Aide aux migrants: «Mon inaction me rendrait complice», se défend Cédric Herrou

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L'agriculteur Cédric Herrou était jugé, ce mercredi, devant le tribunal correctionnel de Nice, pour aide à l’entrée, à la circulation et au séjour de personnes en situation irrégulière. Il lui est surtout reproché par le procureur, qui a requis huit mois de prison avec sursis, d'avoir revendiqué son action dans les médias. Des militants sont venus soutenir celui qui est devenu le symbole de la solidarité des habitants de la vallée de la Roya envers les migrants. 

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« Vous vivez avec quelqu’un qui impacterait vos revenus ? », demande de façon routinière la présidente du tribunal correctionnel de Nice. « J’ai des gens chez moi effectivement », répond en souriant le prévenu Cédric Herrou. L'échange provoque quelques rires dans la salle du tribunal. Figure emblématique du combat des habitants de la vallée de la Roya, Cédric Herrou, 37 ans, était jugé mercredi 4 janvier, notamment pour aide à l’entrée, à la circulation et au séjour de personnes en situation irrégulière. Depuis le rétablissement des contrôles à la frontière franco-italienne en novembre 2016 à la suite des attentats de Paris, cette vallée est devenue un point de passage obligé pour les migrants souhaitant rejoindre la France. Toutes les nuits, des petits groupes partent de Vintimille par les voies de chemin de fer, les sentiers ou la départementale.

Deux jeunes migrants et Cédric Herrou préparent le repas, à Breil-sur-Roya en novembre 2016. © LF Deux jeunes migrants et Cédric Herrou préparent le repas, à Breil-sur-Roya en novembre 2016. © LF
Agriculteur, Cédric Herrou produit des œufs, de l'huile d'olive et de la pâte d'huile d'olive sur un terrain proche du chemin de fer menant à la vallée de la Roya, à moins de sept kilomètres de la frontière franco-italienne. Son habitation, visible de la voie ferrée, est la première que rencontrent les migrants, avant le village de Breil-sur-Roya.

Déjà interpellé par la police aux frontières (PAF) le 11 août 2016 avec à bord de sa camionnette huit personnes dont trois femmes et deux enfants de cinq ans, tous érythréens, qu’il venait d’embarquer à Vintimille, Cédric Herrou avait été relâché sans poursuite à l’issue de sa garde à vue. Le procureur de la République de Nice, Jean-Michel Prêtre, avait classé l’affaire pour immunité humanitaire.

Mais la revendication au grand jour de son action dans un article du New York Times, début octobre, a été vécue comme une provocation par les autorités préfectorales et le procureur de Nice. « Nous sommes deux à avoir saisi le tribunal : lui, par sa volonté de communication dans un changement de stratégie, et moi car quand on me dit “je viole la loi, je sais que je viole la loi et je le fais quand même”, je suis là pour défendre la loi », affirme Jean-Michel Prêtre, qui pointe « le changement d’attitude, de parole de monsieur Herrou » après sa première arrestation. « C’était “je revendique avoir fait passer des personnes à la frontière, je revendique les avoir hébergées, c’est mon combat, j’assume” », insiste-t-il. En raison d’un « risque très important de réitération », le procureur a demandé huit mois de prison avec sursis et mise à l’épreuve, la confiscation du fourgon de l’agriculteur ainsi qu’un permis de conduire restreint « aux horaires relatifs à ses obligations professionnelles ».

Le 20 octobre 2016, prétextant l’occupation d’une ancienne colonie de vacances de la SNCF à Saint-Dalmas-de-Tende par une cinquantaine de migrants – dont une moitié de mineurs – et un collectif d’associations, la police aux frontières (PAF), venue spécialement de Nice, arrête Cédric Herrou. C’est le préfet des Alpes-Maritimes lui-même qui a signalé les faits au procureur. Quatre autres militants sont également interpellés dans les bâtiments de la SNCF transformés en dortoir. Tous seront relâchés sans poursuite, seul Cédric Herrou, identifié comme « leader » par un gendarme, est poursuivi par le procureur.

Il était donc jugé ce 4 janvier pour occupation sans autorisation d’un terrain appartenant à la SNCF et pour avoir facilité l’entrée et le séjour d’environ 200 étrangers « en les transportant depuis Vintimille puis en les hébergeant ». Reconnaissant l’état déplorable des locaux, d’ailleurs ouverts sans dégradation, l’avocate de la SNCF, qui s'est constituée partie civile, réclame quelque 1 320 euros d’indemnisation pour rembourser le déplacement d’un huissier de justice et d’un cadre de la SNCF.

