France Analyse

La semaine où le pouvoir s'est retrouvé en plein désordre

Ce fut en apparence une semaine vide, marquée par un déplacement du président de la République en Corse. Ce fut, en fait, une semaine de disputes au sein du gouvernement, une semaine où de nouveaux indicateurs ont viré au rouge pour l'Elysée. Chacun dorénavant joue sa partie et laisse planer ses menaces et ses plans. Après les élections régionales, ces quelques jours resteront peut-être comme la butte-témoin d'un exécutif à bout de souffle.

Gérard Desportes

6 février 2010 à 10h29

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

C'est à 9'34 dans le déroulé de cette vidéo prise mercredi matin à Europe 1, et c'est l'image de la semaine. François Fillon vient de s'en tirer par une pirouette, il a renvoyé à après les élections régionales la question de son maintien comme premier ministre.

Il sourit et puis tout à coup son sourire se fige. Juste la mimique du premier ministre à cet instant précis, son regard en coulisse à ceux qui l'accompagnent généralement, sa conseillère à la communication, Myriam Levy, ou son fidèle Igor Mitrofanoff, pour demander s'il a bien dit la phrase, s'il a utilisé la bonne intonation, s'il a réussi son coup. Et puis son visage qui se durcit comme pour préfigurer ce qui s'annonce comme une épreuve. Et son départ un jour, peut-être bientôt, de Matignon.

© 

Semaine étrange, lourde de sous-entendus, sur fond de sondages catastrophiques pour la droite aux régionales comme pour le président de la République, et de guerre ouverte à droite entre Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin. Semaine commencée par un conseil national de l'UMP houleux, et ponctuée tous les jours par des sautes d'humeur ou les vraies révoltes de telle ou telle catégorie sociale, ici les pêcheurs de thon rouge, là les enseignants ou encore les "Conti", sans que le gouvernement paraisse en prise avec ces réalités.

Ces sept jours passés forment une sorte de butte-témoin d'une équipe qui tourne à vide et qui est déjà à calculer ses coups pour préparer la suite. « La menace est plus difficile à parer que sa propre réalisation »,disait Aaron Nimzowitch qui s'y connaissait en matière de stratégie. Commençons donc par la fin de cette semaine politique pas tout à fait comme les autres.

Jeudi soir et vendredi, Michèle Alliot-Marie et Brice Hortefeux ont fait mine de se réconcilier alors qu'ils n'avaient cessé de s'envoyer, par voie de presse ou lettres de mise au point, les expressions variées de leurs nombreux désaccords. Le motif de la dispute n'a qu'une importance relative, des histoires de répression contre les hooligans et de législation à l'encontre des meurtriers de personnes âgées.

Le premier ministre a eu beau les rappeler plusieurs fois à l'ordre, de façon amusée sur Europe 1 mercredi, en privé à l'Assemblée évoquant un « un devoir d'unité », qu'ils continuaient de plus belle à faire l'étalage de leurs divisions. Une semaine entière de baston. Les appels au calme de l'UMP, les tentatives de conciliation du Château, rien n'a semblé en mesure de calmer les ardeurs des deux chiffonniers. Il a fallu que l'affaire dégénère et que François Fillon, mercredi soir, se fende d'un coup de téléphone à chacun pour qu'ils acceptent d'enterrer la hache de guerre.

En réalité, le jeu est plus subtil. La garde des Sceaux, elle-même ancienne de l'Intérieur, ne cesse de faire entendre sa différence, notamment contre ses collègues estampillés « sarkozystes pur sucre » comme Brice Hortefeux, pour faire vivre la sensibilité chiraco-gaulliste et prendre date pour l'avenir. Elle anime au sein de l'UMP, un club, Le Chêne, dédié à cette cause.

Avec Nicolas Sarkozy, Michèle Alliot-Marie n'a aucune chance de devenir premier ministre. Dans l'hypothèse d'un effondrement de l'actuel Président et d'une victoire de la droite en 2012, elle peut s'imaginer à Matignon tandis qu'un Villepin (qu'elle déteste mais qui aura alors besoin d'elle) ou un Juppé serait à l'Elysée. Alors elle se fait entendre. Cette semaine, l'ami intime du Président; de manière régulière, les affidés du régime (Jean-Marie Bockel qui est secrétaire d'Etat à la justice est une de ses têtes de turc préférées) ou les proches du Président (hier Rachida Dati).

Mais il n'y a eu pas que ces deux-là qui se sont fait des croche-pieds. Mercredi, c'était Luc Chatel, le ministre de l'éducation qui taclait son collègue de la jeunesse, haut-commissaire de son état, à savoir Martin Hirsch. L'objet du litige (la diffusion d'un film contre l'homophobie dans les classes du primaire), là encore, compte moins que la manière dont l'incident s'est développé.

