Paradis fiscaux: les médias de Drahi en service minimum

Patrick Drahi a publié un communiqué assurant qu'il n'avait jamais eu de véritable lien avec le Panama. C'est inexact. Il a eu recours pendant deux ans à une holding de tête pour son pôle presse, la société Jenville SA, immatriculée à Panama City. Et sa holding personnelle est toujours immatriculée à Guernesey. Mais ses médias se contentent de son communiqué.

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Pour quiconque cherche une nouvelle preuve du danger pour le droit de savoir des citoyens que fait peser le rachat de la presse par une poignée de milliardaires, l’affaire Patrick Drahi, dont le nom apparaît dans le scandale planétaire des « Panama papers », fonctionne comme un cas d’école. Car ce ne sont naturellement pas les journaux sur lesquels il a mis la main qui sont les mieux placés pour établir si leur actionnaire est bel et bien impliqué dans l’histoire – ce qu’il dément. Illustration…

Ainsi donc, on sait que le nom du milliardaire franco-suisse, qui a racheté l’an passé Libération, puis le groupe L’Express, avec tous les magazines qu’il détient, et enfin le groupe NextRadioTV (RMC, BFM-TV, BFM-Business…) apparaît dans les révélations de « Panama papers ». C’est l’équipe du magazine « Cash Investigations », dont l’émission est diffusée sur France 2, qui l’a révélé. Elle est, avec Le Monde, l’un des deux médias français à avoir obtenu communication des documents exploités et décryptés au plan mondial par les 108 médias qui composent le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ).

Dès que le nom de Patrick Drahi est apparu dans la liste des personnalités qui pourraient être impliquées, ce dernier, et son groupe, ont publié un communiqué de démenti qui a circulé sur les réseaux sociaux (lire par exemple ici). On peut aussi le consulter ci-dessous :

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On y apprend ceci : « Le groupe international Altice, que contrôle M. Patrick Drahi et qui compte aujourd’hui 262 filiales et participations dans le monde, a recouru à une société panaméenne, entre novembre 2008 et décembre 2010, société : - dans laquelle ni M. Patrick Drahi ni le groupe Altice n’ont jamais détenu, directement ou indirectement, de participation ; - qui a été utilisée sur des opérations accessoires pour des raisons de stricte confidentialité et dans des opérations parfaitement légales, sans aucune incidence fiscale, et a fortiori étrangères, de près ou de loin, à toute fin d’évasion, de dissimulation, ou d’optimisation fiscale. L’existence de cette société a été évoquée à de nombreuses reprises et depuis plusieurs années par les médias. Elle n’est donc en rien une révélation. Les entités par lesquelles M. Patrick Drahi contrôle les activités de télécoms et de média du groupe Altice sont dans leur intégralité des entités de droit communautaire. »

Et le communiqué se conclut par une menace : « Ces précisions étant apportées, toute évocation de M. Patrick Drahi ou du groupe Altice en relation avec des situations frauduleuses ou liées à l’évasion fiscale visées dans cette enquête serait diffamatoire et donnera lieu aux actions appropriées. »

Le communiqué contient toutefois une subtilité, que peu de médias ont relevée. En fait, nul n’a jamais écrit que le groupe Altice détenait des participations secrètes au Panama. C’est à vrai dire l’inverse : l’un des pôles du groupe Altice a pendant plusieurs années été contrôlé par une holding de tête, implantée… dans ce paradis fiscal opaque. Et il n’est guère difficile d’en trouver confirmation.

Jenville, la société de Drahi immatriculée à Panama City

Quand il décide d’accélérer ses achats dans la presse, Patrick Drahi décide en effet en novembre 2008 de créer, au sein de son groupe Altice, une filiale spécialisée, dénommée Altice IV SA, laquelle société est contrôlée par une holding dénommée Jenville SA, contrôlée par l’homme d’affaires, laquelle société Jenville est immatriculée au… Panama ! L’acte constitutif de cette société Altice IV SA est enregistré au Luxembourg le 9 décembre 2008. Il peut être consulté ici ou, partiellement ci-dessous :

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C’est donc écrit noir sur blanc dans l’acte officiel de constitution de cette société Altice IV SA, qui est enregistré le 9 décembre 2008 : la société Jenville SA est « une société ayant son siège social à World Trade Center, Panama-City, République de Panama, enregistrée au registre de commerce de Panama sous le numéro 290465430790075 » et elle est « l’actionnaire unique de la société anonyme Altice IV SA ». Et il est ensuite précisé ceci : « Jenville SA, préqualifiée, est l'actionnaire unique de la société anonyme Altice IV S.A., (ci-après la "Société") ayant son siège social à L-2320 Luxembourg, 69, boulevard de la Pétrusse, R.C.S. Luxembourg numéro B124272, constituée suivant acte reçu par devant Maître Gérard LECUIT, notaire de résidence à Luxembourg, Grand-duché de Luxembourg, en date du 1 er février 2007, publié au Mémorial C, Recueil Spécial des Sociétés et Associations, numéro 624 du 17 avril 2007. »

