Des proches du prince font leurs affaires dans l’ombre à Monaco

Une fuite de données affole le microcosme monégasque, dont la prospérité repose principalement sur l’immobilier. On y découvre que des personnes travaillant au service du prince servent en même temps des intérêts privés. Premier volet de notre série.

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Perturbé depuis plusieurs mois dans sa vie personnelle par les troubles de santé de la princesse Charlene, hospitalisée hors de la principauté après un séjour de plusieurs mois en Afrique du Sud, le prince Albert II de Monaco est également affecté par un souci d’une tout autre nature. Des révélations mettant en cause plusieurs de ses proches ont été mises en ligne de façon anonyme sur Internet, depuis la mi-octobre, sous le titre « Les Dossiers du Rocher ».

Cette fuite de données, qui a mis en émoi le microcosme monégasque, est la première du genre dans la principauté. Elle a pour origine principale le piratage de la boîte mail de Thierry Lacoste, avocat au barreau de Paris, ami intime et défenseur du prince.

Les documents mis en ligne consistent en une centaine de courriels échangés au cours des dix dernières années entre cet avocat et plusieurs personnes, avec lesquelles il entretient des relations suivies. Ce sont des proches du palais princier, qui jouent un rôle important dans les institutions : le Monégasque Laurent Anselmi, tout récemment promu chef de cabinet d’Albert II, le Monégasque Claude Palmero, expert-comptable et administrateur des biens du prince et le Français Didier Linotte, président du Tribunal suprême de Monaco.

Monaco, un paradis fiscal de 2 kilomètres carrés, dont la prospérité repose principalement sur l’immobilier. © Photo Norbert Scanella / Only France via AFP

Tous les quatre ont rapidement contre-attaqué. Fin octobre, ils ont porté plainte auprès du procureur général de Monaco pour plusieurs infractions pénales, principalement pour « piratage informatique », « violation du secret des correspondances », « violation du secret professionnel », « atteinte au secret des correspondances » et « atteinte au système de traitement de données ». « Ces documents dont l’authenticité n’a jamais été contestée ont été obtenus à la faveur d’un piratage étonnamment et savamment orchestré, ce qui ne manque pas d’interroger… En effet, les spéculations conspirationnistes qui en ont été faites, portées par des individus notoirement malveillants, résultent d’élucubrations tout à fait délirantes », affirme leur avocate parisienne Marie-Alix Canu-Bernard.

Plusieurs plaintes en diffamation, dénonciation calomnieuse et atteinte au secret des correspondances ont également été déposées auprès du parquet de Paris. Des enquêtes préliminaires sont ouvertes en France et à Monaco.

Une campagne diffamatoire et anonyme de rumeurs qui ciblent plusieurs serviteurs de la principauté.

Albert II

Ils ont également eu recours à un communicant, Yves Romestan, dont la mission est de dissuader les journalistes d’écrire sur les « Dossiers », au moyen d’un discours très nourri sur les possibles motivations d’un puissant ennemi dont les quatre courtisans sont convaincus qu’il est derrière la fuite de données.

Le premier site Internet sur lequel ont été diffusés les documents, créé par un anonyme se présentant comme « lanceur d’alerte sur la corruption d’hommes politiques à Monaco », n’est plus alimenté. Il est désormais protégé par un pare-feu destiné à dissuader toute attaque informatique, qui ralentit considérablement son accès. Mais le 4 novembre, un autre site, hébergé à San Francisco, a pris le relais.

Il continue à distiller à intervalles réguliers des informations issues des boîtes mail piratées, assorties de commentaires accusateurs contre les membres du « club ». La dernière publication, datée du 19 janvier, contient des conversations piratées en septembre 2021.

En riposte, le communicant Yves Romestan a créé un site Internet, mis en ligne le 20 décembre, intitulé « Les Vrais Dossiers du Rocher ». Ce site présente la ligne de défense des personnes visées, sans que ni leur nom ni l’identité de l’éditeur apparaisse. La seule photo est celle du prince, accompagnée d’extraits d’un entretien publié par Monaco Matin le 27 octobre, dans lequel Albert II condamne « une campagne diffamatoire et anonyme de rumeurs qui ciblent plusieurs serviteurs de la principauté ».