De l’occupation, il sera peu question devant le tribunal, tant il est clair que c’est principalement pour avoir osé revendiquer son aide aux migrants que l’agriculteur est aujourd’hui jugé. « Les quatre gardes à vue se sont concentrées sur votre rôle, constate Laurie Duca, la présidente du tribunal, qui mène les débats avec une grande bienveillance. Ces personnes ont expliqué en long, en large et en travers que vous n’aviez pas de rôle particulier, qu’il s’agissait d’une décision collective. » La magistrate relève d’ailleurs les questions, qu’elle estime « hallucinantes », posées aux gardés à vue.

Sur cet écriteau, un manifestant rappelle les propos de Manuel Valls le 25 juillet 2012 devant le Sénat. Alors ministre de l'intérieur, il souhaitait mettre fin au délit de solidarité. © LF Sur cet écriteau, un manifestant rappelle les propos de Manuel Valls le 25 juillet 2012 devant le Sénat. Alors ministre de l'intérieur, il souhaitait mettre fin au délit de solidarité. © LF
Un enquêteur a ainsi demandé à un militant ce qu’il pensait du nombre de SDF en France et pourquoi il ne créait pas un collectif leur venant en aide plutôt qu’aux migrants. Il lui a également demandé s’il ciblait particulièrement les jeunes hommes mineurs et s’il faisait un choix par rapport au sexe et à l’âge des migrants. « Je préfère que le tribunal en fasse mention lui-même tellement ce genre de questions paraît décalé », lance la présidente du tribunal. Mais les quatre policiers de la PAF en civil présents au début de l’audience n’ont pas eu l’occasion d’entendre ces critiques. Vers 16 heures, comme un seul homme, ils se lèvent et quittent le tribunal. « Bien, alors, messieurs les policiers, à mon audience, les gens ne se lèvent pas et s’ils sortent, ils sortent définitivement », lance agacée Laurie Duca alors qu’ils passent la porte.

Se présentant devant le tribunal en pull kaki et avec ses chaussures de montagne poussiéreuses, Cédric Herrou explique qu’en revenant de ses livraisons à Nice le jeudi, il lui arrivait souvent de « prendre des gens à Vintimille ». Il affirme qu'il donnait alors la priorité aux migrants les plus vulnérables – femmes isolées avec enfants et mineurs – issus des « pays les plus en difficulté », telle l’Érythrée. Ce jour-là, on lui avait signalé la présence d'un Érythréen « qui avait été séparé de sa famille par la police française ». « Comment savez-vous cela ? », s’enquiert la présidente du tribunal. « Des gens qui travaillent à la Croix-Rouge, qui font les maraudes me donnent des informations », explique Cédric Herrou, cheveux en bataille rassemblés derrière la tête et fines lunettes. Dans son portable, ont été retrouvés des « contacts avec des églises ». « Ces gens-là vous renseignent ? », interroge Laurie Ducas. « Oui, on parle », répond brièvement l’agriculteur.

Volubile sur son action, l’agriculteur se montre taiseux sur celles des autres habitants de la vallée, qui hébergent et transportent aussi des migrants. Depuis sa première arrestation et l’exploitation de ses téléphones, il se montrait prudent et nettoyait systématiquement son portable, effaçant textos et journal des appels. « Parce qu’il y a des gens qui veulent garder l’anonymat sur leur action dans la vallée », explique-t-il à la présidente qui s’étonne de ces précautions. De jour, Cédric Herrou évitait la route et passait par une piste pour apporter les migrants sur son exploitation, assez isolée et éloignée du centre-ville de Breil-sur-Roya. « Je me protégeais du regard des voisins, justifie-t-il à la barre. Il y a quand même eu 55 % de vote Front national aux dernières élections dans la vallée. J’ai eu des menaces de l’extrême droite. J’ai peur de ces gens-là. »

Ce qui effraie Cédric Herrou, c’est « la haine attisée par les politiques qui risque de finir par de la violence ». Le conseil régional Paca et le conseil départemental, tous deux tenus par la droite LR, se sont opposés à l’accueil de migrants dans le cadre du démantèlement de la « jungle » de Calais. Éric Ciotti, président du conseil départemental, a, à plusieurs reprises, condamné l’action des habitants de la vallée contre lesquels il a déposé plainte. « Qui peut dire que dans les centaines de migrants que M. Herrou se targue d’avoir fait passer ne se dissimule pas un futur terroriste ? », a-t-il récemment réagi à l’élection, par des lecteurs de Nice Matin, de l’agriculteur comme Azuréen de l’année.

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