En somme, quand il commence à envisager de construire (à crédit) un immense empire de presse, c’est au Panama, paradis fiscal d’une totale opacité, que Patrick Drahi y implante dans un premier temps la structure de tête. Mais ultérieurement, pour une raison inconnue, Patrick Drahi change d’avis et réorganise la pyramide des holdings, sociétés, sous-sociétés et filiales qu’il contrôle.

Et comment Patrick Drahi réorganise-t-il son empire ? En installant sa holding de tête dans un autre paradis fiscal, celui de Guernesey ? Quand l’information a commencé à circuler, l’homme d’affaires avait en son temps déjà publié d'autres démentis – décidément, il est coutumier de la pratique !

Voici quelque temps, Patrick Drahi avait ainsi adressé un droit de réponse (que l'on peut lire ici) à Alternatives économiques, qui avait évoqué, après bien d’autres médias, l’implantation de sa holding de tête à Guernesey. Voici ce que l’on pouvait lire dans ce droit de réponse : « Libération, L'Express et l'ensemble des autres titres appartenant à Altice Media Group n'ont aucun lien – et n'en ont jamais eu – avec une entreprise basée au Panama. L'intégralité des sociétés par lesquelles Patrick Drahi contrôle Altice NV, cotée à Amsterdam, ou les différents médias du groupe, sont de droit communautaire. Plus aucune n'est anglo-normande, en particulier localisée à Guernesey. L'engagement sur l’emploi pris au moment de l'acquisition de SFR par Numericable est scrupuleusement respecté. Les investissements massifs de SFR sont essentiellement consacrés au déploiement du réseau 4G et de la fibre sur l'ensemble du territoire afin de faire de SFR le leader du très haut débit. NDLR : suite à notre requête, Altice n' a toutefois pas souhaité communiquer l’organigramme du groupe. »

Mais là encore, il est possible d’établir que Patrick Drahi ne joue pas franc jeu.

Pour arriver à s’y repérer dans ce dédale, remontons par exemple la pyramide des sociétés qui contrôlent le conglomérat BFM-TV, BFM-Business et RMC, après que Alain Weill eut accepté de le céder progressivement à Patrick Drahi.

Dans l’offre publique d’achat organisée conjointement par les deux hommes d’affaires sur les titres du pôle de presse, baptisé Groupe News Participations (GNP) et accessible sur le site internet de l’Autorité des marchés financiers, on découvre ainsi que, début 2015, la société GNP est contrôlée à 51,02 % par une société dénommée News participations, appartenant à Alain Weill et à 48,98 % (pourcentage ayant vocation à augmenter les années suivantes) par la société Altice Content Luxembourg ; laquelle société de droit luxembourgeois est « elle-même détenue à hauteur de 75 % par la société Altice Content » ; laquelle société est elle-même indirectement détenue à 100 % par la société Altice International, également immatriculée au Luxembourg (l’offre publique d’achat peut être consultée ici sur le site de l’Autorité des marchés financiers).

La nouvelle holding de tête immatriculée à Guernesey

Fort de ces indications sur la société Altice International, si l'on va ensuite consulter le site du registre du commerce du Luxembourg, il n’est guère difficile de vérifier comment Patrick Drahi la contrôle. On y découvre que par un acte enregistré le 6 août 2015 (il peut être consulté ici), ladite société Altice International est contrôlée par une autre structure, dénommée Altice Luxembourg SA. Sur le même site du registre du commerce, on peut ensuite remonter à l’échelon supérieur : par un acte enregistré le 5 octobre 2015 (il peut être consulté ici), il apparaît que cette société Altice Luxembourg SA a « pour actionnaire unique » Altice NV, une société anonyme de droit néerlandais.

La suite de l’énigme, c’est dans un mémorandum en date du 26 juin 2015 et publié sur le site même d’Altice (à télécharger là), que l’on parvient à la percer : on y apprend que la structure Altice NV est détenue à 58 % par une société dénommée Next Alt SARL, contrôlée par Patrick Drahi et immatriculée au Luxembourg.

