Ecureuil: un «conduit» vers 500 millions de pertes

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La presse a beaucoup parlé des 751 millions d'euros perdus dans le courant du mois d'octobre 2008 par les Caisses d'épargne. Mais personne, ou presque, ne s'est intéressé à une autre affaire, presque identique, celle du « Conduit Sémillon », qui a fait perdre à la banque de 435 millions à 500 millions d'euros sur des marchés ultrarisqués.
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Radios, télévisions et presse écrite ont beaucoup parlé des 751 millions d'euros perdus dans le courant du mois d'octobre 2008 par les Caisses d'épargne. Mais personne, ou presque, ne s'est intéressé à une autre affaire, presque identique, celle du «Conduit Sémillon», qui a fait perdre à la banque pas loin de 435 millions d'euros. Et peut-être plus encore: 500 millions d'euros. C'est Le Canard enchaîné, le 26 août, sous la signature du journaliste Hervé Lifran, qui a révélé l'histoire. Mais elle est aussitôt tombée dans l'oubli : pas une ligne, pas un commentaire! Evoquée récemment par Mediapart (dans cet article), elle est pourtant très instructive. Nous avons donc décidé de mener notre propre enquête sur ce mystérieux «Conduit Sémillon»; et ce que nous avons découvert vient compléter le tableau qui commence à transparaître des trois premiers volets de notre enquête sur les Caisses d'épargne: la banque a multiplié les erreurs ou les dysfonctionnements, sans que les autorités de contrôle ou de tutelle y mettent bon ordre. Du moins suffisamment tôt pour que la catastrophe prévisible ne soit évitée.

 

Qu'est-ce donc qu'un « conduit » ? Et qu'est donc ce « sémillon » ? Voici la réponse d'un responsable de haut niveau des Caisses d'épargne, qui a suivi l'affaire de bout en bout : « Un conduit est ce qu'on appelle dans le jargon financier anglo-saxon un “Special Investment Vehicule”, c'est-à-dire une société ad hoc dont le seul objet est d'investir dans des actifs (financiers mais pas seulement). Le “jeu” consistait à ne pas consolider ce conduit dans le bilan de la banque qui avait initié cette opération. L'absence de consolidation nécessite un accord des commissaires aux comptes, celui-ci n'étant possible que si la banque démontre qu'elle n'exerce pas de contrôle ni ne reçoit la majorité des bénéfices et des risques du conduit. D'où la complexité du montage car il faut démontrer que la banque n'a pas le contrôle du conduit, n'en reçoit pas la majorité des profits et n'en supporte pas les risques alors même que, justement, la banque veut tirer le maximum de profit de l'opération... En gros, on veut tout et son contraire. L'ironie de l'histoire est que la crise a montré que la banque supportait bien tous les risques du conduit et qu'il aurait fallu consolider le conduit au premier jour. »

 

En clair, un conduit, c'est l'une de ces martingales magiques, dont raffolaient avant la crise financière beaucoup de grandes banques ou établissements financiers. Une opération hautement dangereuse mais aussi, si tout se passait bien, hautement rémunératrice. « L'absence de consolidation, poursuit notre expert, n'avait que des avantages: un conduit sortait des écrans radar des entités de contrôle (internes ou externes) puisqu'il n'apparaissait pas dans le bilan et, surtout, il ne nécessitait pas d'immobiliser de fonds propres. En clair, une opération discrète qui ne nécessite aucune mise de fonds de la part de la banque mais procure un profit lui bien réel, tout au moins jusqu'au jour où tout se dérègle. »

 

Car un conduit, comme les autres produits toxiques, peut comporter bien des écueils: «Le jour où on s'aperçoit que les actifs sont pourris, plus personne ne veut s'occuper de la poubelle qu'est devenu le conduit et les actifs reviennent dans la banque via une consolidation dans le bilan mais avec une décote de 30 à 40%, ce qui, appliqué à des milliards d'euros d'actifs, peut faire beaucoup d'argent... »

 

Et Sémillon, c'est quoi ? Tous les œnologues le savent : c'est un cépage de vigne blanc très utilisé dans le Bordelais, notamment dans le vignoble de Sauternes – un vin un tantinet liquoreux qui monte assez vite à la tête...

 

Si les noms de « conduit » et de « Sémillon » ont été accolés l'un à l'autre, c'est que la direction des Caisses d'épargne a eu l'idée de construire l'un de ces conduits financiers risqués dans le climat d'euphorie financière d'avant la crise, en espérant toucher le jackpot. Au diable les risques, pourvu qu'on ait l'ivresse... financière ! Puis l'histoire du conduit Sémillon a mal tourné. Il n'y a pas eu l'ivresse. Juste la gueule de bois.

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Avant de publier cette enquête, Mediapart a cherché à recueillir le plus grand nombre de témoignages possibles, issus des Caisses d'épargne, des Banques populaires, de l'ensemble fusionné désormais baptisé BPCE, de Natixis, du ministère des finances ou de la Commission bancaire. Beaucoup ont accepté de nous parler, mais sous le sceau de la plus grande confidentialité.

 

A tous ceux qui ont joué un rôle de premier plan dans cette histoire et qui sont nommément cités dans notre récit, nous avons par ailleurs demandé leur version des faits ou leur réaction, en leur disant que nous souhaiterions nous en faire l'écho, sous la forme de leur choix : citation dans ce récit ; entretien en bonne et due forme, sous forme écrite, sonore ou vidéo...

 

De l'ancienne direction des Caisses d'épargne, nous n'avons obtenu aucune réponse : ni Charles Milhaud, ancien président du directoire, ni Nicolas Mérindol, ancien directeur général, n'ont souhaité répondre à nos questions. Nous leur avions fait savoir par mail les grands thèmes de cette enquête.

 

Nous avons aussi fait savoir à François Pérol, que Nicolas Sarkozy a chargé de piloter la fusion des Caisses d'épargne et des Banques populaires, que nous souhaitions lui donner la parole, sous la forme qui aurait sa préférence. Mais il n'a pas donné suite à notre demande. L'attaché de presse du groupe BPCE, Yves Messarovitch, m'a répondu par téléphone, jeudi 5 novembre, qu'il reviendrait vers moi pour me dire la suite qui serait donnée à mes questions. Mais depuis, il ne s'est pas de nouveau manifesté.

 

Il m'a semblé aussi utile de recueillir le témoignage d'Alain Lemaire, qui est l'un des rares traits d'union entre l'ancienne direction de la banque et la nouvelle : membre du directoire sous Charles Milhaud, il est devenu le numéro deux de la banque après l'éviction de ce dernier et est maintenant le directeur général des Caisses d'épargne, depuis la prise de pouvoir de François Pérol. L'intéressé a renvoyé à plus tard un éventuel rendez-vous.

 

Nous avons aussi voulu recueillir le point de vue de Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France et patron de la Commission bancaire. Ce dernier n'a pas voulu s'exprimer. Il nous a fait savoir que la Commission ne s'exprimait jamais sur une banque en particulier.