Quelle que soit l’origine de cette fuite de données dont Mediapart n’a pas été en mesure d’identifier la source, le contenu des échanges, reconnu comme authentique par les intéressés eux-mêmes, nous paraît d’intérêt public. Les courriels mettent en scène des personnes proches du pouvoir qui s’activent en coulisses, en marge des institutions. Leurs conversations portent le plus souvent sur l’immobilier et ce n’est pas un hasard. À Monaco, la ville la plus chère du monde, où les terrains constructibles sont rarissimes, les projets immobiliers suscitent des convoitises hors-norme.

La prospérité de ce micro-État d’à peine deux kilomètres carrés, un paradis fiscal dans lequel n’existe ni impôt sur le revenu, ni impôt sur les sociétés, ni impôt sur la fortune, repose principalement sur l’immobilier, grâce à la TVA perçue sur les logements neufs vendus à des prix astronomiques et les droits de mutation sur les ventes de logements anciens.

Dans ce microcosme, trois groupes de BTP se livrent une concurrence féroce. JB Pastor & Fils, dirigé par le Monégasque Patrice Pastor, s’affiche comme le numéro un du secteur. Membre de la richissime famille Pastor, dont une représentante a été assassinée en 2014 par son gendre, Patrice Pastor est souvent présenté comme le « roi » de Monaco. Sa famille a construit le tiers des logements de la Principauté et lui-même est le chef du groupement d’entreprises qui réalise actuellement le plus grand chantier d’Europe, l’Anse du Portier, une extension en mer de 6 hectares.

Il est concurrencé par Satri, propriété de la famille italienne Marzocco et par le groupe Caroli, de l’Italien Antonio Caroli, qui apparaissent dans « Les Dossiers » comme des interlocuteurs privilégiés du « club ». Certains des protagonistes des « Dossiers du Rocher » travaillent, directement ou indirectement, pour Marzocco ou Caroli.

La question posée par le lanceur d’alerte est simple : si ces personnes travaillent à la fois au service du prince et au profit d’intérêts privés, parfois divergents, pour qui roulent-ils vraiment ?

Le premier visé est maître Thierry Lacoste, celui dont la messagerie a été piratée.

Le lien entre l’avocat et le prince remonte à leur prime jeunesse : la mère de Thierry Lacoste était elle-même l’amie et la confidente de la princesse Grace de Monaco, la mère d’Albert II. Pendant plus de trente ans, elle a été la porte-parole du palais princier. Depuis la mort de Rainier et l’accession au trône d’Albert II en 2005, Thierry Lacoste, 62 ans, de la même génération que le prince, fait montre d’une présence aussi active que discrète dans son entourage.

Sur le plan national, Thierry Lacoste s’était fait remarquer en 2014 lors d’une étrange affaire. Des notes sans en-tête ni signature, contenant des informations confidentielles sur le financement de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy par la Libye du colonel Kadhafi, avaient été trouvées incidemment à son cabinet parisien, lors d’une perquisition conduite dans le cadre d’une information judiciaire sur une tout autre affaire.

Thierry Lacoste est également le défenseur des Marzocco. C’est lui qui a plaidé leur cause dans l’affaire de la tour Odéon, un double gratte-ciel de 49 étages, construit par les Marzocco et inauguré en 2015. Le chantier a fait l’objet d’une retentissante enquête judiciaire du parquet de Nice, présentée par la justice comme un cas d’école de la corruption et dont Mediapart s’était fait l’écho.

Lors du procès en appel à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), en 2018, Thierry Lacoste a obtenu une victoire inattendue et rarissime : le ministère public s’est purement et simplement désisté de ses poursuites contre les Marzocco, qui ont donc été blanchis de toute accusation de corruption.

Albert II de Monaco et Laurent Anselmi lors de la rentrée des autorités judiciaires monégasques, le 2 octobre 2017. © Photo Valery Hache / AFP

« Les Dossiers du Rocher » permettent de comprendre les dessous d’une décision étonnante prise par le Tribunal suprême le 25 juin 2020, qui a suscité de gros remous dans la principauté et dont Thierry Lacoste apparaît comme l’un des grands bénéficiaires.

Il s’agit du projet immobilier de l’Esplanade des pêcheurs, situé en bordure du port Hercule, au pied du palais princier. Deux musées publics doivent être édifiés à cet emplacement prestigieux, sur l’ultime parcelle de terrain encore disponible dans la principauté : l’un consacré aux découvertes archéologiques sous-marines de Franck Goddio (Centre de l’homme et de la mer) et l’autre à la famille princière.

