Après une campagne manquée, la majorité en plein doute

Le camp présidentiel voit arriver dans un brouillard d’inquiétude des élections législatives qu'il avait abordées de haut. Pris de court par l’union de la gauche, Emmanuel Macron a tenté de se faire entendre dans les derniers jours pour éviter la déroute. Comme pour rattraper l’échec de sa stratégie initiale.

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Les femmes et les hommes qui défilent, ce matin-là, en gare de Bellegarde-sur-Valserine (Ain) ont la mine fatiguée de ceux qui se lèvent à l’aube et le pas pressé de ceux qui prennent le train. Deux bonnes raisons de ne pas prêter grande attention au petit groupe qui leur tend des tracts. La plupart tracent leur route, tout droit vers le « 7 h 25 », le TER qui emmène à Genève ce flot de travailleurs transfrontaliers.

D’autres ont le réflexe plus avenant. Le directeur de campagne répète sa phrase d’accroche : « Bonjour, c’est pour la campagne d’Olga Givernet, votre députée ici présente. » Une dame jette un coup d’œil au tract puis à la femme qui lui fait face et lance : « Ah, vous êtes députée ? Enchantée. » Rares sont celles et ceux qui reconnaissent la députée La République en marche (LREM), élue du coin depuis cinq ans. Sur le marché, plus tard dans la matinée, un homme lui glisse qu’il l’a vue à la télévision sans préciser pour qui il votera le 12 juin. La députée voit le verre à moitié plein : « Je suis contente, il m’a identifiée. »

Dans la troisième circonscription de l’Ain, la sortante LREM avait un boulevard électoral si l’on en croit les scores d’Emmanuel Macron, placé en tête au premier (30,9 %) comme au second tour (62,6 %). À quelques jours du scrutin, pourtant, ses adversaires y croient dur comme fer. « Personne ne la connaît, ici, et les élus locaux sont quasiment tous derrière nous », assure un militant LR présent sur le marché. Olga Givernet soupire : « Une partie des vieux élus locaux ont décidé de m’abattre. Je lutte contre un système, ce n’est pas simple. »

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La députée LREM tend un tract à un passant, en gare de Bellegarde-sur-Valserine (Ain), qui ne le prendra pas. © Photo Ilyes Ramdani / Mediapart

En plus de son ancrage local jugé faible, la députée doit faire face à un anti-macronisme bien plus prégnant qu’en 2017. À la gare ou sur le marché, les réactions de ce type s’enchaînent : « C’est pour Mélenchon ? Alors non ! », « Je trouve la pensée de Macron mortifère », « C’est pas mon bord, désolé. » Un homme cingle : « C’est pour la retraite à 70 ans, c’est ça ? » « Il ne faut pas vraiment pas avoir honte », lance une femme en même temps qu’elle choisit ses pommes. 

La députée comprend vite que la politique vaccinale du gouvernement a déplu à cette Aindinoise. « Quand on oblige les gens à faire des choses qu’ils n’ont pas envie de faire, elle est où la liberté ? » Le vendeur de fruits et légumes intervient. « Elle a raison ! Il n’y a plus de liberté ! » La dame renchérit en tournant les talons : « Vous êtes une honte ! » Quelques minutes plus tard, après une autre remontrance, Olga Givernet se retourne vers ses équipes. « Pause, pause, pause, pause. » Éprouvante campagne.

Depuis des semaines, quand ils échangent à Paris ou dans leurs boucles Télégram, il n’est plus rare que les candidats de la majorité se racontent ce genre de scènes. Fin avril, dans la foulée de la réélection d’Emmanuel Macron, l’ambiance était un peu différente. Les uns et les unes – souvent les uns – nourrissaient l’espoir d’entrer au gouvernement, les autres fantasmaient déjà sur la commission qu’ils occuperaient ou le poste qu’ils brigueraient au Palais-Bourbon. 

