Au tribunal, Cahuzac navigue entre sous-entendus et contrition

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Au deuxième jour de son procès, l’ex-ministre du budget n’a fourni aucun élément concret pour étayer la thèse du compte suisse consacré au financement occulte du courant Rocard. Ses propres turpitudes, en revanche, le plongent dans un profond embarras.

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 « J’ai des comportements à risques. » « J’ai plutôt la culture du risque que celle de l’évitement. » Autant de formules assénées ce mercredi par Jérôme Cahuzac à la barre du tribunal correctionnel de Paris pour tenter d’expliquer l’inexplicable. Serait-ce la seule clef intime de toute son existence ?

Accroché à la toute nouvelle version de l’ouverture de son compte suisse, sortie du chapeau voilà deux jours, à l’ouverture de son procès, l’ancien ministre du budget de François Hollande est bousculé par les questions des magistrats, et se cramponne à ce qu’il peut. Il le maintient, ce compte a été ouvert au printemps 1992 parce qu’« on » le lui avait demandé, et qu’il s’agissait de faire contribuer discrètement les laboratoires pharmaceutiques au financement des activités politiques de Michel Rocard (lire notre article ici).

Pressé de toutes parts, Jérôme Cahuzac se borne à indiquer que « trois ou quatre laboratoires » ont effectué des versements occultes en Suisse. Il ne souhaite pas les citer, mais confirme que Pfizer en faisait partie. Il se refuse également à dénoncer le chef à plumes rocardien qui lui aurait alors donné ces instructions illicites.

Jérôme Cahuzac et ses défenseurs au tribunal © Reuters Jérôme Cahuzac et ses défenseurs au tribunal © Reuters
Le parquet national financier (PNF) et le tribunal correctionnel ne semblent pas prendre ces justifications pour argent comptant. « Quelque chose ne va pas dans ce récit. S’il s’agissait d’assurer le fonctionnement de la structure » [chassé de Matignon en mai 1991, Michel Rocard avait alors pris des locaux rue de Varenne – ndlr], « on ne trouve qu’un seul retrait effectué sur ce compte à cette période, fin 1992. Comment était payé le loyer ? », demande le président Ghaleh-Marzban.

« C’est exact, il n’y a eu qu’un seul retrait », répond l'ex-ministre PS. On ignore d’ailleurs si cette somme (125 240 francs) a bien été remise au courant Rocard, et à qui…

« Ce qui m’a été demandé, poursuit Cahuzac, c’est d’obtenir une contribution complémentaire : on peut en déduire que ceux qui envisageaient l’avenir voyaient plutôt ce compte pour la suite. » Une formule alambiquée, qui suggère que d’autres financements occultes existaient alors, et que le compte suisse ouvert par Cahuzac aurait pu servir pour une éventuelle campagne présidentielle de Michel Rocard en 1995 (qui n’a pas eu lieu).

« Pour être illégaux, ces phénomènes étaient néanmoins d’une grande banalité, il faut se replacer il y a 25 ans », assure l’ancien élu. « Il était impossible pour les partis d’éviter un financement en partie occulte. Le mouvement rocardien n’a pas échappé à cette règle. Ce n’est pas attenter à la mémoire de Michel Rocard que de le dire. Je suis certain qu’il en ignorait tout, et je ne lui en ai jamais rien dit. »

Pour preuve de sa bonne foi, Jérôme Cahuzac répète que cet argent du compte suisse (l’équivalent de 600 000 euros) n’était pas le sien, et qu’il n’y a jamais touché. « Ce genre de choses est cloisonné. Que je n’aie pas été le seul à faire ça, j’en ai la conviction. Je connaissais le secteur de l’industrie pharmaceutique, mais il y en avait bien d’autres… », sous-entend-il.

Dans ce cas, pourquoi transformer dès 1993 ce compte Philippe Péninque en compte Jérôme Cahuzac, et même donner une procuration à son épouse ? « J’ai pris ce risque », souffle-t-il, l’air fatigué. Les « dons » sur le compte suisse cessent en mai 1993, alors que Michel Rocard est devenu premier secrétaire du PS et n’a plus besoin de financer des locaux ni un staff, comprend-on. Le pauvre docteur Cahuzac se retrouverait donc avec un compte caché dont il ne sait que faire, et qu’on ne lui a pas demandé de vider.

« Et vous ne sortez pas de là, demande le président ?

— J’aurais dû.

— Vous transgressez, en vous appropriant une somme considérable, au lieu de dire à votre interlocuteur de se débrouiller ?

— Oui, mais l’espoir demeure pour 1995. On en reste là. Je n’étais pas très à l’aise avec cela. Je n’ai posé la question de ce que je devais faire avec cet argent qu’après la défaite des européennes de 1994, puis quand je suis devenu parlementaire, en 1997. On m’a dit de ne pas bouger. La vérité que j’ai décidé de dire aujourd’hui n’est pas une stratégie, c’est la vérité, même quand elle me fait du mal », lâche Cahuzac.

Une vérité qui semble toutefois incomplète, et qui a tendance à fluctuer selon les circonstances.

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