Sa majesté Macron ou le paradoxe de l’immaturité

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Si la fonction présidentielle n’est plus crédible, c’est que nous sommes passés de la souveraineté à la gouvernance, de l’État-nation à l’État start-up, et du père de la nation au manager agile. Macron est le coursier et le représentant historique de cette mutation. Même s'il rêve de retrouver « le double corps du roi ».

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Que l’exercice du pouvoir soit une expérience décevante par nature, il n’y a pas lieu de s’en plaindre ni de s’en étonner tant qu’il s’agit pour le nouvel élu de faire l’épreuve du réel, de mesurer l’étroitesse des marges de manœuvre dont il dispose, de faire face à la déception inévitable de ceux qui vous ont soutenu et à l’hostilité de ceux que vous avez battus. Depuis la crise de 2008, cette décote des illusions au contact du réel s’est aggravée. Tous les gouvernements occidentaux font face à un effondrement de leur crédibilité. En France, la Constitution de la Ve République protège le président de ce discrédit en lui assurant ce que l’opinion lui refuse : les moyens de gouverner dans la durée. Alors qu’importent les états d’âme de l’opinion, les présidents prennent la pose devant l’Histoire qui à n’en pas douter leur rendra justice. Dans l’immédiat, l’important est d’assurer leur réélection et pour cela rester en campagne pendant la durée de leur mandat.

C’est dans ce contexte qu’il faut replacer la chute de popularité d’Emmanuel Macron ; non pour la relativiser, mais pour comprendre ce qu’il y a d’inédit dans ce désaveu de l’opinion d’une ampleur sans précédent sous la Ve République.

Il y a bien sûr de nombreuses raisons conjoncturelles à cet effondrement. Une politique ancrée trop à droite, brutale pour les plus démunis et complaisante avec les plus riches ; des relations tendues avec les médias ; le conflit avec le chef d’état-major des armées ; l’absence de relais politique… Le mécontentement se manifesterait aussi bien chez les salariés fragilisés par la nouvelle refonte du code du travail, les fonctionnaires frappés par des mesures considérées comme vexatoires – tel le gel du point d’indice – et les retraités inquiets par la hausse annoncée de la CSG (lire l’article de François Bonnet).

Cependant, toutes ces raisons politiques, économiques et médiatiques ne suffisent pas à expliquer un discrédit impressionnant par son ampleur et surtout par sa soudaineté, qu’aucun président avant Emmanuel Macron n’avait subi à peine élu (une vingtaine de points entre juin et fin août). L’érosion de sa popularité s’est avérée encore plus rapide que celle de Sarkozy et de Hollande, si soudaine qu’on peut dire qu’elle n’a pas résisté à son élection. C’est sans doute la clef du malentendu, né le soir même de l’élection, entre la lecture médiatique de l’événement et son retentissement réel dans le pays.

Au Louvre, après la victoire présidentielle. © Christian Hartmann / Reuters Au Louvre, après la victoire présidentielle. © Christian Hartmann / Reuters
Alors que les médias s’enivraient au spectacle de la performance d’Emmanuel Macron devant la pyramide du Louvre, il n’est pas sûr que cette autoglorification présidentielle ait été du goût des trois quarts d’électeurs qui n’avaient pas voté pour lui au premier tour. Cette surenchère dans l’héroïsation du nouveau président fut perçue sans doute comme prématurée et en déphasage avec la lucidité de nombreux électeurs, qui savent qu’on ne peut plus attendre du pouvoir de grands changements. La suite confirma l’impression de malaise. Le Congrès réuni à Versailles, l’accueil en grande pompe de Poutine, la réception de Trump le 14 Juillet, creusèrent le fossé entre l’élite macronienne et le pays. On voit bien l’effet recherché : conquérir au contact des “Grands” l’aura d’un chef d’État, mais l’aura comme le charisme ne se fabriquent ni ne se transmettent par contagion. Et il n’est pas sûr que le magnétisme de Trump soit suffisant pour « devenir grand » parmi les grands. Un hiatus est apparu très vite entre l’image que cherchait à se donner le nouveau président et la conscience qu’ont les électeurs de l’affaiblissement de l’État. Ce que la polémique sur les frais de maquillage d’Emmanuel Macron révèle peut-être ironiquement : le pouvoir n’est guère perçu que comme un masque.

Ce président élu pour sa jeunesse, et parce qu’il offrait l’espoir d’un renouvellement de la vie politique, est paré au bout de quelques semaines de tous les défauts de la vieille politique. Voilà un homme qui voulait rompre avec les dérives opposées des deux derniers quinquennats : Sarkozy ne « faisait » pas président mais jet-setteur, transgressif, brouillon ; Hollande, prenant le contrepied, se drapa dans une immobilité de momie, normal jusqu’à en devenir banal. Les deux loupèrent leur « incarnation » si l’on en croit les gazettes. Ils furent expulsés du “loft” présidentiel. On ne les rappela même pas en deuxième semaine. Ni l’un ni l’autre n’ont réussi à accéder à la dimension supra individuelle qui fait le souverain.

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