Portrait du président en ventriloque

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Depuis deux ans, Emmanuel Macron, qui avait fait de la « bienveillance » le mantra de sa campagne et de « la parole rare » la règle de sa communication est devenu le président le plus bavard et le plus brutal de la Ve République. Au risque de se banaliser, mais aussi de se contredire ou de se dédoubler. Portait du président en ventriloque.

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Qu’avons-nous appris sur la fonction présidentielle depuis l’élection d’Emmanuel Macron il y a deux ans ? Qu’avons-nous appris que nous ne savions déjà, instruits par les deux quinquennats de Nicolas Sarkozy et de François Hollande.

Avec Nicolas Sarkozy, ce fut la réduction du politique au feuilleton présidentiel, avec ses saisons et ses épisodes, une tendance qui s’aggrava avec l’éclosion des réseaux sociaux et les chaînes d’info en continu. Un an après son élection, la crise financière de 2008 porta un coup fatal au récit néolibéral sur lequel il avait fait campagne.

Sarkozy sortit son joker, « le capitaine dans la tempête », et se débattit comme un beau diable, multipliant les récits contradictoires jusqu’à ce que cette inflation de récits le prive de toute crédibilité. Dix ans avant Macron, Sarkozy fut un président « manager » faisant appel au volontarisme politique et au potentiel des individus (« Quand on veut, on peut ») et recourant sans cesse à la rhétorique de la rupture : « Le laisser-faire, c’est fini », « Les paradis fiscaux, c’est fini ».

Dans l’intermède entre la présidence de G. W. Bush et celle de Barack Obama, il s’inventa brièvement un rôle de maître du monde, organisant le G20 et faisant mine d’intervenir en Géorgie pour éviter une prétendue invasion russe. Mais il fut rapidement ramené à sa mesure héroïque par Vladimir Poutine et Barack Obama. La guerre en Libye lui fit à nouveau espérer un rôle sur la grande scène du monde mais elle ne fit qu’ouvrir une plaie béante au sud de la Méditerranée, qui n’en finit pas de suppurer.

En cinq ans, Sarkozy a fait un usage boulimique des habitus présidentiels ; il s’est inspiré tour à tour de Giscard, de Mitterrand, de Pompidou…, mais aussi de Berlusconi, de Blair, de Bush. Quand il n’allait pas chercher ses modèles chez Reagan ou Thatcher. Il développa une vision muséographique de l’identité nationale, peuplée de héros figés dans le formol qu’on retrouve aujourd’hui chez Macron : « C’est la France de Saint Louis et celle de Carnot, celle des croisades et de Valmy… Celle des cathédrales et de l’Encyclopédie. »

Nicolas Sarkozy n’a cessé de redessiner l’image de la fonction présidentielle. Le résultat en fut un portrait tremblé, un kaléidoscope où finit par se dissoudre la figure présidentielle.

Puis vint François Hollande… Ce que Sarkozy avait retourné, mis sens dessus dessous, le président « normal » entreprit de l’aplanir, substituant à la fébrilité sarkozyste un atermoiement illimité. On attendit en vain, tout un quinquennat, « l’inversion de la courbe » du chômage, comptant sur les largesses consenties au Medef pour créer un million d’emplois, une politique de « l’offrande » (plutôt que de l’offre) inspirée et mise en œuvre par son secrétaire général adjoint à l’Élysée, Emmanuel Macron.

Le régime politique du sarkozysme fut celui du théâtre, un théâtre de l’in-souveraineté autant personnelle que nationale. Celui de Hollande fut celui du mensonge et de la dissimulation encouragée par le jeune Macron. À lui la cohérence macroéconomique, à Hollande le jeu des ruses et des stratégies politiciennes, sans autre fin que sa propre réélection.

Intrigue et trahison ou le vieux théâtre de la dissimulation. Le président casqué et démasqué par la presse people de la rue du Cirque en offrit l’image caricaturale, mais tout le quinquennat fut l’histoire d’un impitoyable dévoilement. Cynisme avoué à moitié pardonné, crut Hollande, en se racontant interminablement à deux journalistes dans le livre qui fut son tombeau et son épitaphe, Un président ne devrait pas dire ça. Il aurait aussi dû, sans doute, faire autrement.

Vint alors Emmanuel Macron, l’homme du « en même temps », un nouvel hybride politique, produit d’une fusion-acquisition entre la firme sarkozyste et ce qu’il restait des ruines de la maison Hollande. À force de dissoudre les différences idéologiques et politiques à coups d’alternances du « même », la « gauche » honteuse et la droite décomplexée se retrouvèrent à la table du conseil des ministres. On qualifia ce rafistolage de « Nouveau Monde » et l’on en confia les clefs à Emmanuel Macron.

Celui qui avait pu observer François Hollande à l’Élysée de 2012 à 2014 était conscient de la crise d’autorité de l’État et du discrédit de la parole politique. Mais il en faisait une analyse superficielle, limitée à des questions de forme. Et il croyait tenir la parade : la fameuse règle de « la parole rare », formulée par Jacques Pilhan à l’usage de François Mitterrand. Prenant le contrepied de ses deux prédécesseurs, trop bavards à ses yeux, le nouveau venu décida de raréfier la parole présidentielle afin de lui redonner son crédit perdu.

« Le président de la République a souhaité changer son mode de communication avec les journalistes par rapport à ses prédécesseurs, expliquait Christophe Castaner, alors porte-parole du gouvernement. Il va falloir, pour vous comme pour moi, qu’on s’y habitue, parce que le président a décidé de ne pas être un commentateur mais un acteur. »

Contrairement à Sarkozy et Hollande qui cherchaient à renforcer leur légitimité au contact des foules et des écrans, Macron entreprit de redéfinir la fonction présidentielle en revenant à sa source monarchique, une monarchie des apparences, réduite à ses rituels, son lustre, sa mythologie. De la pyramide du Louvre au Congrès de Versailles, on assista à cette aspiration vers le haut un peu naïve, à cette mise en scène d’une verticalité perdue dont la « présidence jupitérienne » fut la métaphore maladroite. Théoriquement, la fonction présidentielle devait en sortir renforcée et recrédibilisée.

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