Société

À Paris, de jeunes manifestants pour sensibiliser au génocide ouïghour

Alors que plusieurs pays ont déjà reconnu le caractère génocidaire du sort réservé aux Ouïghours, la France est à la traîne. Pour tenter d’alerter les pouvoirs publics sur l’urgence actuelle, une manifestation se tenait ce samedi 2 octobre à Paris.

James Gregoire

2 octobre 2021 à 21h23

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«Génocide en cours ! Sauvez les Ouïghours ! » « Le peuple ouïghour pleure, le monde regarde ailleurs… » Durant près de trois heures d’un après-midi parisien pluvieux, ces chants ont résonné entre Bastille et République. Deux mille personnes selon les organisateurs, majoritairement jeunes, défilent, toutes unies dans un même but : « Demander aux dirigeants de reconnaître le caractère génocidaire du sort des Ouïghours », déclare Dilnur Reyhan, elle-même ouïghoure, docteure en sociologie et présidente de l’Institut ouïghour d’Europe, à l’origine de cette manifestation.

Elle qui déclarait en conférence de presse s’attendre à cinq mille personnes, n’est pas du tout déçue : « On voit une très forte mobilisation pour cette cause du côté des jeunes. On veut que la jeunesse se mobilise dans la rue. »

Lors de la mobilisation, le samedi 2 octobre © JG

Beaucoup d’adolescents, d’étudiants en effet dans la foule. Les slogans fusent et les drapeaux bleus du Turkestan oriental (nom donné par les indépendantistes à la région du Xinjiang) sont battus par le vent.

Et alors que le défilé est stoppé pendant une courte période, on entend une voix, fluette, jeune, monter au milieu de la foule et s’exclamer : « Les Ouïghours n’ont pas de voix. Il faut crier plus fort ! » Et les manifestants de reprendre leurs chants et de continuer à avancer.

Une marche pour la reconnaissance

À l’échelle nationale et internationale, l’enseignante-chercheuse, précise très clairement les revendications portées par le mouvement, notamment « l’annulation des traités signés entre l’Union européenne et la Chine mais aussi l’annulation des Jeux olympiques de Pékin 2022 », en raison du massacre des Ouïghours.

Cette minorité musulmane vit dans la région du Xinjiang (qui signifie « nouvelles frontières » en mandarin), au nord-ouest de la Chine, dont la frontière est notamment partagée avec l’Afghanistan. Dans les années 1930 et 1940, de brèves Républiques indépendantes ont été établies, mais en 1949, le gouvernement chinois a pris le contrôle de la province, instituant une région dite autonome, mais qui dans les faits est contrôlée par l’ethnie majoritaire chinoises, les Han.

« Les camps de travail forcé, ce n’est pas une notion nouvelle dans le communisme. Cela a été renforcé pendant les dix ans de la Révolution culturelle » (1966-1976), explique Dilnur Reyhan. « La différence depuis 2018 c’est que c’est structuré et industrialisé. Avant c’était local, peu lié au système capitaliste », indique celle qui est vue comme l’une des porte-parole françaises de la communauté ouïghoure.

À l’arrivée place de la République, les prises de paroles commencent. Toutes et tous dénoncent le régime chinois, la complicité des multinationales qui continuent d’acheter des produits issus de l’exploitation ouïghoure. L’actrice Lucie Lucas l’affirme : « Je refuse de vivre dans un monde où des gens sont réduits en esclavage. »

« Notre peuple est désespéré, ils vivent dans des prisons, leur vie est une horreur ! », affirme Erdem, ouïghour exilé aux Pays-Bas, venu spécialement à Paris pour la manifestation. Son père a disparu dans un de ces nombreux camps de travail forcé. « Aucune solution ne sera trouvée si on ne dit pas qu’il y a un problème ! », crie-t-il en galvanisant la foule.

La reconnaissance du caractère génocidaire du sort réservé aux Ouïghours est symbolique, mais ce n’est pas tout. Il faut reconnaître qu’ils sont victimes de travail forcé et agir contre ça.

Assal Khamraeva-Aubert, représentante française du Congrès mondial ouïghour

Fatima, jeune étudiante de 19 ans, fait partie de cette assemblée. Attentive, elle écoute les différentes interventions des responsables associatifs, politiques et civils qui se relaient. « C’est important pour moi d’être ici parce que je ne peux pas accepter qu’une communauté soit exterminée juste en raison de son ethnie ou de sa religion. Pas en 2021. »

Elle souhaite également que la France prenne des mesures contre les produits issus de l’exploitation des Ouïghours. Revendication partagée par l’ensemble des manifestants. Ainsi, les noms de marques différentes s’enchaînent mais se concluent toutes avec une même réponse : « Uniqlo ? Boycott ! Apple ? Boycott ! Zara ? Boycott ! »

Des initiatives qui ne sont pas isolées

Car les multinationales sont aussi et surtout dans le viseur. Plus tôt dans la journée, vers 11 heures, une autre action était menée pour alerter sur le sort des Ouïghours, à Paris, capitale de la mode. Le bleu des tenues, contraste avec le blanc d’un Arc de triomphe toujours empaqueté. En pleine Fashion Week, des membres de l’organisation

SumOfUs, ont choisi de s’installer devant le magasin Zara des Champs-Élysées, en association avec le Congrès mondial ouïghour, banderoles et pancartes en main. La branche française de cette ONG engagée partout dans le monde pour la défense des droits humains, du droit du travail et contre les discriminations, a lancé une pétition pour appeler Zara mais aussi Hugo Boss, Apple et Nike a ne plus se fournir avec de la marchandise provenant du Xinjiang.