À l’Élysée aussi, on partage alors la certitude que, comme à chaque élection présidentielle depuis l’inversion du calendrier électoral, l’électorat votera de la même façon en juin qu’en mai. Emmanuel Macron s’évertue dès sa réélection à anesthésier la campagne. Il met vingt-deux jours à annoncer la nomination d’Élisabeth Borne, vingt-six à composer son gouvernement. Malgré l’urgence des dossiers et la promesse d’agir, l’exécutif s’acharne à limiter les signes de vie au strict minimum.

Macron se préparait à gouverner seul

Sur le plan politique, Emmanuel Macron consacre en fait ses premières semaines à se donner les mains libres. Les offres de service, pourtant, ne manquent pas. Nicolas Sarkozy le presse d’accueillir des élu·es Les Républicains (LR) compatibles. Aux concerné·es, l’ancien chef de l’État assure : « Soutiens Macron publiquement, annonce que tu voteras la confiance au gouvernement et je m’occupe du reste. » Le locataire actuel de l’Élysée balaie d’un revers de main l’hypothèse d’un grand pacte. Seule une poignée de LR est sauvée, dont la sarkozyste Constance Le Grip, députée de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine).

Même schéma avec Édouard Philippe, qui rêve de faire d’Horizons un pilier de sa majorité. Dans plusieurs circonscriptions, l’ancien premier ministre a des noms en tête pour remplacer des Marcheurs sortants qu’il estime trop peu implantés. Emmanuel Macron douche ses espoirs : Horizons n’aura qu’une cinquantaine de circonscriptions. Suffisant pour faire un groupe, histoire de ne pas l’humilier, mais pas pour peser autant que le maire du Havre (Seine-Maritime) l’espérait.

À l’Élysée, le plan est simple : Emmanuel Macron veut que LREM dispose seule de la majorité absolue, sans Horizons ni le MoDem de son « ami » François Bayrou. La confédération créée pour l’occasion, Ensemble, donne la part belle aux candidatures de macronistes pur jus : les député·es sortant·es, qui s’attendaient à une purge, sont reconduits dans les grandes largeurs, bientôt accompagnés d’apparatchiks de la majorité, conseillers ministériels ou permanents du parti.

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Une affiche d'un candidat Ensemble ! aux élections législatives, en juin 2022. © Photo Martin Bertrand / Hans Lucas via AFP

Le gouvernement formé le 20 mai donne le même signal. Emmanuel Macron reconduit quatorze membres de l’équipe sortante, promeut des cadres de la majorité (Stanislas Guerini, Yaël Braun-Pivet), sa conseillère Rima Abdul-Malak ou des profils de hauts fonctionnaires (Amélie Oudéa-Castéra, Isabelle Rome, Charlotte Caubel). Le président de la République estime qu’il n’a plus besoin de personne : ni de Nicolas Sarkozy, qui rêvait d’influer sur le choix du premier ministre, ni d’Édouard Philippe et François Bayrou, bien peu représentés dans la nouvelle équipe.

C’était le temps grisant de la toute-puissance. Le lendemain de l’annonce du gouvernement, Mediapart révèle les accusations de viols qui visent Damien Abad, le nouveau ministre des solidarités. L’ancien chef de file des députés LR est emporté, et l’exécutif avec lui, dans le tourbillon d’une affaire qui fragilise sa position. De déplacement en déplacement, de matinale en matinale, Élisabeth Borne et ses nouveaux ministres doivent répondre aux mêmes questions. « Tolérance zéro pour les délinquants sexuels », rappelle la cheffe du gouvernement pour éteindre l’incendie, remettant l’avenir de son ministre entre les mains de la justice.

