Comment François Hollande a dû renoncer

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Pour la première fois sous la Ve République, un chef d’État ne se représente pas pour un second mandat. Il paie un quinquennat erratique, où il a tourné le dos à une grande partie de ses électeurs, et où un livre de confidences a fini d’éteindre ses espoirs.

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 « Je pose cette question qui est toujours la même : mais qui est donc François Hollande ? » Cette question, c’est le président de la République lui-même qui la posait à voix haute il y a seulement deux semaines, lors d'un discours à l'Élysée. Jeudi, en devenant le premier président en exercice de la Ve République à renoncer de lui-même à un second mandat, il a donné une partie de la réponse : celui qui a lui-même créé les conditions de son propre empêchement. 

« Aujourd'hui je suis conscient des risques que ferait courir une démarche, la mienne, qui ne rassemblerait pas largement autour d'elle, aussi j'ai décidé de ne pas être candidat à l'élection présidentielle », a expliqué François Hollande, dans une déclaration solennelle d'à peine dix minutes, prononcée depuis l’Élysée. « Dans les mois qui viennent, mon devoir, mon seul devoir sera de continuer à diriger le pays, celui que vous m’avez confié en 2012, en m’y consacrant pleinement et dans le dévouement le plus total à la République », a-t-il ajouté, sans adouber un candidat de remplacement.

François Hollande © Reuters François Hollande © Reuters

L’annonce du président de la République, qui a pris de court nombre de commentateurs, intervient comme la conclusion logique d’un quinquennat qui a depuis longtemps des airs de long calvaire. Du « pacte de compétitivité », avec le CICE en 2013, au « pacte de responsabilité » et les 40 milliards d’allègements de charges pour les entreprises, de la timide réforme bancaire à l’approbation du traité budgétaire européen (TSCG), de la défense des traités de libre-échange aux lois Macron et El Khomri, cela faisait déjà bien longtemps qu’une partie de la gauche avait décroché, jusqu’à déclencher une fronde inédite à l’Assemblée.

Mais il restait les socialistes qui avaient fini par se convertir au social-libéralisme en assumant une adaptation « au réel », et tous ceux qui, bon gré mal gré, ne croient plus franchement qu’un autre modèle soit possible. Ceux-là aussi ont finalement décroché. Parce qu’ils ont désespéré de l’incapacité présidentielle à expliquer son action, à être autre chose qu’un fin tacticien, empêtré dans ses calculs politiciens. Parce que les fidèles du chef de l’État les rassuraient en leur jurant que l’année 2016 serait celle du retour à la gauche, et qu’elle fut celle de la déchéance de nationalité et de la loi travail.

Parce que la ligne autoritaire et sécuritaire du premier ministre, sur le burkini, Notre-Dame-des-Landes ou l’interdiction d’une manifestation à Paris, les a mis mal à l’aise. « En 2016, entre la loi travail et la déchéance, auxquelles il faut ajouter les gauches irréconciliables et le burkini de Valls, on a vécu de longues séquences où la gauche s’est sentie à côté de ses pompes, dit un fidèle de François Hollande. Le président en a été directement comptable. »

Longtemps pourtant, à l’Élysée, au gouvernement, à l’Assemblée, au PS, les “hollandais” ont cru que leur champion pourrait « renverser la table » (ce qu’il ne fait pourtant jamais), à tout le moins reconquérir les déçus et les sceptiques. Jusqu’à la mi-octobre, un œil sur la courbe du chômage à laquelle François Hollande avait conditionné sa candidature, ils théorisaient encore le « trou de souris » par lequel le chef de l’État allait finir par s’imposer de nouveau. Jusqu’à la mi-octobre.

La parution du livre des journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme « Un président ne devrait pas dire ça… » (Stock, 2016) a tout changé. Ou plus exactement, elle a servi de détonateur à une situation de toute façon explosive, jusqu’à sa date de publication. Ce jeudi-là, L’Obs affichait en une le visage de François Hollande et cette phrase : « Je suis prêt. » Elle a été engloutie par l’onde de choc provoquée par plus de 600 pages de confidences présidentielles, libérant toutes les frustrations retenues et les désaccords parfois tus. « Le choc du livre est polysémique, il concentre tous les chocs, dit un ministre, sous couvert d’anonymat. Après, la campagne devenait impossible. Comment expliquer sur un marché qu’il était vital pour la France que François Hollande fasse cinq ans de plus ? Je n’avais pas d’argument… Ce livre est une œuvre de disqualification complète. »

Le premier ministre Manuel Valls en a tiré la même conclusion. Lui qui a tenté de construire sa propre carrière tout en assurant sa mission à Matignon, entre transgression et loyauté, a fini par lâcher le président. « Depuis le bouquin, Manuel considère que la défaite est au rendez-vous et qu’il est le meilleur pour défendre la gauche de gouvernement, expliquait cette semaine un ministre “hollandais”. Pour lui, le bouquin a vraiment été un choc. C’est un élément de fracture. » Un des proches de Valls confirme : « Ce livre, c’est la preuve qu’il y a un problème dans l’exercice de l’État lui-même… C’est dangereux. »

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