Au Pays basque, la fin d’ETA offre un espoir de paix

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Soixante ans après sa création, l’organisation armée ETA s’est autodissoute ce jeudi 3 mai. Au lendemain de cette annonce, élus locaux et médiateurs internationaux se sont réunis à Cambo-les-Bains (Pyrénées-Atlantiques) pour construire une paix durable dans un territoire traversé par des décennies de violence.

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Le Pays basque a définitivement tourné la page de 60 années de violence. Ce jeudi 3 mai, l’organisation armée ETA, fondée fin 1958 par un groupe d’étudiants basques opposés au franquisme, s’est officiellement autodissoute, scellant ainsi la fin du dernier conflit armé d’Europe.

Au lendemain de cette annonce, une « conférence internationale pour la paix au Pays basque », organisée dans la Villa Arnaga, ancienne demeure d’Edmond Rostand, à Cambo-les-Bains (Pyrénées-Atlantiques), a débuté par une minute de silence en mémoire de « toutes les victimes du conflit ». Indispensable, dans un territoire meurtri par les 829 victimes mortelles d’ETA, les centaines de blessés, les 4 114 cas de torture et les dizaines de personnes tuées par les groupes paramilitaires.

Jonathan Powell, ancien chef de cabinet de Tony Blair, s'est exprimé ce vendredi 4 mai au nom des médiateurs internationaux. © Reuters Jonathan Powell, ancien chef de cabinet de Tony Blair, s'est exprimé ce vendredi 4 mai au nom des médiateurs internationaux. © Reuters

Au terme de la conférence, une  déclaration solennelle a été lue par les médiateurs internationaux engagés depuis 2011 dans la résolution de ce conflit : « Hier, ETA a annoncé qu’elle a cessé d’exister. C’est un moment historique pour l’Europe entière car il marque la fin du dernier groupe armé sur le continent. [] Aujourd’hui est un beau jour pour le peuple du Pays basque, en Espagne, en France, et en Europe toute entière ; un jour à célébrer. »

« Nous espérons aussi qu’il redonnera de l’espoir à tous ceux qui sont confrontés à des conflits apparemment insolubles dans d’autres parties du monde », ont ajouté ces personnalités, réunies autour de l’avocat sud-africain Brian Currin, fondateur de la Commission vérité et réconciliation à la fin de l’apartheid.

La version française du texte a été lue par l’ancien directeur général du Fonds monétaire international (FMI), Michel Camdessus, originaire du Pays basque. Il a été accompagné, en anglais, par l’ex-directeur de cabinet de Tony Blair pendant les négociations avec l’Irish Republican Army (IRA), Jonathan Powell, puis en espagnol par Cuauhtémoc Cárdenas, fondateur du Parti de la révolution démocratique au Mexique et président honoraire de l’Internationale socialiste.

Une jeune femme, inconnue, âgée de 21 ans, a lu le même discours en langue basque. Elle n’était pas née quand ETA a mené la plupart de ses actions. Et avait à peine 13 ans lorsque l’organisation a fait sa dernière victime mortelle. C’était sur le sol français, le 16 mars 2010, lorsque le brigadier-chef Jean-Serge Nérin a été tué au cours d’un vol à main armée.

Conférence de presse d’ETA le 20 octobre 2011. © Vidéo diffusée sur le site d'information Gara.net Conférence de presse d’ETA le 20 octobre 2011. © Vidéo diffusée sur le site d'information Gara.net

Si la violence a définitivement cessé depuis cette date, les prémices de la fin d’ETA remontent à 2006, après l’échec de trois tentatives de négociation avec le gouvernement espagnol. En 1989, à Alger, alors « capitale des révolutions », les premiers pourparlers tournent court malgré trois ans de discussions avec l’exécutif socialiste de Felipe González. En 2000, des négociations avec le premier ministre conservateur José María Aznar débouchent sur un nouvel échec et génèrent de vifs désaccords à l’intérieur du camp nationaliste sur la stratégie à adopter.

L'aéroport de Madrid-Barajas, où un attentat a été perpétré le 30 décembre 2006. © Reuters L'aéroport de Madrid-Barajas, où un attentat a été perpétré le 30 décembre 2006. © Reuters
À chaque fois, les deux camps se sont renvoyé la responsabilité de l’échec, remettant en cause la sincérité de l’autre. Mais en 2006, l’ouverture d’un dialogue entre le gouvernement de José Luis Zapatero et ETA fait espérer un accord, chez les dirigeants socialistes comme dans les rangs indépendantistes. Deux tables de négociation sont organisées : l’une pour gérer les aspects purement militaires du conflit (démilitarisation, prisonniers…), l’autre pour s’attaquer à ses racines politiques. Las, le 30 décembre 2006, ETA accuse l’exécutif socialiste de louvoyer et rompt le cessez-le-feu en perpétrant un spectaculaire attentat à l’aéroport international de Madrid-Barajas, qui tue deux touristes équatoriens.

