Face à la grève, la pensée magique de la majorité

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Les trois jours qui ont précédé le déclenchement de la grève des cheminots ont été l’occasion pour La République en marche de diffuser un discours bien rodé sur les bienfaits de la réforme. Au risque de lasser par l’absence d’arguments de fond.

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Face à la mobilisation massive des personnels de la SNCF, la majorité se démène pour défendre une réforme de plus en plus contestée. Le long week-end a été l’occasion pour les porte-parole et les députés de la macronie de s’inviter dans les médias afin de tenter, vaille que vaille, de justifier le projet gouvernemental. Signe d’une fébrilité ? En tout cas, indice que La République en marche accélère le rythme pour convaincre face à une vague de grévistes historique.

Réseaux sociaux, radios, télévisions : les élus LREM ont fait feu de tout bois pour tenter de faire de la prévention – « pédagogie » dans le jargon de l’exécutif – avant que ne soient déclenchés les deux premiers jours de grève au sein de la compagnie nationale, les mardi 2 et mercredi 3 avril.

Cette offensive de communication se caractérise par une reprise en boucle d’une pensée magique selon laquelle mise en concurrence des trains et transformation du statut des cheminots riment avec baisse des tarifs et meilleur service aux usagers.

Les exemples britannique et, dans une moindre mesure, allemand permettent de nuancer fortement ces propos répétés à l’identique par la majorité. La situation calamiteuse du fret en France après l’ouverture à la concurrence en est également un contre-exemple criant.

Pour la majorité, il s’agit d’abord de s’attirer la sympathie des voyageurs pour qui la grève est synonyme de perturbations dans l’organisation du quotidien. Telle Sévérine Gipson, députée de l’Eure et suppléante de Bruno Le Maire, le ministre de l’économie, qui, dans un post sur Facebook, écrit : « En ce premier jour de grève, une pensée pour tous les usagers de la SNCF qui vont vivre des journées difficiles… et en particulier pour les usagers des lignes normandes, qui, déjà avant les grèves, vivaient des conditions de transport insupportables. Courage ! »

Un argument repris avec force conviction par le premier ministre Édouard Philippe ce 2 avril lors des questions au gouvernement à l'Assemblée : « Si les grévistes doivent être respectés, les millions de Français qui doivent se déplacer aussi. [...] Je voudrais les saluer car ils ont des jours difficiles devant eux. La grève de la SNCF a été organisée pour porter un impact maximal aux usagers ! » Jouer les uns contre les autres, les voyageurs en difficulté contre les cheminots en grève, est devenu une figure imposée de la communication pro-réforme.

Sur les réseaux sociaux, les éléments de langage et de démonstration du bien-fondé de la future loi font florès, comme autant de mantras à diffuser le plus largement possible auprès de la population. Sans préciser bien sûr que la réforme de la SNCF n'a jamais été évoquée précisément dans le projet électoral d'Emmanuel Macron. La preuve par l’image avec ces deux tweets publiés dans la même minute le 2 avril par deux députés LREM :

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Avec plus de 300 représentants à l’Assemblée nationale, LREM dispose de relais de poids sur Twitter. Une grande partie d’entre eux ont utilisé leur compte durant trois jours pour affirmer, schémas officiels et paroles contrôlées à l’appui, que cette réforme ne changera rien et surtout ne mènera pas à la privatisation. Des éléments de communication plus que légers, et rarement étayés, mais qui essaient de persuader en inondant la sphère médiatique.

© stephanie_rist

Les ténors LREM sur le dossier ont privilégié les plateaux de télévision et les studios de radio pour porter la bonne parole. C’est le cas de Jean-Baptiste Djebarri, rapporteur du texte à l’Assemblée nationale. Pour tenter de déminer le terrain avec un discours bien rodé, le député de Haute-Vienne a écumé les chaînes de télévisions et les radios entre dimanche et mardi matin en répondant aux questions des journalistes de Cnews, BFMTV, France 5, LCI, RTL et LCP.