La pétition a déjà récolté plus de 160 000 signatures. « Aujourd’hui, on se concentre surtout sur Zara car cela reste une marque très importante, précise Ibrahim Bechrouri, chargé de campagne chez SumOfUs France, H&M a déjà fait le bon choix en se retirant de tous les circuits liés à l’exploitation ouïghoure. »

Le cortège du samedi 2 octobre. © JG

Si Inditex (maison mère de Zara qui possède notamment Bershka et Pull&Bear) suit, alors deux géants de l’industrie auront abandonné le coton du Xinjiang et les autres marques suivront : « Zara c’est un domino qui permettra d’en faire tomber d’autres par la suite », affirme Ibrahim.

L’entreprise de prêt-à-porter avait pourtant, dans un premier temps, décidé d’abandonner le coton issu du Xinjiang : « Zara semblait faire le bon choix, mais le gouvernement chinois a menacé les magasins d’un boycott massif, qui passerait notamment par la fermeture de magasins en Chine. Zara préfère défendre ses profits plutôt que les droits humains. »

Il prévient aussi que d’autres actions vont être organisées en Europe : « On a notamment des actions qui vont être menées d’ici quelques semaines en Espagne [car Inditex est une multinationale espagnole – ndlr]. »

Si l’ONG n’a, pour l’instant, pas de rendez-vous de prévu avec les représentants de Zara en France, Ibrahim Bechrouri indique qu’un rendez-vous est normalement prévu dans les prochaines semaines avec le PDG d’Hugo Boss. Tant qu’ils ne seront pas écoutés, ils vont « mener le même genre d’actions ».

Assal Khamraeva-Aubert, représentante française du Congrès mondial ouïghour, coorganisateur de l’événement souhaite « que la France prenne ses responsabilités. Ce qu’on attend de la France, c’est des décisions notamment en arrêtant d’importer des produits qui viennent du travail forcé au Xinjiang ».

Le Congrès dont elle fait partie souhaite avant tout avoir « un impact » sur le plan économique : « La question de l’économie est centrale. La reconnaissance du caractère génocidaire du sort réservé aux Ouïghours est symbolique, mais ce n’est pas tout. Il faut reconnaître qu’ils sont victimes de travail forcé et agir contre ça. »

Au bout de trente minutes, la petite dizaine de personnes présentes devant le magasin se voit cependant obligée de déguerpir au motif que « c’est un événement sur la voie publique qui n’a pas été déclaré ». Dans le calme, Ibrahim et les quelques militants lèvent le camp : « On avait prévenu le magasin et il n’y avait pas de soucis. On est pacifiques », rappelle-t-il.

Une reconnaissance attendue

Plusieurs pays ont déjà reconnu le génocide. Le Parlement britannique mais aussi l’Italie, le Canada, la Belgique ou encore les Pays-Bas.

Une résolution en ce sens a été déposée par une quarantaine de député·e·s, majoritairement issus de l’opposition (Jean Lassalle, Olivier Faure ou encore Jean-Christophe Lagarde, pour ne citer qu’eux). Un bon début, estime Dilnur Reyhan, mais « encore faut-il que la résolution soit adoptée par un parti et mis à l'ordre du jour de l'Assemblée nationale ».

Aujourd’hui, les associations estiment à 3 millions le nombre de Ouïghours réprimés en Chine. Ils seraient près de 600 000 à être mis au travail forcé dans le pays et 80 000 d’entre eux le sont dans des usines à l’intérieur des terres, et donc souvent séparés de leur famille, restée dans le Xinjiang.

Si Dilnur Reyhan a indiqué ne pas savoir si d’autres manifestations auront lieu après celle du 2 octobre, elle tient toutefois à rappeler qu’une pétition lancée par Amnesty International en faveur de la reconnaissance du génocide ouïghour sera remis à l’ambassade de Chine, «  le 7 ou 8 octobre. »

Pour le 12 novembre, jour de la fête nationale ouïghoure, plusieurs villes européennes ont annoncé vouloir afficher leur solidarité avec la minorité du Xinjiang sur leurs monuments. Dans un tweet, Anne Hidalgo a révélé que pour l’occasion l’Hôtel de ville de Paris serait « illuminé aux couleurs des Ouïghours » et qu’une « maison des Ouïghours » ouvrirait bientôt dans la capitale française. 

James Gregoire


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