L’ensemble doit être financé par la construction d’un luxueux immeuble d’habitation. En échange de son permis de construire, qui lui permettra de vendre ses logements à des prix astronomiques (les programmes neufs sont proposés à 100 000 euros le mètre carré à Monaco), le promoteur s’engage à faire don des musées à l’État et à lui verser 10 millions d’euros à réception du Centre de l’homme et de la mer, plus 17,68 millions destinés à financer les fouilles archéologiques et les activités pédagogiques du musée.

Le projet est ancien. Il a été lancé en 2010 par l’archéologue Franck Goddio, associé au groupe libanais Solidere International Ltd, une entreprise privée créée par la famille de l’ancien premier ministre Rafic Hariri, à qui a été confiée la reconstruction de la capitale libanaise après la guerre civile des années 1980.

Solidere s’étant retiré quatre ans plus tard, le prince Albert II a demandé au groupe monégasque Caroli de mener le projet à bien. En septembre 2014, l’État choisit officiellement la SAM Caroli Immo pour cette réalisation d’un coût estimé à plus de 400 millions d’euros. Mais moins d’un an plus tard, en juillet 2015, le ministre d’État décide d’y renoncer.

L’argument avancé est que l’emplacement sur lequel doivent être édifiés les musées et l’immeuble d’habitation est occupé plusieurs fois par an par les grands prix automobiles de Monaco, dont le grand prix de Formule 1, l’événement le plus médiatisé de la principauté. L’Automobile club de Monaco, l’organisateur des compétitions, utilise l’esplanade des pêcheurs pour son TV compound, où sont installés les lourds équipements de retransmission télévisée des courses. Il fait valoir qu’aucun autre site ne peut convenir à son activité et convainc le gouvernement d’abandonner le projet immobilier.

Furieux, Caroli décide alors d’attaquer l’État devant le Tribunal suprême afin d’obtenir la réparation de son préjudice, qu’il estime à 423 millions d’euros. Thierry Lacoste lui conseille de prendre pour défenseur son ami parisien François-Henri Briard, avocat à la Cour de cassation et défenseur de Patrick et Isabelle Balkany dans leur affaire de fraude fiscale.

C’est Didier Linotte, grand ami de Lacoste et membre du « club », qui préside l’audience du 12 juin 2020 et signe la décision rendue deux semaines plus tard : le Tribunal suprême juge que l’État a pris une décision illégale et le condamne à verser à la SAM Caroli Immo une somme de plus de 140 millions d’euros.

Cette décision inédite a suscité la stupéfaction : les 140 millions d’euros à débourser par la principauté représentent 12 % de son budget en 2021.

Les courriels mis en ligne dévoilent les coulisses de cette affaire.

Ainsi, le 3 mai 2019, alors que les experts judiciaires sont en train de rédiger leurs rapports sur la demande d’indemnisation présentée par Caroli, l’un d’eux envoie un courriel furieux à François-Henri Briard. Dans ce message, l’expert « confirme totalement [sa] position sur le caractère déraisonnable de la demande formulée par la SAM Caroli » et conclut : « Je souhaite de manière très solennelle indiquer que je suis tout à fait insensible à ce genre de pressions. J’observe d’ailleurs que, s’il y avait un verbatim complet, il aurait fallu indiquer que M. Caroli dans son exposé liminaire a indiqué avoir également une entreprise de sécurité, “ce qui peut parfois servir”. »

Si j’ai participé aux échanges du groupe, c’est uniquement dans mon rôle de serviteur du prince. Il fait parfois appel à mes services sur des dossiers dans lesquels il souhaite qu’on lui rapporte directement.

