Le monde du travail, une histoire d’hommes

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Dans l’entreprise, les femmes sont dominées. Salaires, position dans la hiérarchie, accès à l’emploi, les hommes les surclassent partout. Passage en revue des inégalités et de leurs évolutions avec Mercedes Erra, présidente exécutive d’Havas Worldwide et cofondatrice du Women’s forum.

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« It’s a man’s man’s man’s world. » Le titre de la fameuse chanson de James Brown, sortie en 1965, s’applique encore très bien au monde du travail hexagonal. Aucune réflexion sur les inégalités hommes-femmes ne peut passer à côté de ce constat : l’entreprise est un monde de domination masculine.

Tous les chiffres sur la question disent la même chose. En voici quelques-uns, rassemblés notamment sur le site dédié à cette question, et géré par le ministère des droits des femmes (consultez notre infographie en fin d’article pour une synthèse graphique). En France, les femmes représentent 51,5 % de la population française, et 47,7 % de la population active. Elles sont plus diplômées que les hommes (48 % des femmes sont diplômées du supérieur, contre 35 % des hommes). Et pourtant… Elles occupent aujourd’hui un peu moins d'un tiers des postes d'encadrement dans les entreprises privées hexagonales. Elles ne représentent que 17 % des dirigeants d’entreprise. Elles sont cinq fois plus à temps partiel, et trois fois plus en situation de sous-emploi, que les hommes.

« Dans ce domaine, les choses évoluent très lentement. Il faut se battre, pousser, beaucoup, argumenter, encore et encore, pour faire bouger les mentalités, et donc les faits », estime Mercedes Erra. Chef d’entreprise, présidente exécutive du groupe de communication Havas Worldwide, fondatrice de l’agence de pub BETC, elle sait de quoi elle parle. En 2003, elle a participé à la création du Women’s forum, grand raout annuel consacré à changer l’entreprise de l’intérieur, et dont l’édition 2013 s’ouvre à Rangoun, en Birmanie, le 6 décembre.

Mercedes Erra Mercedes Erra
« Quand nous avons créé le Women’s forum, on ne pouvait pas parler de la place des femmes dans l’entreprise. Le sujet était tabou, tout le monde était hypocrite, on nous disait qu’il n’y avait pas de problème, indique Mercedes Erra. Autour de moi, j’entendais, et aussi de la part de femmes, que je ferais mieux de me taire, parce que j’allais me faire repérer comme féministe et que ça allait nuire à ma carrière. »

Autour d’elle, le discours s’est modifié, même si elle a encore « souvent l’impression d’être vue comme une suffragette du début du siècle », alors qu’elle a l’impression « de dire des choses absolument banales ». Mais, se félicite la chef d’entreprise, « beaucoup de femmes se sont rendu compte que si on laissait les choses se faire naturellement, cela ne viendrait pas ».

Elle qui milite activement pour l’instauration de « quotas » de femmes dans les hiérarchies des entreprises ou des administrations se félicite logiquement de la loi de janvier 2011 qui impose 40 % de femmes dans les conseils d’administration des grandes entreprises françaises d’ici 2017. Une initiative reprise par l’Union européenne : le Parlement européen a validé il y a quelques jours un texte imposant le même quota pour toutes les entreprises européennes cotées en Bourse à l’horizon 2020. « Aujourd’hui, il y a seulement 22 % de femmes dans les conseils d’administration du CAC40, rappelle Mercedes Erra. Et encore, on reste bien gentilles, en hésitant à critiquer les décisions qui sont prises. Souvent, les hommes nous choisissent en pensant qu’on ne fera pas de vagues. Et c’est vrai que nous avons du mal à croire en notre pouvoir. » S’attaquer aux conseils d’administration peut sembler dérisoire. Mais pour cette militante, « si l’entreprise bouge, elle le fera par sa tête, et sa tête est masculine ».

Mais les inégalités sont partout dans l’entreprise. Selon une excellente synthèse de l’Observatoire des inégalités, les hommes sont payés en moyenne (et en équivalent temps plein) 25 % de plus que leurs collègues de l’autre sexe. L’écart mensuel moyen est de 446 euros, soit presque un demi-Smic. Et « plus on progresse dans l’échelle des salaires, plus l’écart entre les femmes et les hommes est important », note l’Observatoire : « L’inégalité des salaires entre hommes et femmes est la plus forte chez les cadres (29,1 %) et donc parmi les salaires les plus élevés. À l’inverse, l’écart le plus faible se trouve parmi les employés (8,4 %), une catégorie majoritairement féminisée. »

Plus on monte l’échelle hiérarchique, plus les écarts deviennent phénoménaux. Le niveau de salaire maximal des 10 % des femmes les moins bien payées correspond à 91 % du salaire maximal des 10 % des hommes les moins bien rémunérés. Mais si l'on considère les 1 % les mieux rémunérés, les femmes touchent au mieux 64 % du salaire des hommes !

« Une étude récente montre qu’à la sortie des grandes écoles, les premiers salaires des garçons étaient déjà supérieurs à ceux des filles !, témoigne Mercedes Erra. Elles se défendent moins bien, n’osent pas demander, se jugent déjà chanceuses d’être embauchées à des postes prestigieux, ont du mal à affirmer leur ambition… »

Ce ne sont bien sûr pas les seules explications. Il y a d'abord une vraie différence de temps de travail. Les femmes sont cinq fois plus souvent à temps partiel que les hommes, qui effectuent par ailleurs beaucoup plus d’heures supplémentaires. Parmi les femmes actives de 20 à 49 ans, 36 % ont par exemple modifié leur activité professionnelle à l'arrivée de leur premier enfant, en s’arrêtant ou en passant au temps partiel.

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