Et pour finir, il suffit de retourner sur le site du registre du commerce du Luxembourg pour connaître le fin mot de l’histoire, passablement fastidieuse mais très éclairante : on peut y consulter un acte en date du 11 février 2015 (à lire ici) faisant apparaître que cette société Next Alt SARL est en fait la propriété d’une holding dénommée Next Limited Partnership Inc. immatriculée à l’adresse suivante : « 11, New Street, Saint Peter Port, à ... Guernesey ! »

CQFD ! Désormais, c’est donc bel et bien cette coquille financière de Guernesey, qui contrôle Altice IV SA, laquelle contrôle Altice Media Group, laquelle contrôle Altice Media France, laquelle contrôle… L’Express, Libération et bientôt NextRadioTV, avec ses titres BFM, BFM Business et RMC.

Pour couronner le tout, il faut encore avoir à l’esprit que Patrick Drahi est domicilié fiscal en Suisse et profite, comme d’autres grandes fortunes, du très avantageux « forfait fiscal » de Zermatt.

Au regard de tous ces faits établis, comment les médias tombés dans l’escarcelle de Patrick Drahi ont-ils réagi quand son nom est apparu dans l’affaire « Panama papers » ? Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’aucun n’a fait du zèle pour essayer d’informer leurs lecteurs ou téléspectateurs.

Dans son édito vidéo quotidien, sur le site de L’Express, son directeur, Christophe Barbier, a surtout insisté sur le fait que l’affaire lui semblait passablement obscure. Tout est dans le titre de l’éditorial : « Beaucoup de confusions dans le Panama papers ». Sous-entendu : méfiez-vous de ces informations, elles sont à manier avec des pincettes. Ben voyons !

L'édito de Christophe Barbier

Et le patron de la rédaction du magazine disserte longuement sur ce thème, minimisant l’affaire et expliquant que l’on ne sait pas bien s’il s’agit de fraude ou d’optimisation fiscale. Bref, Christophe Barbier ne dit rien qui puisse fâcher son actionnaire. Il ne cite pas même son nom.

Même circonspection dans Libération de ce mardi 5 avril. Aucune information n’est donnée sur Patrick Drahi. Tout juste son démenti est-il cité : « L’homme d’affaires Patrick Drahi (principal actionnaire de Libération) a démenti avoir utilisé une société panaméenne à des fins d’évasion fiscale. Le groupe Altice, qu’il possède, reconnaît avoir eu recours à une société enregistrée au Panama mais “dans des conditions parfaitement légales” et “sans aucune incidence fiscale”. » Et c’est tout.

Dans son éditorial du quotidien, Laurent Joffrin insiste, lui aussi, davantage sur le démenti que… sur l’information. « La liste des personnes concernées est impressionnante, de Vladimir Poutine à Michel Platini, en passant par le roi du Maroc, le président ukrainien ou encore le footballeur Lionel Messi et l’homme d’affaires Patrick Drahi, qui tous deux rejettent toute accusation de fraude. » Tout juste mentionne-t-il en note que le journal a Patrick Drahi pour actionnaire.

Quant à BFM-TV, c’est même mieux que cela : la chaîne a pris la défense de son futur propriétaire. Ce sont nos confrères d’Arrêt sur Images (à lire ici) : « Comment parler de son patron, sur une chaîne de télévision, alors que son nom apparaît dans ce qui pourrait être un nouveau scandale d'évasion fiscale mondial ? BFMTV a trouvé la solution : en contre-attaquant ! Sur le plateau de l'émission BFMStory, l'animateur Olivier Truchot a ainsi pris la défense de Drahi (sans préciser qu'il s'agissait de son patron) face au journaliste du Monde, Jérémie Baruch. “Vous avez vu la réaction des gens qui ont été cités ? Ils se défendent c'est normal. Patrick Drahi, par exemple, qui reconnaît avoir une société, mais rien d'illégal. Lionel Messi qui dit avoir eu une société, mais pas de fonds. Et puis d'autres. Est-ce que finalement c'est la bonne méthode de jeter en pâture des noms de personnalités, sans qu'elles aient vraiment la possibilité de se défendre ? Elles se défendent après, mais le mal est fait en quelque sorte.” »

Nos confrères d’Arrêt sur Images, qui présentent une vidéo de cet échange, ajoutent : « Pour être complets, le nom de Drahi a été cité à plusieurs reprises dans les tranches horaires suivantes. Et même... sa qualité d'actionnaire de BFMTV. Ouf ! »

Mais tout de même ! Patrick Drahi a de quoi être content : les médias qu’il possède ne semblent guère curieux à son endroit. C’est toujours le grand danger quand des puissances d’argent mettent la main sur la presse. En certains cas, comme celui de Vincent Bolloré, cela peut conduire à des censures pures et simples. En d’autres cas, cela peut générer de l’autocensure…

Laurent Mauduit

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