A Royaumont, la droite patronale défend une certaine idée du féminisme

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Les « Entretiens de Royaumont », qui réunissent chaque année les grands représentants de la droite patronale pour débattre de sujets de société, ont choisi de s’interroger un an après le lancement de #MeToo sur ce que signifie être une femme en 2018. Dans cette assemblée conservatrice, on défend une certaine idée de l’émancipation féminine.

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Conscient sans doute de l’incongruité de la situation, le PDG de Total préfère s’en sortir par quelques pirouettes. Il faut dire qu’avoir confié à Patrick Pouyanné l’ouverture des « Entretiens de Royaumont » – ce rendez-vous annuel de la droite patronale qui propose de se « laisser bousculer par la pensée » – sur le thème « Être une femme » ne va pas tout à fait de soi. « Pourquoi moi ? Un PDG au physique de rugbyman ? Certains imaginent que je vais m’en sortir en chantant du Michel Sardou », s’amuse-t-il avant d’avancer en quelques chiffres en quoi « être femme est toujours un défi en 2018 ». Heureusement, dans le monde de l’entreprise les choses évoluent, avance-t-il. « Les femmes sont plus nombreuses dans les conseils d’administration » et « la Thaïlande a le record du monde de femmes chef d’entreprise ».

Tout au long de ces deux journées de débats, en partenariat pour l’occasion avec le magazine Elle, grands patrons du CAC 40 et diverses « personnalités » ont tenté, un an après le lancement du mouvement #MeToo, de se saisir – à leur manière – de la question féminine. Qu’a à dire la droite patronale sur les revendications féministes qui se sont exprimées avec force tous ces derniers mois ? À entendre les différents échanges, le sujet n’est pas des plus familier dans ce cénacle où se croisent patrons d’Axa ou de Bouygues, réunis par l’ex-député filloniste Jérôme Chartier, au sein du cadre imposant de l’abbaye de Royaumont.

Luc Ferry à Royaumont. © LD Luc Ferry à Royaumont. © LD
Invité à donner le ton, le philosophe Luc Ferry, pas vraiment connu pour ses compétences sur le sujet, a commencé par redire son hostilité de principe à la parité et à toute politique de quota en général. Pour lui, le débat qui traverse le féminisme est assez simple. L’ancien ministre de l’éducation de Raffarin – à qui Wauquiez a demandé de réfléchir au projet de LR sur l’Europe – a ainsi expliqué qu’il y avait d’un côté un « féminisme républicain et universaliste », représenté par son amie Élisabeth Badinter, naturellement opposé aux quotas. Un féminisme qui « refuse d’accorder des droits à une communauté » et pour qui « la femme est un homme comme les autres ». Face à lui, il y aurait « un féminisme derridien », « différentialiste », arc-bouté sur la parité. Entre les deux, le cœur du philosophe ne balance guère puisque « la politique de quotas se retourne toujours contre ceux qu’on prétend protéger » et qu’il vaut mieux promouvoir au mérite que d’en arriver à parler de « femme quota ».

Pour lui, et même si la parité n’est pas encore respectée à l’Assemblée nationale, le législateur est peut-être déjà allé trop loin. « Aujourd’hui entre les vieux et les jeunes femmes, le jeune homme, il n’a aucune chance d’y arriver » et puis « du reste, cela repose sur l’idée absurde que tout le monde aurait envie d’être député… ».

Alors que les femmes ont peut-être d’autres ambitions. Dans l’assemblée, certains patrons respirent mieux.

Pour cette droite patronale, il faut chercher la voie d’un autre féminisme. Première intervenante, après le PDG de Total, la jeune Emmanuelle Duez, à la tête d’une petite entreprise de conseil, confiera d’ailleurs son trouble de s’exprimer dans cette « époque étrange entre #MeToo, BalanceTonPorc et l’écriture inclusive », détaille-t-elle, visiblement perplexe devant ces manifestations par trop vindicatives. Elle, à l’image de cette journée, préfère d’emblée « se placer à l’abri des théories et des courants » en parlant de son vécu et « pour sa fille ». « Je suis devenue femme il y a huit mois quand Eulalie est arrivée », affirme la jeune chef d’entreprise pour qui devenir mère a « changé [s]on rapport au temps » et l’a « décentrée ».

Peut-on être femme sans être mère ? Emmanuelle Duez sait en tout cas que « la maman poulpe quand ses petits s’en vont, elle meurt ». Une certaine idée du féminisme qui ne déplaît évidemment pas aux organisateurs de la journée : de l’ancien bras droit de François Fillon Jérôme Chartier, au très catholique Vincent Montagne, le PDG de Médias Participations, mastodonte de l’édition et de la presse qui publie notamment l’hebdomadaire conservateur Famille chrétienne

À Royaumont, on ne s’embarrasse pas trop de réflexions sur les structures de domination, seuls les parcours exemplaires de femmes comptent. Ici, point de guerre des sexes, la réflexion sur la féminité se fait par l’exemple. À travers des histoires et des figures « inspirantes » comme Christine Lagarde, à la tête du FMI, ou Valérie Pécresse, qui dirige la Région Île-de-France.

Ancienne Miss Île-de-France, Meggy Pyaneeandee vient ainsi raconter son parcours. Née en Seine-Saint-Denis, elle a pu intégrer Sciences-Po grâce aux conventions ZEP et a, comme elle l’explique, utilisé le concours des Miss pour dire à un large public « qu’en France, peu importe nos origines, on peut réussir ». « Ma plus belle des victoires, c’est d’avoir pu utiliser ma voix pour dire aux jeunes que c’est possible, qu’il faut avoir de l’ambition », affirme la jeune femme. Rien de tel qu’un discours fondé sur la volonté individuelle pour éviter de s’attarder sur des discriminations structurelles.  

Avec un peu « d’ambition », les femmes doivent pouvoir accéder au « top management » ou devenir chef d’entreprise dans des secteurs industriels très masculins. La vice-présidente de Lamborghini Katia Bassi, la vice-présidente d’Airbus Nathalie Errard viennent donc expliquer leur ascension à la rédactrice en chef du magazine Elle, Anne-Cécile Sarfati, chacune y allant, comme dans la presse féminine partenaire, de son petit « conseil perso » pour y arriver.

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