Sous le grand débat, la manipulation Macron

Par

Emmanuel Macron a décidé de transformer le grand débat en une campagne de communication. À trois mois des européennes, il monopolise l’attention des médias et fait financer sur fonds publics une campagne électorale aussi inédite que déséquilibrée. Et cela ne choque ni le CSA, ni la Commission des comptes de campagne ?

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

« Historique » : c’est François Bayrou, le 30 janvier, sur France Inter, qui a trouvé le mot le plus juste pour qualifier le grand débat national voulu par Emmanuel Macron. Historique assurément, mais pas dans le sens où l’entendait le président du Modem. Car loin d’être l’immense agora publique que le gouvernement prétend avoir organisée, permettant à tous les citoyens, et notamment aux gilets jaunes, de faire connaître les mille et une colères qu’ils peuvent éprouver, et toutes les réformes qu’ils appellent de leurs vœux.

Loin d’être ce moment rare où le peuple peut avoir le sentiment d’avoir vraiment la parole et d’être non seulement écouté mais entendu, le grand débat national s’est transmuté en son exact contraire : une machination ourdie par l’Élysée pour permettre à Emmanuel Macron de continuer à n’en faire qu’à sa tête.

Sans doute est-ce même plus inquiétant que cela. Car, en transformant le grand débat en une campagne de communication à son profit, à quelques mois d’une échéance électorale importante, celle des européennes, le chef de l’État monopolise de la sorte l’attention des médias et fait financer sur fonds publics une opération qui s’apparente à une campagne électorale aussi inédite que déséquilibrée.

L’affaire pose assurément de graves questions démocratiques, qui méritent d’être examinées de près.

Souvenons-nous d’abord des faits, que notre récente enquête a révélés. En publiant de nombreux documents confidentiels et d’innombrables échanges de courriels entre la présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP) Chantal Jouanno et les principaux collaborateurs d’Édouard Philippe à Matignon, en révélant la teneur de réunions de travail à l’Élysée, nous avons raconté comment, depuis le début, le gouvernement a tout fait pour que le grand débat, voulu par Emmanuel Macron pour tenter de sortir de la crise des gilets jaunes, ne soit pas encadré par les règles d’honnêteté et d’impartialité, qui doivent prévaloir pour tout débat public de ce type, à l’échelon local comme national.

Le gouvernement a bien fait appel à Chantal Jouanno pour piloter le grand débat, mais seulement « à titre personnel ». Et quand celle-ci a répondu que c’était inconcevable d'intervenir indépendamment de la CNDP, et que le gouvernement devait donc faire une saisie officielle de et s’engager à respecter toutes les règles, la crise s’est nouée. Avec en point d’orgue, une méchante boule puante avec la divulgation de la révélation du salaire de Chantal Jouanno.

Ces règles démocratiques, dans lesquelles Matignon et l’Élysée n’ont pas voulu être enserrés, sont très précises. Conçues à l’origine pour encadrer les débats publics liés aux questions environnementales, elles sont encadrées par les articles L121-8 au L121-15 du code de l’environnement et par les articles R121-8 et suivants du même code. Et puis surtout, dans leur application concrète, elles sont définies par la charte de déontologie de la CNDP (que l’on peut consulter ici (pdf, 70.8 kB)).

Concrètement, les valeurs principales du débat public – celles dont précisément le gouvernement a voulu s’émanciper – sont nombreuses. Le site Internet de la CNDP les résume par ce tableau :

tabb

D'abord, il y a donc « l’indépendance ». En clair, pour qu’un débat soit honnête, il ne peut pas être piloté par un responsable public – élu, ministre, chef de l’État – qui aura ensuite à tirer les enseignements du débat. C’est donc très précisément la raison d’être de la CNDP que de garantir cette indispensable « indépendance » : « La CNDP est une autorité administrative indépendante (AAI). C’est une institution de l’État placée en dehors des hiérarchies administratives traditionnelles ; elle n’est pas soumise à l’autorité d’un ministre. Ce statut lui permet d’être totalement indépendante à la fois des élus, des collectivités territoriales et des maîtres d’ouvrages privés qui la saisissent. »

Or, dans le cas présent, avec le grand débat, nulle indépendance ! C’est Emmanuel Macron qui, de bout en bout, est à la manœuvre. Et, pour piloter le grand débat, le gouvernement a choisi de remplacer Chantal Jouanno par Emmanuelle Wargon, secrétaire d’État auprès du ministre de la transition écologique et solidaire, et Sébastien Lecornu, ministre chargé des collectivités territoriales (lire ici).

À plusieurs reprises, Chantal Jouanno s’était inquiétée que le gouvernement fasse des incursions dans le débat et que celui-ci ne soit dès lors pas indépendant. Elle avait insisté en faisant valoir que les personnalités animant ce débat devaient être totalement impartiales. À chaque fois, le gouvernement avait assuré, sans vraiment convaincre, qu’il était sur la même longueur d’onde. Or le choix d’un ministre et d’une secrétaire d’État pour piloter un débat dont l’enjeu porte sur la politique du gouvernement contrevient naturellement à cet engagement d’indépendance.

Avec deux ministres aux manettes, le débat ne sera ni libre ni indépendant. C’est comme si le gouvernement confiait au patron d’EDF le soin de garantir l’impartialité d’un débat sur la politique nucléaire.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale