François Fillon est-il une aubaine pour le Front national?

Par Joël Gombin
La victoire inattendue de François Fillon est-elle une bonne ou une mauvaise nouvelle pour Marine Le Pen ? Il est trop tôt pour le savoir, mais se poser la question est déjà une façon de s’interroger sur les stratégies possibles du Front national pour la présidentielle.
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La désignation de François Fillon comme candidat de la droite à l’élection présidentielle a suscité de nombreuses spéculations : le candidat Fillon va-t-il libérer de l’espace pour une candidature non libérale économiquement à droite ? Ou, à l'inverse, va-t-il se poser en rempart contre le FN, en fixant l’électorat à la droite de la droite, comme semblent le suggérer les premières études d'opinion ? Il est sans doute un peu tôt pour répondre de manière réfléchie à cette question. Il faudra d’abord savoir quelle est précisément la réponse stratégique que le FN apportera à cette situation que, comme les autres acteurs et observateurs politiques, il n’avait pas anticipée. La situation sera également plus aisée à analyser lorsqu’on saura quelle est l’offre électorale à gauche.

D’ici là, on peut déjà tenter de poser les questions de la bonne manière.

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L’impact de la candidature de Fillon sur le vote pour le FN doit, de mon point de vue, être appréhendé au regard de la structuration de l’espace idéologico-électoral français. Or, celui-ci s’organise autour de deux axes, comme l’a montré notamment le politiste Vincent Tiberj : une dimension socioéconomique (liée principalement à la profession et à la religion) et une dimension culturelle (liée avant tout au niveau d’éducation), qui correspond notamment à des enjeux d’autoritarisme, de permissivité des mœurs ou d’ethnocentrisme. Ces deux dimensions sont partiellement indépendantes, et reposent sur des fondements sociodémographiques différents.

Du point de vue de la dimension socioéconomique, la désignation de Fillon, c’est-à-dire d’un tenant du « laisser-faire » (et d’un « laisser-passer » modéré), peut en effet apparaître comme une occasion pour le FN de mettre la main sur un électorat interventionniste et protectionniste. Les partisans de Florian Philippot ne s’y sont pas trompés, qui se sont senti pousser des ailes depuis la victoire de Fillon, et ont, plus encore que d’habitude, mis l’accent sur leur critique sociale du laisser-faire et des politiques antisociales proposées par le candidat des Républicains.

Le calcul est clair : il ne s’agit pas tant d’élargir l’électorat de Marine Le Pen au premier tour que de poser celle-ci comme rempart contre un projet présenté comme dévastateur pour les intérêts des classes populaires et moyennes au second tour, et ainsi inciter des électeurs plutôt de gauche (qu’ils aient voté pour un candidat de gauche au premier tour, ou simplement que leur positionnement idéologique et/ou leur identification partisane renvoie à la gauche) à choisir Marine Le Pen contre Fillon au second tour.

Mais les choses se complexifient lorsqu’on introduit dans l’équation la dimension du libéralisme culturel – une dimension composite, qui renvoie à des enjeux d’autorité, d’identité, de conservatisme moral ou d’ethnocentrisme. En effet, jusqu’à présent, l’électorat du FN se caractérise par une combinaison spécifique entre un antilibéralisme culturel (avec une emphase toute particulière placée sur les questions d’immigration et d’identité, davantage que de mœurs, par exemple) et un antilibéralisme économique. L’électorat de gauche, caractérisé à l’inverse par un libéralisme culturel élevé (et dont l’importance est, pour lui, plus décisive que son antilibéralisme économique), pourrait-il dépasser cette divergence pour se réaligner en partie sur le FN, au nom de convergences économiques, ou, tout du moins, pour reprendre un thème de mon dernier papier, d’un dégoût commun vis-à-vis du démantèlement de l’État protecteur ? Rien n’est moins certain. Il s’agirait là d’un réalignement électoral majeur, de nature à déboucher sur une réorganisation complète du système partisan.

À l’inverse, peut-on imaginer qu’une partie de l’électorat frontiste actuel se rallie à François Fillon, du fait du positionnement prétendument “identitaire” de celui-ci ? Et dans ce cas, la bonne stratégie pour le FN, comme l’affirment certains en son sein autour de Marion Maréchal-Le Pen, serait-elle d’accentuer le positionnement “conservateur” du parti, au sens étatsunien du terme, en infléchissant une offre libérale (mais protectionniste) économiquement, et fortement identitaire et conservatrice ? Rien n’est moins certain non plus.

Sur le papier, ça pourrait marcher. Mais l’électorat qui est ici placé au cœur du raisonnement (pro-“laisser-faire” économiquement et conservateur culturellement) peut être relativement légitimiste et, surtout, stratège sur le plan électoral. Or, pour cet électorat frontiste, le vote Fillon n’est-il pas le chemin le plus assuré vers la victoire ? Quelle serait la plus-value d’un Front national dont tout a prouvé au cours des dernières années qu’il était incapable de construire des majorités menant à la victoire, en dépit d’un socle de premier tour important ?

Tels sont les termes du dilemme auquel fait face le FN aujourd’hui, et dont on peut gager qu’il continuera d’alimenter les débats internes au parti dans les semaines à venir. Il n’est d’ailleurs pas inédit. Au fond, la désignation de François Fillon ne fait qu’accentuer certaines contradictions internes au Front national, sans changer radicalement la situation. Nous y reviendrons dans les prochaines semaines, en examinant de plus près les structures idéologiques des différents électorats et en prenant en compte les décisions prises par Marine Le Pen et son équipe de campagne.

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