Tabac: les 5,5 millions de paiements occultes d'une multinationale suisse

Par Yann Philippin Et Ali Amar (LEDESK)

Critiquée pour son lobbying agressif, la société suisse Sicpa est spécialisée dans le traçage des cigarettes. Alors qu'elle manœuvrait en coulisses pour tenter d'imposer son système en France et de sauver son contrat au Maroc, Sicpa a distribué 5,5 millions de commissions occultes à un lobbyiste via un montage financier transitant par des paradis fiscaux.

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À quoi ont servi les millions d’euros de commissions offshore distribués par la sulfureuse firme suisse Sicpa, spécialisée dans le traçage des paquets de cigarettes ? C’est la question posée par des documents confidentiels issus des Malta Files, analysés par Mediapart et ses partenaires de l’EIC, en collaboration avec le site d’information marocain Le Desk.

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Selon nos informations, Sicpa a versé au moins 5,5 millions d’euros à un lobbyiste franco-marocain, Gilles Berdugo, par l'intermédiaire de sociétés-écrans immatriculées à Malte. La majorité de l’argent a ensuite été reversé sur des comptes en Suisse et aux îles Vierges britanniques, et à une société immatriculée aux Émirats arabes unis contrôlée par un autre « consultant » proche du PDG de Sicpa. Dernier détail troublant : une partie des fonds a servi à acheter des actions de la compagnie aérienne française La Compagnie, qui vient de fusionner avec XL Airways.

Ces paiements occultes sont intervenus au moment où la firme bataillait pour tenter d’imposer son système en France et pour obtenir le renouvellement d’un contrat controversé au Maroc, sans qu'il soit à ce stade possible de lier formellement les deux opérations. Sicpa nous a répondu que les sommes versées ont exclusivement servi à rémunérer ses consultants : « Les sous-entendus de corruption contenus dans votre email sont donc totalement infondés, et pourraient s’apparenter [...] à des pratiques diffamatoires. »

Fondée en 1927 en Suisse, Sicpa cultive le secret jusqu'à l'obsession. Cette société familiale présente dans 200 pays est dirigée par Philippe Amon, le petit-fils du fondateur. Sicpa fournit les encres infalsifiables des billets de banque, dont les euros. Elle s’est diversifiée dans les vignettes destinées à authentifier les produits sensibles (tabac, alcool, médicaments) afin d’aider les États à lutter contre la contrefaçon et à mieux percevoir les taxes.

Le siège de Sicpa à Prilly, en banlieue de Lausanne. © Google Street View Le siège de Sicpa à Prilly, en banlieue de Lausanne. © Google Street View

Sicpa mène depuis dix ans une bataille féroce pour tenter d’implanter ses timbres sur les paquets de cigarettes, à la place du système élaboré par les géants du tabac. Soupçonnée de corruption au Brésil et au Kenya, la firme est réputée pour son lobbying agressif, qui n’a rien à envier à celui des cigarettiers. Des méthodes « pas très claires, voire pas très légales », a lâché un ancien lobbyiste de l’entreprise dans le livre L’État accro au tabac (éditions First), de Matthieu Pechberty, journaliste à BFM Business.

Son ouvrage et ses articles ont révélé les opérations d’influence de Sicpa en France. Elle s’est offert des consultants de luxe : le criminologue Alain Bauer, l’ancien patron d’EDF et de Veolia Henri Proglio, et l’ancien ministre socialiste Dominique Strauss-Kahn (qui a démenti).

En 2013, sous le quinquennat Hollande, Sicpa est parvenu à convaincre les ministres Arnaud Montebourg (industrie) et Pierre Moscovici (économie) de soutenir son projet. Sans succès. En parallèle, des parlementaires ont déposé des amendements visant à adopter le système de traçage des cigarettes de Sicpa. En 2014, l’initiative est venue de Thierry Solère (LR) et Laurent Grandguillaume (PS). Fin 2016 et début 2017, une nouvelle offensive a été menée par plusieurs dizaines de députés, dont Éric Woerth (LR), le patron de l’UDI Jean-Christophe Lagarde, et le chef de file du groupe socialiste Bruno Le Roux. Ce fut, là encore, un échec. 

Pendant que la firme suisse s’activait en coulisses auprès du gouvernement et au Parlement, elle distribuait des millions à des sociétés-écrans. Entre décembre 2012 et mai 2013, Sicpa signe des contrats de conseil avec trois sociétés immatriculées à Malte : Berjo Limited, Virsco Trading Limited et Gulf Advisory Limited. 

Le premier contrat avec Virsco, le seul des trois à figurer dans les Malta Files, couvre exclusivement la France. Il concerne le système de traçage du tabac, de l’alcool, des médicaments et des boissons non alcoolisées. L'accord prévoit des prestations de lobbying, puisque le consultant doit faire la « promotion » du système et coordonner des réunions avec les clients et les « autorités diverses ». Virsco est payée au résultat, à hauteur de 7,5 % des montant des marchés obtenus dans l’Hexagone. 

Du côté de Virsco, le contrat est signé par un prête-nom. Le consultant n’apparaît nulle part. Mais les Malta Files nous ont permis de l'identifier. Il s’agit de Gilles Berdugo, un Marocain résidant à Casablanca, qui possède également la nationalité française. Son père, Serge, est une éminente personnalité du royaume : avocat, ancien ministre du tourisme, secrétaire général du Conseil de la communauté israélite du Maroc, il est aussi, depuis 2006, « ambassadeur itinérant » du roi Mohammed VI. Serge Berdugo a été épinglé par les Panama Papers, en tant que bénéficiaire de deux coquilles panaméennes créées pour détenir des comptes en Suisse.