Il a repris à son compte l’ensemble de la parole officielle, arguant que « le statut n’est pas un combat pour l’avenir du système ferroviaire », que « la réforme de la SNCF s’attaque à un constat consensuel » (sic) et que « la concurrence, c’est plus de trains, une offre de meilleure qualité, un système ferroviaire qui marche ». Autant de formules toutes faites, portées comme des évidences sans argumentaire, dont le seul but est de gagner la bataille de l’opinion face à une intersyndicale déterminée.

Venus en renfort, les porte-parole du mouvement ont également déroulé, à des heures de grande écoute, la doxa macronienne sur le sujet. Non sans difficulté parfois. « À un moment, il faut que la France se bouge, que la France avance », a clamé Gabriel Attal, l’un des porte-parole du groupe LREM au Palais-Bourbon, lors de la matinale de France Inter le 2 avril. Déroulant le discours officiel – la concurrence, c’est plus de trains qui arrivent à l’heure, c’est un service de meilleure qualité –, le député des Hauts-de-Seine a fustigé la « gréviculture » française, qui empêche le pays de se transformer. Expression utilisée avec délectation par l’extrême droite et par les antirépublicains au début du XXe siècle…

Plus encore, c’est la phrase : « Je ne comprends pas cette grève », qui retient l’attention lors de l’entretien de Gabriel Attal. Elle sonne comme un aveu d’impuissance face à la fronde sociale. Surtout, elle fait écho à la fameuse réaction du président Chirac qui, lors de la campagne pour le référendum sur la constitution européenne en 2005, avait avoué devant un parterre de jeunes qui exprimaient leur crainte de l’avenir : « Je ne le comprends pas, et cela me fait de la peine. » Cette séquence avait participé de la déconsidération de Jacques Chirac face à une partie de la population qui s’opposait à sa stratégie européenne.

L'incompréhension de la majorité repose en partie sur sa sociologie, sans doute assez peu perméable aux arguments d'un cheminot adhérent à la CGT ou à la noblesse des luttes fondatrices de 1936. Les députés En Marche! sont limités par leur profil uniforme de médecins, avocats, cadres du privé ou collaborateurs d’élus, souvent sans aucune base militante, ni expérience du conflit social. On n’y trouve, comme le remarquait Mathieu Magnaudeix pendant la campagne législative, aucun ouvrier, et seulement une toute petite poignée d’employés. La « République en marche » est celle des CSP+, des cadres dynamiques, des notables locaux. Un monde de gens qui vont bien, voire très bien, et pour qui la grève ne fait pas partie de l'horizon.

Que reste-t-il, dès lors, à la majorité pour convaincre les Françaises et les Français de la pertinence de la réforme du ferroviaire et de son volet SNCF si même un porte-parole de LREM avoue son incapacité à comprendre la révolte ? La répétition en boucle, certes. Ou alors distiller, comme l’a fait Richard Ferrand, le président du groupe LREM à l’Assemblée dans une interview à LCP le 2 avril, entre deux critiques acerbes sur « les agitateurs qui veulent faire de l’anti-Macron primaire », un peu de câlinothérapie à destination des grévistes : « Moi, je les aime les cheminots. Je vois comment ils bossent et se démènent, avec parfois des infrastructures et des trains qui ne sont plus adaptés. »

Mais même de cet « amour » déclaré, les cheminots attendent toujours des preuves. Au-delà des mots emplis de fausse compassion, la décision du gouvernement de ne pas passer par les ordonnances n’est pas une marque d'affection pour ces si sympathiques cheminots. Sur le fond, cela ne modifie rien au projet. Pris à leur propre piège de mettre en avant le statut des salariés de la compagnie nationale pour expliquer les « blocages », la majorité et le gouvernement n’ont offert jusqu’ici que des éléments de langage creux face à une inquiétude qui s’exprime désormais à travers des trains à l’arrêt deux jours sur cinq. Et ce, jusqu’à la fin du mois de juin.

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