La défiance de l’opinion espagnole est ainsi totale quand ETA annonce à peine trois ans plus tard, en 2009, l’arrêt de ses « actions offensives », suivi l’année d’après par un cessez-le-feu. Ces initiatives unilatérales sont le fruit d’une nouvelle stratégie, portée par Arnaldo Otegi, chef de file du camp indépendantiste au cœur des négociations de 2006, qui sera incarcéré de 2009 à 2016. Après avoir soutenu la violence, ce dernier plaide désormais pour l’utilisation des « seules voies démocratiques ». Sa stratégie est consacrée par l’organisation, le 17 octobre 2011, d’une première conférence internationale dans le palais d’Aiete, à Saint-Sébastien, ancienne résidence d’été du général Franco.

Message de Kofi Annan après l'annonce de la dissolution d'ETA. © @KofiAnnan Message de Kofi Annan après l'annonce de la dissolution d'ETA. © @KofiAnnan

Ce jour-là, l’ancien secrétaire général des Nations unies Kofi Annan présente un plan de paix pour l’ouverture d’un dialogue entre ETA et les gouvernements français et espagnol. Le groupe armé, inscrit sur la liste des organisations terroristes de l’Union européenne, annonce trois jours plus tard, le 20 octobre, la « fin définitive de ses actions ». Mais parce qu’il sait que le groupe est affaibli, le gouvernement de Mariano Rajoy renonce à toute discussion, que son électorat ne souhaite de toute façon pas. « Si ETA veut se dissoudre, qu’elle se dissolve », répétera en boucle le chef du gouvernement, à chaque nouvel appel du pied. Cet immobilisme a agacé jusqu’à l’ancien secrétaire général d’Interpol, le Britannique Raymond Kendall, qui a rappelé à plusieurs reprises que c’est le gouvernement anglais qui avait été à l’initiative du désarmement de l’IRA.

« Certaines de nos demandes formulées à Aiete ne se sont bien sûr pas matérialisées, ont ainsi rappelé, ce vendredi, les médiateurs internationaux. Nous avons suggéré que le dialogue entre le groupe et le gouvernement espagnol se poursuive, et cela ne s’est pas fait. Mais bien d’autres efforts pour la paix ont été réalisés. »

En avril 2017, après plusieurs années de blocage, le désarmement de l’organisation s’opère, en dehors de la feuille de route initialement fixée. Un mouvement utilisant les codes de la désobéissance civile et composé de militants pacifistes prend en charge, depuis la France et sans l’aval des autorités, la neutralisation de l’imposant stock d’armes de l’organisation.

Le 8 avril, 120 armes à feu, 3 tonnes d’explosifs et plusieurs milliers de munitions et de détonateurs, disséminés dans plusieurs caches dans le Sud-Ouest, sont rendus aux autorités. Du jamais-vu. « Le surplace peut recréer les conditions d’un retour en arrière. Nous nous sommes dit que si nous restions dans cette logique, nous n’en sortirions jamais. Toute la vie politique, toutes les questions économiques et sociales resteraient figées et perturbées. Et si on n’en sort pas maintenant, on n’en sortira jamais », justifie alors Michel Berhocoirigoin, ancien secrétaire général de la Confédération paysanne, qui fait partie des instigateurs de l’opération.

Près de 20 000 personnes se sont mobilisées à Bayonne, le 8 avril 2017, en faveur du désarmement d’ETA. © Reuters Près de 20 000 personnes se sont mobilisées à Bayonne, le 8 avril 2017, en faveur du désarmement d’ETA. © Reuters

À Paris, les autorités observent la manœuvre avec bienveillance, sans soutenir cette action en dehors de la légalité, mais sans non plus l’entraver. À la manœuvre, le premier ministre Bernard Cazeneuve connaît personnellement plusieurs des acteurs, dont Jean-Noël Etcheverry, dit Txetx, une figure du mouvement altermondialiste. Le premier ministre veille sur le désarmement, en concertation avec le préfet des Pyrénées-Atlantiques Éric Morvan, fin connaisseur de la cartographie locale, propulsé depuis au poste de directeur général de la police nationale (DGPN).

Ce démantèlement original s’opère finalement sans heurts, avec le soutien de toute la classe politique locale (à l’exception de l’extrême droite). Ce vendredi encore, la conférence a dépassé les clivages traditionnels. Autour du maire UDI de Bayonne et président de l’agglomération Jean-René Etchegaray, l’ensemble des parlementaires étaient présents : la sénatrice Frédérique Espagnac, une proche de François Hollande, le sénateur LR Max Brisson, l’ancien candidat à l’élection présidentielle Jean Lassalle. Mais aussi les deux députés de la majorité Florence Lasserre et Vincent Bru, ancien suppléant de Michèle Alliot-Marie, qui recevait chez lui à Cambo-les-Bains.

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