Les affaires privées du président du Tribunal suprême de Monaco

« Les Dossiers du Rocher », une série de documents ayant fuité sur Internet et révélant les petits secrets monégasques, montrent un Didier Linotte omniprésent dans les échanges. Depuis sa nomination, en 2012, à la présidence du Tribunal suprême, il poursuit ses activités de conseil juridique. Un mélange des genres problématique.

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« Les Dossiers du Rocher », une fuite de documents mis en ligne depuis le mois d’octobre sur Internet, mettent en lumière les agissements souterrains d’un « club » informel, composé de quatre courtisans du prince Albert II de Monaco : Thierry Lacoste, l’avocat du prince, Laurent Anselmi, son actuel chef de cabinet, Claude Palmero, l’administrateur des biens du prince et de la couronne et Didier Linotte, le président du Tribunal suprême de Monaco.

Rien n’a filtré dans les médias sur le contenu des échanges entre les membres du « club ». Monaco Matin s’est contenté de publier deux interviews du prince, le 27 octobre et le 18 novembre. Albert II y fustige « les voyous qui se cachent derrière un anonymat » et conclut « ce n’est pas cette campagne qui va m’empêcher, avec le ministre d’État, de procéder à des changements au gouvernement et au palais ».
Le cas de Didier Linotte, omniprésent dans les échanges, est particulièrement intéressant.

Didier Linotte reçoit les insignes d’officier de l’ordre de Saint-Charles des mains du prince Albert II le 19 novembre 2021, jour de la fête nationale de Monaco. © Palais Princier / Eric Mathon

Depuis sa nomination, en 2012, à la présidence du Tribunal suprême, l’équivalent de notre Conseil constitutionnel, chargé également de statuer sur les recours pour excès de pouvoir contre les décisions des autorités monégasques, Didier Linotte a cessé d’exercer son métier d’avocat, mais pas ses activités de conseil juridique. Un mélange des genres problématique.

Mediapart s’était intéressé à lui en 2017, en marge d’une grosse affaire de blanchiment, toujours en cours d’instruction au tribunal de Nice, dans laquelle son ancien associé, l’avocat niçois Stéphane Chiaverini est mis en examen pour blanchiment de fraude fiscale, soupçonné d’être à l’origine de montages offshore qui auraient permis de soustraire une centaine de millions d’euros au fisc français. Il est présumé innocent.

« Les Dossiers du Rocher » le montrent aujourd’hui s’affairant dans l’ombre pour des clients monégasques. Ainsi, en 2015, il a travaillé pour les promoteurs Claudio et Luca Marzocco. À la fin du gigantesque chantier de la tour Odéon, la plus haute tour de la principauté, en 2015, un litige a opposé les Marzocco à Vinci, le groupe français de construction chargé des travaux, qui réclamait le paiement de dizaines de millions d’euros de travaux supplémentaires.

Didier Linotte s’est occupé du protocole transactionnel, détaillé dans un courriel du 3 novembre 2015. Il se défend de tout conflit d’intérêts dans ce dossier. « Il s’agissait d’un litige concernant l’exécution d’un contrat de droit privé, dans lesquels le Tribunal suprême n’a aucune compétence. C’est à la demande du ministre d’État Michel Roger que je suis intervenu pour arbitrer ce conflit, car l’État avait accordé sa garantie bancaire à la réalisation de la tour Odéon », explique-t-il.

Officiellement, Didier Linotte ne poursuit plus ses activités d’arbitrage

Les échanges de courriels indiquent en effet qu’une étonnante proximité liait Michel Roger, ministre d’État de 2010 à 2015, à Didier Linotte et aux trois autres membres du « club » : Thierry Lacoste, Claude Palmero et Laurent Anselmi. Ce dernier est un personnage clé du gouvernement monégasque, homme de confiance du prince. Il a occupé la fonction de délégué aux affaires juridiques du gouvernement princier de 2008 à 2017 avant d’être nommé directeur des services judiciaires (l’équivalent de notre ministre de la justice), puis ministre des relations extérieures en 2019. Juste avant Noël, à l’occasion d’un profond remaniement du cabinet princier, il a été promu chef de cabinet d’Albert II.

Le « club » avait l’habitude de se réunir pour déjeuner ou dîner trois ou quatre fois par an et échangeait fréquemment par mail sur des sujets liés aux grands dossiers immobiliers de la principauté. Mais après le départ de Michel Roger, victime d’un accident vasculaire cérébral en décembre 2015, son successeur Serge Telle se tient à distance du groupe des quatre. Il ne participe pas à leurs échanges et se montre nettement moins conciliant que son prédécesseur envers leurs activités.

