines. Celle-ci est d’autant plus regrettable qu’elle porte atteinte à l’image de cet établissement public financier placé sous la surveillance et la garantie de l’autorité législative et qui célèbre cette année le bicentenaire de son engagement au service de l’intérêt général et du développement économique de notre pays. »

Et ils ajoutent : « Dans le cadre de leurs missions et responsabilités respectives, la direction générale et la commission de surveillance de la Caisse des dépôts réaffirment leur détermination commune à œuvrer à la réussite de l’action portée par le groupe Caisse des dépôts qui prévoit, pour les cinq prochaines années, d’investir plus de 26 milliards d’euros dans notre économie en faveur, notamment, des transitions énergétiques, numériques et sociales et d’accorder près de 100 milliards d’euros de prêts sur le Fonds d’épargne pour soutenir la construction de logements sociaux et le développement des territoires. »

Pour dire vrai, c’est même un modèle de communiqué de presse brejnévien. Car, on sait l’origine de la crise, dont Mediapart a tenu la chronique (voir notre encadré "Lire aussi") – crise qui est elle-même à l’origine de ce communiqué : c’est Henri Emmanuelli qui l’a lui-même déclenchée, après que la commission de surveillance de la CDC eut voté (en son absence, pour raison de santé) à l’unanimité, y compris avec les deux voix socialistes et les deux voix de parlementaires de droite), le principe d’un avis recommandant que Pierre-René Lemas, atteint par la limite d’âge en août 2017, puisse achever son mandat, qui prend fin au printemps 2019. Et ce, dans le souci de garantir à la CDC une stabilité de sa gouvernance, très malmenée ces dernières années.

Mais depuis l’adoption, le 27 avril, de ce projet d’avis, Henri Emmanuelli a choisi non seulement de ne pas le rendre public mais aussi de le bloquer purement et simplement. Comment un seul membre de la commission de surveillance, fût-il son président, peut-il s’arroger le droit de jeter à la poubelle une délibération unanime, qui a donné lieu à un procès-verbal ? Depuis, le coup de force a donc naturellement suscité une forte émotion.

Il y a donc quelque chose de passablement étrange de lire dans ce communiqué que la presse serait la responsable de tout ce charivari. D’autant qu’Henri Emmanuelli est le seul qui a alimenté la presse dans cette affaire. D’abord en distillant des « indiscrétions » dans quelques médias. Puis, en y prenant la parole, pour confirmer qu’il ne respecterait pas la délibération, pourtant souveraine, de la CDC : il ainsi pris la parole dans Les Échos, puis dans La Correspondance économique ou encore dans L’Opinion.

Pour être au plus près de la vérité, il faudrait donc réécrire le communiqué : Henri Emmanuelli « déplore la controverse apparue dans la presse » qu’il a suscitée en bloquant une délibération de la commission de surveillance, et qu’il a ensuite alimentée en déversant dans cette même presse ses commentaires, alors que tous les autres protagonistes de l'affaire ont gardé le silence.

Ce communiqué présente une autre étrangeté. Le « contact presse » qu’il fait apparaître n’a rien à voir avec le service de la presse officiel de la Caisse des dépôts. Le nom qui y est mentionné est celui du plus proche collaborateur d’Henri Emmanuelli.

L’affaire, en vérité, n’a pourtant rien à voir avec un vaudeville, car par ce communiqué, Henri Emmanuelli tord le bras à Pierre-René Lemas en lui faisant dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Alors qu’en réalité, le coup de force d’Henri Emmanuelli n’a pour l’instant pas été enrayé…

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