Claude Palmero, administrateur des biens du prince

L’avocat s’empresse de faire suivre ce message à Thierry Lacoste et à Claude Palmero avec ce commentaire : « Piqué à vif. Il faut vraiment qu’il soit recadré par le président sinon il va faire nimporte quoi. »

Le président en question n’est autre que Didier Linotte. Maître Briard, joint en visioconférence, assume parfaitement ce courriel : « J’ai tenu Thierry Lacoste régulièrement informé du déroulement de la procédure, ce qui est tout à fait normal puisqu’il m’avait envoyé le dossier. Mon client était furieux de l’appréciation portée par l’expert. Et quelques jours plus tard, j’ai écrit à Didier Linotte pour lui dire que l’expert débordait de la mission qui lui avait été confiée par le tribunal. Quant à Claude Palmero, que je ne connais pas, il était dans la boucle de nos échanges et je l’ai donc mis en copie. » Il a lui aussi porté plainte à Paris pour atteinte au secret des correspondances et atteinte au système de traitement des données. 

Le rôle de Claude Palmero dans ce dossier pose question. À quel titre l’administrateur des biens du prince est-il systématiquement mis en copie des courriels échangés par le « club » ? Il n’est pas membre du gouvernement ni de l’administration de la principauté. Ses fonctions au palais princier, qu’il exerce à titre libéral, se limitent officiellement à l’administration des biens personnels d’Albert Grimaldi et des biens de la couronne, dont l’inventaire est secret. Tout juste sait-on que le palais princier et ses collections d’art en font partie.

Le matin, il reçoit au palais princier et l’après-midi il se consacre à ses activités privées d’expert-comptable. « Si j’ai participé aux échanges du groupe, c’est uniquement dans mon rôle de serviteur du prince. Il fait parfois appel à mes services sur des dossiers dans lesquels il souhaite qu’on lui rapporte directement », consent-il seulement à expliquer, ajoutant qu’il n’est en aucun cas l’expert-comptable de Caroli.

La décision du Tribunal suprême n’a pas profité qu’à Caroli. Les dossiers révèlent que Thierry Lacoste en a été largement bénéficiaire.

Dans une lettre du 14 décembre 2018 adressée à Caroli, Briard anticipe une décision favorable du Tribunal suprême, estime ses honoraires à 3 % du montant de l’indemnité réclamée (soit 12,69 millions d’euros) et sollicite le versement d’un « bonus provisionnel de 15 à 20 % de la somme susvisée ». Concernant le montant définitif des honoraires de résultat, il précise que la somme sera « à partager pour moitié avec mon confrère et ami Thierry Lacoste, à qui je dois l’honneur de vous représenter ».

Le 22 septembre 2020, une fois la décision rendue, Thierry Lacoste envoie une facture de 589 200 euros à François-Henri Briard. Le lendemain, Briard transmet la facture à son assistante, avec ce commentaire « à payer quand les fonds de Caroli seront arrivés » (1 200 000 euros TTC). Pour François-Henri Briard, ce partage n’a rien d’inhabituel : « Nous n’avons partagé que les honoraires de résultat. Mon cabinet a perçu par ailleurs des honoraires de diligence très importants, correspondant à un millier d’heures de travail. »

L’avocat du prince peut-il, sans état d’âme, gagner autant d’argent grâce à une décision qui creuse un gros trou dans le budget de l’État monégasque ?

Thierry Lacoste a reçu Mediapart dans son luxueux hôtel particulier du quartier des Champs-Élysées. Décontracté, il ne semble pas affecté outre mesure par les révélations contenues dans la fuite de données. Il semble plus choqué par le fait que les hackers anonymes aient envoyé des messages à des personnalités monégasques que par la révélation des honoraires qu’il a perçus dans ce dossier : « Ces voyous ont même contacté le prêtre qui a baptisé mes enfants ! Ce n’est pas facile à vivre mais j’ai le cuir solide. J’en veux beaucoup au commanditaire qui se cache derrière l’anonymat. »

Il ne voit aucun conflit d’intérêts dans le dossier Caroli : « J’exerce une profession libérale à Paris et je n’ai aucune fonction officielle dans la principauté, où je ne passe qu’un jour ou deux par mois. Mon seul client à Monaco est le groupe Marzocco, que j’ai accepté de défendre en raison de ses liens avec Vinci. Dans le dossier de l’Esplanade des pêcheurs, je me suis contenté de présenter mon ami Briard à Caroli. Quant au montant des honoraires rétrocédés, je ne vous dévoilerai pas ma comptabilité. »

À ce jour, l’indemnité prévue par le Tribunal suprême n’a pas été versée par l’État à Caroli, qui forme toujours l’espoir que le gouvernement lui confie un nouveau projet immobilier.

Hélène Constanty

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