Une semaine plus tard, nouveau scandale. Organisée au stade de France à la demande d’Emmanuel Macron, la finale de la Ligue des champions de football commence avec trente-six minutes de retard : à l’extérieur du stade, la gestion chaotique des autorités laisse des supporters de Liverpool à la porte, dans le chaos le plus total. Les images de policiers gazant des foules familiales font le tour du monde. Le lendemain, Gérald Darmanin, le ministre de l’intérieur, rejette la faute sur les supporters anglais et sur un hypothétique flot de « 30 à 40 000 supporters munis de faux billets »

Sur le terrain, la majorité commence à en voir les répercussions. Plus encore que l'affaire Abad, la retraite à 65 ans et le fiasco du Stade de France sont deux rochers dans la chaussure des candidat·es de la majorité. Pour ne rien arranger, les stratagèmes élyséens sont mis à mal par l’union des partis de gauche. La Nupes, conduite par Jean-Luc Mélenchon, fait exactement ce qu’Emmanuel Macron voulait éviter : nationaliser et politiser le scrutin. Dans la rue et dans les médias, la gauche pousse la majorité à mener un combat qu’elle voulait remporter par forfait.

Le chef de l’État est alors rattrapé par ses propres erreurs. À Matignon, Élisabeth Borne n’a ni le profil ni les épaules pour conduire, en première ligne, la bataille électorale. Et les profils les plus politiques de son gouvernement sont tous marqués à droite, de Bruno Le Maire à Gérald Darmanin. Or, les cadres de la majorité sont persuadés que l’élection se gagnera en arrachant l’électorat de centre-gauche des mains de Jean-Luc Mélenchon, à grand renfort de diabolisation.

À force d’avoir fait le vide politique autour de lui, le président de la République se retrouve contraint d’endosser lui-même les habits de chef de parti pour éviter l’iceberg qu’il voit se rapprocher. Le 3 juin, il donne une interview à la presse quotidienne régionale dans laquelle il explique, à rebours de la distinction qu'il opérait pendant la présidentielle : « Le projet de Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, c’est le désordre et la soumission. » Le 8 juin, il se montre à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) où il dénonce le « projet d’interdiction et de taxation » de la Nupes, qui va « interdire de couper les arbres chez vous » (un mensonge, comme l’a prouvé France Info).

Le lendemain, Emmanuel Macron se rend dans le Tarn pour y parler sécurité. Il en profite pour remettre une couche sur « les extrêmes [qui] proposent d’ajouter la crise à la crise » et dramatiser l’enjeu du 12 juin. « Je veux alerter aussi les Françaises et les Français sur l’importance du choix qu’ils ont devant eux, lance le chef de l’État. Des équilibres qui se dessineront à l’Assemblée nationale dépendent le destin de la France et des vies quotidiennes de chacun. »

La campagne de dernière minute du chef de l’État suffira peut-être à remobiliser son électorat de la présidentielle. Elle n’en traduit pas moins le relatif affolement dans lequel la conjoncture politique a plongé son camp : un début de quinquennat d’abord atone puis plombé par les polémiques, une gauche unie et mobilisée, un accueil indifférent, voire hostile sur le terrain…

Le résultat du vote des Français de l’étranger, connu une semaine plus tôt, n’a pas rassuré la majorité. Qualifiés dans dix circonscriptions sur onze, les candidats Ensemble ont fait, dans l’ensemble, des scores nettement moins bons qu’en 2017. Et l'inquiétude point aussi sur l'avenir des quinze ministres candidats, après que l'Elysée a rappelé que les perdants devront quitter le gouvernement. Olivier Dussopt (travail, plein emploi et insertion), Clément Beaune (Europe) ou Amélie de Montchalin (transition écologique et cohésion des territoires) sont menacés. 

À ce tableau, il convient d’ajouter une situation économique qui vient fracasser le récit macroniste du retour d’une croissance durable à mesure que l’inflation s’ancre dans le quotidien des Français. Dans une litote, un cadre de la majorité résume : « C’est vrai que c’était plus facile la dernière fois… » Six semaines après avoir rêvé d’une majorité absolue pour LREM, le président de la République n’est même plus sûr de l’obtenir avec ses partenaires.

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