En février 2017, alors que les institutions judiciaires de la principauté sont dans le collimateur du Groupe d’États contre la corruption (Greco), une institution du Conseil de l’Europe, le directeur des services judiciaires (l’équivalent de notre ministre de la justice) rédige une note interne, publiée dans « Les Dossiers du Rocher ». Dans cette note relative aux « griefs et risques de conflits d’intérêts » de Didier Linotte, il écrit : « Ses activités d’arbitrage et de médiation présentent un risque si elles sont exercées en principauté de Monaco ou si elles concernent des personnes physiques ou morales résidentes de la principauté. […] Or, nous savons que Didier Linotte dispose d’une structure d’arbitrage et de médiation en France (société Alma Marceau transactions). À ce titre, cette société ne devrait pas exercer son activité à Monaco. »

Didier Linotte affirme à Mediapart qu’il n’exerce plus aucune activité professionnelle en dehors du Tribunal suprême depuis 2018 : « J’ai négocié un changement de statut : l’exclusivité de mes fonctions au service de l’État contre une augmentation de ma rémunération, équivalente à celle d’un membre du gouvernement. »

D’autres documents des « Dossiers » indiquent toutefois qu’il a, malgré cet avertissement, poursuivi son activité d’arbitrage. Le 15 janvier 2018, il envoie un courriel intitulé « arbitrage » à Claudio et Paolo Marzocco contenant en pièce jointe une « décision amiable mettant fin à votre divergence relative au spa. Je vous en souhaite une bonne réception et forme des vœux pour vous et votre bonne entente en 2018 ». Dans la foulée, il en adresse une copie à ses amis Claude Palmero, l’expert-comptable des Marzocco et Thierry Lacoste, leur avocat.

À l’époque, les deux frères Marzocco, associés depuis l’origine dans le groupe de BTP familial, ne s’entendent plus. En 2016, Paolo et son fils Jacopo ont quitté le groupe avec la part qui leur revient pour créer la société de gestion immobilière REDD. Mais il reste un dernier point de friction à régler : la propriété du luxueux spa de la tour Odéon, dont les 1 800 m2 comprennent piscine, sauna, bain turc et bain russe, salles de massage et de fitness… « Il s’agissait d’un différend familial entre deux frères Marzocco. Je les ai aidés à titre purement amical et gratuit », affirme Didier Linotte.

Il roulait en Porsche Cayenne, mais je n’ai pas eu l’impression qu’il s’agissait d’un oligarque.

Didier Linotte

Un autre document croustillant a fuité. Ce courriel, daté du 8 septembre 2014, adressé à Claudio Marzocco et Didier Linotte et transmis par ce dernier à Thierry Lacoste, émane d’un certain Bulat Galimgereyev, qui s’affiche également sous le valorisant pseudo de « bulatgreat ». Celui-ci remercie les Marzocco de leur invitation à visiter la tour Odéon et leur suggère de réserver leur « fantastique penthouse du sommet de la tour au président du Kazakhstan ou son équipe d’homme d’affaires qui figurent sur la liste Forbes de grandes fortunes et sont assez riches pour l’acheter ». (*)

Le « fantastique penthouse » en question est l’appartement le plus cher de Monaco, d’un luxe tapageur, mis à prix à 300 millions d’euros : perché au sommet de cette tour en verre bleu de 49 étages, il comporte 3 500 m2, dont un étage entier de terrasse avec piscine privée, ainsi que l’on peut le voir dans cette vidéo de Monaco Matin.

L'appartement le plus cher de Monaco. © Vidéo de Monaco Matin.

Les auteurs des « Dossiers du Rocher » ont cru identifier ce mystérieux Bulat comme étant Bulat Utemuratov, un richissime et sulfureux oligarque kazakh, proche de l’ancien dictateur Noursoultan Nazarbaïev. Selon nos informations, cette interprétation est erronée. Bulat Galimgereyev serait un homme d’affaires kazakh, domicilié en Allemagne, propriétaire de mines de jade dans son pays natal et qui fréquente assidûment la Côte d’Azur.

L’origine de sa fortune est incertaine. Son nom apparaît dans les Panama Papers, la gigantesque fuite de données contenant des centaines de milliers de noms de sociétés offshore, en tant qu’actionnaire principal de la société Eastone Business limited, créée en 2012 dans les îles Vierges britanniques par le cabinet panaméen Mossack Fonseca, par l’intermédiaire d’une société fiduciaire luxembourgeoise.

« J’ai rencontré un Kazakh dans un club sportif de la Côte d’Azur, au tennis ou au golf, je ne me souviens plus. Il m’a dit qu’il s’intéressait à l’immobilier à Monaco et je l’ai mis en relation avec mes amis. Certes, il roulait en Porsche Cayenne, mais je n’ai pas eu l’impression qu’il s’agissait d’un oligarque », minimise Didier Linotte.

Nul ne sait si Bulat Galimgereyev est entré en affaires avec les Marzocco… Le penthouse du sommet de la tour, en tout cas, n’a toujours pas trouvé preneur au prix de 300 millions d’euros demandé par les Marzocco.

Si « Les Dossiers du Rocher » avaient poursuivi l’objectif de déstabiliser les institutions, c’est raté. Aucune des personnes citées n’a pâti des révélations. Bien au contraire. Le grand gagnant du remaniement du cabinet princier, annoncé le 16 décembre, est Laurent Anselmi, promu chef de cabinet. Il avait pourtant écarté de la direction des services judiciaires en octobre 2019, à la suite d’une crise diplomatique entre Monaco et la France liée à l’éviction brutale du juge Édouard Levrault.

Quant à Didier Linotte, il a été récompensé de ses loyaux services par le prince, qui lui a remis, le 17 novembre, la médaille d’officier de l’ordre de Saint-Charles, l’équivalent de notre Légion d’honneur, dont Laurent Anselmi est commandeur.

* traduit de l’anglais.

Hélène Constanty

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