«Le climat actuel n’est pas propice à la participation électorale»

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Illisibilité des choix politiques, éloignement des institutions, défiance vis-à-vis du monde politique… La sociologue Anne Muxel décrypte les causes de l’abstention qui risque d’être particulièrement élevée aux prochaines élections européennes.

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En quarante ans, le taux d’abstention aux élections européennes est passé d’un peu moins de 40 % à près de 60 % en 2014. À deux semaines du scrutin, tous les partis politiques, du Rassemblement national à La France insoumise, s’inquiètent de la démobilisation de l’électorat.

Anne Muxel, sociologue et directrice de recherche au Cévipof (CNRS/Sciences-Po), a coordonné, avec Bruno Cautrès, Histoire d’une révolution électorale (2015-2018), qui vient de paraître aux éditions Classiques Garnier. Pour elle, le nombre exceptionnellement important des candidatures (trente-trois listes au total), loin d’avoir un effet mobilisateur, pourrait au contraire dissuader les citoyens de se rendre aux urnes.

Doit-on s’attendre à un taux d’abstention massif aux prochaines élections européennes ?

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Anne Muxel : Il faut le craindre, car il y a une tendance lourde, de fond. Les européennes sont non seulement des élections qui enregistrent le plus fort taux d’abstention, mais on constate aussi que, depuis leur création en 1979, l’abstention n’a cessé d’augmenter de manière continue sur ce scrutin. Cette évolution tendancielle interroge. Car dans le même temps, l’Europe influence de manière croissante les agendas politiques nationaux : de plus en plus de lois sont votées en relation avec ce qui s’énonce à l’échelle européenne. On aurait aussi pu penser que les citoyens lassés ou déçus par les politiques nationales auraient pu se saisir d’un autre échelon de la politique pour faire passer des revendications qu’ils n’arrivent pas à faire passer à l’échelon national. Mais non.

Quel est le taux attendu d’abstention cette année ?
Aujourd’hui, on attend de ces élections une forte abstention mesurée par beaucoup d’instituts aux alentours de 60 %. La mesure de l’abstention est difficile, car il ne faut pas sous-estimer l’importance de sa sous-déclaration. Une norme civique est associée au devoir de voter, et les personnes sondées ont tendance à dire qu’elles iront voter même si elles ne le feront pas. N’oubliez pas, par ailleurs, que la présidentielle de 2017 a plutôt moins mobilisé que la présidentielle de 2012, et a fortiori, que celle de 2007. Quant aux législatives, elles se sont toutes soldées par des records d’abstention.

Le mouvement des « gilets jaunes » peut-il toutefois conduire à un moment de repolitisation de la société française avec une traduction dans les urnes, le 26 mai prochain ?
Nous verrons ! Entre les gilets jaunes et le grand débat national, les Français ont été beaucoup interpellés depuis 2017. Il est donc possible qu’ils se saisissent de l’opportunité de ces européennes pour exprimer leur mécontentement. Ces européennes seraient utilisées comme une élection de « mid term » servant à envoyer un message au gouvernement en place. Par ailleurs, on constate aussi, depuis plusieurs années, une volatilité croissante des électeurs : nombreux sont ceux qui se décident le jour même pour savoir s’ils vont aller voter ou pas – et pour qui. Donc il peut encore se passer beaucoup de choses à un mois du scrutin.

Vous expliquez qu’il y a deux grandes formes d’abstention : l’une qui témoigne d’une coupure profonde et durable avec le monde politique ; l’autre qui consiste à envoyer un message…
Quand on analyse l’abstention, quels que soient les scrutins, on s’aperçoit qu’elle ne concerne pas un bloc homogène d’individus et qu’elle n’est pas une expression univoque. On peut différencier ce qui relève d’un abstentionnisme de nature sociologique, qui s’explique par un déficit d’insertion sociale, économique, culturelle – et donc politique – des individus. C’est ce que nous avons appelé, avec Jérôme Jaffré, une abstention « hors du jeu politique ». Mais il existe aussi une abstention « dans le jeu politique » : elle émane de personnes qui sont intégrées au champ politique, qui s’y intéressent, et même, qui peuvent se sentir proches d’un parti politique. Ces personnes utilisent l’abstention pour envoyer un signal à la classe politique. Il peut aussi s’agir pour ces abstentionnistes de marquer un désaccord avec l’offre politique proposée, par rapport à un candidat, par exemple.

Laquelle de ces deux formes d’abstention augmente le plus aujourd’hui ?
Difficile à dire, mais il semble que ce soit plutôt la seconde. Je l’ai montré dans mes travaux : l’abstention est de plus en plus envisagée par un certain nombre de citoyens – les plus politisés – comme une expression revendiquée et légitime de leur mécontentement.
Si l’abstentionnisme de nature sociologique se généralisait, on serait dans une situation d’anomie sociale et politique qui finirait par poser la question de la légitimité même de l’élection et de la démocratie représentative au sein de laquelle le vote est l’outil premier de désignation de la représentation politique. Si c’est la part de l’abstention « dans le jeu politique » qui augmente, cela montre que c’est une réponse, certes considérée comme de plus en plus légitime, mais qui est moins structurelle que conjoncturelle.

La France insoumise (LFI) a décidé de faire de ces élections un « référendum anti-Macron ». Est-ce selon vous une bonne stratégie pour mobiliser les abstentionnistes ?
Jean-Luc Mélenchon a décidé de faire des européennes une élection nationale, de la transformer en une élection de mi-mandat. Nous verrons si son électorat le suit. La République en marche joue au contraire à fond la carte européenne : Emmanuel Macron veut une réponse européenne et surtout pas nationale. Mais si les résultats sont bons pour lui, il sera bien sûr tenté de les analyser comme une confirmation de la politique nationale.

Comment expliquer que les bons scores du Rassemblement national (ex-FN) aux élections européennes ?
Cet électorat se mobilise dans une logique du rejet. Il utilise les européennes comme un scrutin de protestation face au gouvernement en place, comme un vote de rejet des élites. Cela se double d’un électorat très mobilisé contre l’Europe. Du coup, c’est un électorat qui se mobilise un peu plus facilement que les autres, et cela peut pousser certains sympathisants qui habituellement sont plutôt abstentionnistes, à aller voter.

L’abstention pénalise-t-elle, de manière structurelle, davantage la gauche ?
Il y a, depuis plusieurs années une crise de l’identité et du leadership à gauche. C’est une des raisons pour lesquelles on constate une abstention différentielle qui la touche davantage. Par ailleurs, structurellement, l’électorat de droite a traditionnellement davantage intégré la norme civique du devoir de voter que l’électorat de gauche. Donc ces deux phénomènes convergent pour créer cet abstentionnisme qui touche davantage la gauche.

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