Sur la ZAD: «On n’est pas là pour faire la guerre à l’Etat»

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À quelques heures de la possible expulsion d’une partie de la ZAD, la pression monte sur ses habitant·e·s. L’État veut déloger les occupant·e·s qui ne déposent pas de projet individuel agricole. Mais aucun·e ne l’a fait, pour rester dans un cadre collectif.

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De notre envoyée spéciale sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.-  Le panneau métallique oscille au sommet d’une chaise et de débris. Un coup de vent peut le faire tomber. En plein milieu de la route D281, cette départementale de la discorde qui sépare l’est de l’ouest de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique). La pyramide de fortune empêche les véhicules de passer. Arrive un van de la gendarmerie – en ce milieu d’après-midi du 6 avril, il en passe tous les quarts d’heure. Un uniforme en descend. Il s’approche de l’obstacle et le déplace lentement, sans rien faire tomber. L’heure n’est pas encore venue de détruire les constructions illégales du bocage. Mais l’État s’y prépare à faire usage de la force pour en déloger des occupant·e·s. Quelques mètres derrière leur collègue, deux gendarmes patrouillent, Flash-Ball et mitraillette au poing.

À quelques heures de la possible expulsion d’une partie de la ZAD, la pression monte sur ses habitant·e·s. Patrouilles roulantes et survols d’hélicoptère, policiers surpris à photographier des habitats dans la forêt, officiers de police judiciaire prêts en cas de gardes à vue, salles réservées pour d’éventuelles comparutions immédiates.

Une cabane sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ©Immo Klink Une cabane sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ©Immo Klink

« La main de l’État ne tremblera pas », déclarait Sébastien Lecornu, secrétaire d’État à la transition écologique, le 20 mars, lors de sa rencontre avec la délégation issue du mouvement anti-aéroport. Relayé par divers élus, des représentants de l’État et des éditorialistes, un discours binaire s’est mis en place : sur les 1 650 hectares de la ZAD, il y aurait d’un côté les occupants impliqués dans un projet agricole, prêts à se régulariser, et, de l’autre, des militants présentés comme « anarchistes », « d’extrême gauche » ou « altermondialistes », rejetant tout cadre légal.

Dans le Parisien du 7 avril, Édouard Philippe explique que « les occupants illégaux qui avaient un projet agricole – puisque la vocation de ces terres doit être agricole – ont été invités à se manifester, à s’insérer dans les procédures normales. Ceux qui se placent dans ce cadre auront leur place dans le respect des procédures légales. Tous ceux qui ne s’inscrivent pas dans le cadre de la légalité devront quitter les terrains rapidement ». La préfète de Loire-Atlantique, Nicole Klein, précisait début mars : « Ceux qui refusent de sinscrire dans l’État de droit seront expulsés. […] L’État de droit, cest des choses très simples, payer le gaz, lélectricité, un fermage ou une propriété, la MSA (sécurité sociale agricole) si on est agriculteur. »

Pourtant, parmi les habitant·e·s de la soixantaine de lieux éparpillés sur la zone – l’État en décompte lui 97 –, la vision partagée par beaucoup ne correspond pas à la lecture manichéenne des autorités. L’assemblée des usages, une instance collective des « usager·e·s » de la ZAD, a fait parvenir à la préfecture une proposition de convention provisoire collective. Ils acceptent de signer avec l’État une forme précaire de bail régularisant leurs activités mais pas sur une base individuelle, ni exclusivement pour des projets agricoles.

Ils ont créé en février une association loi 1901 « pour un avenir commun dans le bocage », habilitée à signer ces documents, et sollicité un rendez-vous auprès de la MSA, la mutuelle agricole indispensable pour obtenir le statut officiel d’agriculteur. « C’est ce cadre collectif qui peut assurer le maintien d’une vision du territoire soucieuse des communs, du soin au vivant, d’une vision paysanne et de la place nécessaire aux expérimentations sociales », écrivent-ils dans un communiqué. Cela correspond aussi à leur vision agro-écologique de la culture des terres, selon un principe de rotation des parcelles qui évite leur morcellement. L’État, lui, voudrait des conventions d’occupation précaire individuelle. Mais « nous ne pouvons envisager un tri sélectif de la richesse et de la diversité des projets actuels », contestent ces habitant·e·s.

Meunier, cultivateur de céréales et boulanger aux Fosses noires, un des lieux historiques de la lutte contre l’aéroport, Mickaël vend son pain tous les samedis sur le marché de Blain et dans les circuits courts locaux. Il cotise à la MSA et souhaite s’installer comme paysan boulanger. Il est l’un de celles et ceux dont le projet est le plus proche du cadre légal. Pourtant, il refuse de déposer un projet individuel : « Ça n’aurait pas de sens, explique-t-il, le visage couvert d’un duvet de farine. Ce serait malhonnête. C’est un engagement moral par rapport aux autres. » Il vit sur la zone depuis 2011 et fabrique du pain bio depuis deux ans. Il utilise des variétés anciennes de blé.

S’il est si attaché au cadre collectif, c’est qu« [il] aimerai[t] conserver la richesse des échanges ici, qui n’est possible qu’avec un projet global. Et que faire du pain serve à un projet militant. [Il a] des convictions profondes. [Il nest] pas venu ici pour être agriculteur. [Il est] devenu boulanger parce qu[il a] pu apprendre à faire du pain. Au départ, c’était un peu par hasard ». Le vendredi, il se lève à 3 heures du matin pour faire son pain. Vers 16 heures, lorsqu’il quitte la chaleur de son fournil pour livrer une AMAP, il a encore plusieurs heures de travail devant lui. Bien loin du cliché du zadiste oisif profiteur de RSA que certains véhiculent depuis des années.

Dans le cadre légal, un paysan doit passer devant une commission agricole, la CDOA, pour obtenir l’autorisation officielle d’exercer son activité. Si son projet est jugé économiquement viable, il peut légalement s’installer et toucher des aides. Pour Mickaël, ce cadre est contraignant : « Tu as des objectifs chiffrés à atteindre, alors que les projets collectifs sont toujours mouvants. » Surtout, il s’inquiète d’y perdre sa flamme militante. « C’est vite fait d’être pris dans un cadre uniquement professionnel. Tu n’as plus le temps d’aller aux réunions, tu as une livraison à faire, tu dois t’occuper de tes enfants. Ça arrive très vite. Je ne voudrais pas faire que ça. »

Maraîchage, culture de plantes médicinales, production et transformation laitière : la plupart des activités paysannes sur la ZAD ne peuvent être régularisées en l’état, car pour s’affilier à la MSA, il faut déclarer des parcelles. Or, personne ne sait encore ce qu’elles vont devenir. L’État annonce vouloir les vendre mais qui va les acheter ? En exigeant des habitant·e·s de la ZAD qu’ils ou elles se régularisent, l’État leur demande un acte aujourd’hui impossible à concrétiser. « Tant qu’on ne peut pas déclarer les terres, on ne peut pas s’affilier à la MSA, rappelle Guillaume, lui aussi boulanger et voisin de fournil de Mickaël. Le discours officiel est ouvert à notre égard mais, en fait, on ne nous laisse pas vraiment nous installer. »

Habitant de la ZAD depuis plusieurs années et impliqué dans plusieurs projets d’artisanat, Antoine lui aussi souhaite poursuivre ses activités sur la zone et accepte l’idée de se régulariser. Mais lui aussi constate un écart entre les conditions imposées par le circuit légal et les pratiques alternatives qu’il voudrait défendre, tel l’abattage à la ferme. « Quand tu es artisan, tu croules sous des charges que n’ont pas les autres entreprises. En tant que paysan, tu es confronté à des normes qui peuvent te bloquer. Qu’ils nous laissent essayer autre chose et si on se plante, tant pis, ce sera notre problème. » À ses yeux, « si beaucoup de gens sont venus [les] soutenir ici, c’est dans l’espoir que ça fasse bouger des lignes politiques et sociétales. [Ils ont] une chance que ce qu’[ils font] ici puisse faire bouger des petits trucs dans la société. Faut continuer ! ».

Autour de lui, des hommes font passer le stress de l’imminente expulsion en sirotant des bières sous la pluie. Ils alpaguent les passant·e·s du chemin de Suez, cette longue route qui traverse la ZAD et conduit jusqu’à la départementale débarrassée de ses chicanes. Au bord de la célèbre route, une dizaine de personnes ont construit une tour de guet en bois d’une dizaine de mètres de haut. Juchée sur d’immenses troncs d’arbres jetés à terre par une tempête, une cabine prend forme au fil des heures.

Des constructeurs acrobates scient et clouent des planches à une hauteur vertigineuse. Le matériel est hissé par des cordes et les ouvriers grimpeurs y montent par une étroite échelle. Quand les gendarmes sont venus nettoyer la route de ses obstacles en février, ils en ont délogé le lieu collectif dit « Lama fâché ». Il s’est reformé sur le bord de la voie et s’est renommé « La massacrée ». Un grand chapiteau bicolore abrite ses défenseur·e·s. Filant la métaphore, quelqu’un explique que la tour de bois pourrait être baptisée « Lama-nhattan ». S’il y a un lieu assurément visé par l’expulsion, c’est bien celui-là.

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