 © Donatien Huet / Mediapart © Donatien Huet / Mediapart

Son fils, Gilles Berdugo, est le propriétaire des trois coquilles maltaises sous contrat avec Sicpa. Il contrôle les deux principales, Berjo et Virsco, à travers la société-écran Martesh Holdings, immatriculée aux îles Vierges britanniques et détenue à travers un trust basé lui aussi dans ce sulfureux paradis fiscal des Antilles (notre infographie ci-dessus). 

Le lobbyiste de Sicpa semble donner toute satisfaction. En 2013, la firme suisse lui a versé, par l'intermédiaire de ses entités maltaises, la bagatelle de 3,5 millions d’euros. Début 2014, Sicpa renouvelle le contrat avec Virsco (pour la France) et celui passé avec Berjo, qui concerne la zone « Europe, Moyen-Orient, Afrique », avec des rémunérations détaillées pour le Royaume-Uni et l’Espagne. Ce dernier contrat est signé de la main du PDG de Sicpa, Philippe Amon (notre document).

Le contrat entre Sicpa et l'une des sociétés maltaise de Gilles Berdugo, Berjo Limited, signé par le PDG de Sicpa Philippe Amon © EIC Le contrat entre Sicpa et l'une des sociétés maltaise de Gilles Berdugo, Berjo Limited, signé par le PDG de Sicpa Philippe Amon © EIC

Ces nouveaux accords contiennent une clause très suprenante. Gilles Berdugo touche 1 million d’euros pour le « financement du lancement des opérations » en France, et la même chose au Royaume-Uni, soit 2 millions au total (notre document ci-dessous). Ce qui est a priori absurde, puisque Berdugo travaillait déjà dans ces deux pays depuis un an. Comment le lobbyiste a-t-il dépensé cet argent ? Ni Berdugo ni Sicpa n’ont souhaité s’expliquer précisément sur ce point.

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Au total, Gilles Berdugo a donc touché 5,5 millions d’euros de Sicpa, pour les seules années 2013 et 2014. Une somme considérable pour un simple consultant. Le circuit de l’argent pose également question. Les sociétés maltaises ont reversé 600 000 euros sur un compte personnel de Gilles Berdugo, ce qui est normal. Mais il y a également eu des virements vers plusieurs coquilles offshore contrôlées par le lobbyiste : 1,39 million ont atterri sur le compte suisse de Berjo à la Saanen Bank, et 1,2 million dans les caisses de Martesh Holdings aux îles Vierges.

Gilles Berdugo a-t-il reversé une partie de l’argent de Sicpa ? Joint par téléphone, il a commencé par mentir. Ses sociétés à Malte et aux îles Vierges ? « Je ne connais pas. Je ne sais pas de quoi vous me parlez. » Ses prestations pour Sicpa ? « Je suis très lié à la famille [Amon, qui possède la firme – ndlr], mais je ne travaille pas pour eux. Je les connais bien, ce sont des amis d’enfance. »

Relancé par SMS, Gilles Berdugo s’est finalement ravisé et nous a envoyé une réponse écrite pesée au trébuchet (à lire dans l’onglet Prolonger). Il indique que ses prestations pour Sicpa correspondent à « un investissement professionnel considérable, rémunéré comme tel ». « Pour ce qui est de vos insinuations de “reversement” de fonds, elles relèvent de la calomnie pure et simple », ajoute-t-il. Berdugo assure qu’il a créé sa société aux îles Vierges uniquement parce qu’il « travaille principalement dans le monde anglo-saxon ». « Cessez de m’importuner », a-t-il conclu lorsque nous avons tenté d’en savoir plus.

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Treize journaux, regroupés au sein du réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC), dont Mediapart est l’un des membres fondateurs, publient à partir du vendredi 19 mai les Malta Files. Plus de 150 000 documents confidentiels, dont la liste complète des personnes et entités impliquées dans les 53 247 sociétés immatriculées à Malte, nous ont permis de plonger dans les coulisses de ce paradis fiscal méconnu, qui préside jusqu’au 30 juin l’Union européenne.

Optimisation et évasion fiscales, blanchiment, corruption : 49 journalistes basés dans 16 pays ont enquêté pendant quatre mois sur les Malta Files, dont les révélations seront publiées de façon simultanée durant deux semaines. Outre Mediapart, le projet rassemble Der Spiegel (Allemagne), Expresso (Portugal), El Mundo (Espagne), L’Espresso (Italie), Le Soir (Belgique), NRC Handelsblad (Pays-Bas), Politiken (Danemark), Dagens Nyheter (Suède), Newsweek Serbia (Serbie), Malta Today (Malte), The Intercept (Brésil/États-Unis) et The Black Sea, un média en ligne créé par le Centre roumain pour le journalisme d’investigation, qui couvre l’Europe de l’Est et l’Asie centrale.

Pour ce sujet franco-marocain, Mediapart a décidé, en accord avec l'EIC, de partager les documents avec le site d'information marocain Le Desk, avec lequel nous avons mené l'enquête.