Mercredi, sur RMC, puis à l'Elysée, dans son rôle de porte-parole, Luc Chatel explique que le court-métrage est remisé aux oubliettes au motif que de trop jeunes enfants n'ont pas à connaître ces affaires là. « C'est une initiative privée, explique-t-il, ce n'est pas une initiative du ministère de l'éducation nationale, elle n'est pas financée par le ministère.» Evidemment, Luc Chatel s'est renseigné. Le film n'a pas été financé par son ministère mais a tout de même bénéficié de l'argent public. Il s'agit d'enfoncer un petit camarade. Lequel – Martin Hirsch donc – le lendemain fonçait sur RMC pour y déclarer qu'il a participé au financement du court-métrage à hauteur de 3000 euros et qu'il est «fier» de cette contribution.

Nouvelle preuve que plus personne dans ce gouvernement n'a peur de rien. Mediapart a raconté les états d'âme de ce transfuge de la gauche. En tentant de mettre Hirsch en difficulté, c'est en fait l'ouverture que Luc Chatel vise. Le conseil national de l'UMP, dimanche dernier, a bien montré que la base n'en veut plus de tous ces gens qui ne font pas partie de la famille et qui prennent les places. Le prochain remaniement devrait traduire cette volonté et Luc Chatel l'a exprimée à sa manière en se positionnant au passage en "père la pudeur". Ça peut toujours servir.

Matignon au printemps

Sans parler de tout ce qui ne se voit pas trop. Par exemple, la guerre larvée mais féroce que se mènent Bernard Kouchner, le ministre des affaires étrangères, et Claude Guéant, le secrétaire général de l'Elysée et, en réalité, véritable représentant de Nicolas Sarkozy à l'étranger. Une guerre sur la nomination des diplomates (notamment en Afrique), sur la conduite des affaires courantes, faite de petits coups en douce, d'humiliations, de petites phrases comme quand le french doctor ose suggérer que le débat sur l'identité national est sans doute « dangereux » ou quand il se confiait au New York Times. On pourrait donner d'autres exemples de ces bagarres au sommet.

La campagne électorale ressoudera-t-elle les rangs? Mercredi, François Fillon sur Europe1 a semblé résigné. «Je prends ma part de risque en conduisant la campagne », commence-t-il par répondre. Pourra-t-il rester à Matignon dans l'hypothèse où la gauche rafle la totalité des régions françaises lors des prochaines élections? « C'est une question à laquelle, on répondra après les élections.» Veut-il rester ? Sait-il ce que le Prince veut pour la fin de son quinquennat ? Son visage, on l'a vu, en dit davantage que ses mots.

Deux jours plus tôt, un sondage donnait 30% à l'UMP au premier tour, c'est-à-dire la quasi-certitude de tout perdre en mars. Tout, y compris l'Alsace et la Corse détenues par la droite et où le Président est allé mardi, histoire de tenter d'empêcher le dévissage attendu. Voyage éclair à des fins exclusivement électorales. Nicolas Sarkozy dans son habit de pompier pour l'immédiat incendie, mais déjà dans l'au-delà de sa reélection en 2012.

La fin du discours mérite qu'on s'y arrête. Le Président exhorte les Corses à s'engager dans la voie de la confiance entre l'Etat et l'île, et il conclut : « C'est ce que je vous demande, en vous disant du fond du cœur mon attachement et mon engagement, pas simplement pour l'année 2010, aussi pour 2011 et plus si affinités.»

Nicolas Sarkozy peut-il espérer tenir avec la même équipe gouvernementale les deux années et demie qui le séparent de la prochaine élection présidentielle? Faut-il sacrifier le pion Fillon dans tous les cas? Chacun dorénavant joue sa partie et laisse planer ses menaces, ses espoirs et ses plans, et c'est tout le charme de la semaine écoulée que de nous en avoir apporté la démonstration.

En tout cas, François Fillon joue la sienne, de partie. On l'a constaté dimanche dernier, lors du conseil national de l'UMP, où le premier ministre a tout fait pour mettre des gens de son cabinet ou ses fidèles à des places éligibles dans les conseils régionaux. Quelques jours avant, le 22 janvier, dans un meeting de campagne électorale au plein cœur de Paris, aux Blancs-manteaux, le premier ministre s'était également rappelé au bon soin du chef de l'Etat en adressant un hommage appuyé à une Simone Veil qui visiblement ne s'y attendait pas. «Madame, vous êtes pour moi un exemple et un modèle de ce que doivent être les responsables politiques de notre pays, vous êtes l'honneur de notre famille politique.» Coup double qui aurait ravi Nimzovitch.

On sait les relations (détestables) que la dame entretient avec Nicolas Sarkozy. On connaît aussi son poids politique dans la capitale. Dans la perspective des municipales de 2014, François Fillon se fond dans le paysage tout en se démarquant du Président. Il faut regarder cet autre moment de la vie politique et en faire son miel.

© 

Gérard Desportes


39 commentaires

Aujourd’hui sur Mediapart

Voir la Une du Journal

Nos émissions

À l'air libre
par à l’air libre
À l'air libre
par Berenice Gabriel et Célia Mebroukine
Grand entretien
par Justine Brabant
Ouvrez l’Élysée
par Usul et Ostpolitik

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne