Violences sexuelles dans le sport: le fléau des entraîneurs récidivistes

Par Daphné Gastaldi et Mathieu Martiniere (Disclose)

Dans près de 50 % des affaires recensées par Disclose, les agresseurs ont déjà fait l’objet d’une condamnation pour des infractions à caractère sexuel. Des failles judiciaires et administratives sont à l’origine de ce désastre.

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Dans leur chambre d’enfants, Amandine et Émilie* sont fières de nous montrer les médailles d’or accrochées au mur. Les deux sœurs de 10 et 11 ans s’animent lorsqu’elles décrivent leur passion pour le tir à l’arc. Mais lorsqu’on évoque l’homme qui leur a appris ce sport, leurs voix s’étouffent. « Au début, Roland était gentil, raconte Amandine, la cadette. Ensuite, il a commencé à demander des bisous, des câlins. Il insistait pour qu’on dorme chez lui après les compétitions. Il insistait beaucoup. » L’aînée acquiesce.

Devenu un intime de la famille, Roland F. est invité pour Noël dans leur maison de Pleubian, dans les Côtes-d’Armor. Avec son apparence de grand-père doux et bienveillant, il arrive même à obtenir des parents l’autorisation de recevoir les fillettes à dormir un soir chez lui à Lanmodez, une commune voisine. Cette nuit-là, l’entraîneur de 72 ans profite d’être seul avec elles pour organiser un jeu de société, prendre l’une des sœurs sur ses genoux et glisser une main dans son pantalon.

« Il les avait prises sous son aile et les avait envoyées en compétition rapidement, se remémore Solène Guyomard, la mère des jeunes filles. Elles ont commencé à revenir à la maison avec des boucles d’oreilles, des bonbons, des cadeaux… » Pendant des mois, Roland F. a su endormir la vigilance des parents. Jusqu’au jour où les deux sœurs leur racontent que l’archer leur a touché les fesses, en glissant ses mains sous leurs vêtements. Solène Guyomard porte plainte immédiatement.

Le 2 avril 2019, Roland F. est interpellé par les gendarmes : le septuagénaire est accusé d’agressions sexuelles sur mineures. Lors de son audition, l’homme esquive tant qu’il peut. Sa main aurait « malencontreusement » glissé dans le pantalon d’une des enfants. Au cours de l’enquête, la brigade de gendarmerie trouve des images pédopornographiques dans son « matériel informatique ». Mais ce n’est pas tout. En interrogeant le fichier de traitement d’antécédents judiciaires (TAJ), les enquêteurs découvrent que l’entraîneur a déjà été condamné en 2000 à quatre ans de prison dont deux ans ferme pour des agressions sexuelles sur des mineures de sa propre famille. Autrement dit, Roland F. est un pédophile récidiviste.

Et son itinéraire raconte parfaitement les failles administratives et judiciaires qui permettent la récidive. En 2007, alors qu’il sort tout juste de prison, Roland F. intègre le club des Archers de Paimpol (Côtes-d’Armor), sans que ses antécédents judiciaires soient vérifiés. Très vite, il s’impose comme un homme respecté et dévoué. Au fil des années, il gravit les échelons, devenant entraîneur et dirigeant de l’association. Puis président du comité départemental et responsable de la commission de discipline de la ligue de Bretagne, l’instance régionale de la Fédération française de tir à l’arc (FFTA).

Mais sa proximité avec de jeunes adhérentes finit par inquiéter les responsables du club : il semble particulièrement « amoureux » d’une petite fille de 11 ans, allant jusqu’à lui offrir des bijoux. En 2016, les dirigeants lui font remarquer son « comportement inadapté ». Il nie, s’offusquant même qu’on lui demande de ne plus rester seul avec les enfants. Roland F. est alors poussé vers la sortie.

 © Martina Cirese pour Disclose © Martina Cirese pour Disclose

Dans la foulée, le club de Paimpol alerte la ligue de Bretagne. Le président du club, Jérémy Dupont, s’en souvient encore. Dans le chalet où sont entreposées les cibles et les flèches du club, il lit à haute voix la réponse rédigée le 1er novembre 2016 par Pierrick Leparc, le conseiller technique régional : « J’ai rencontré Roland F. hier où nous avons échangé sur le sujet […]. Il semble que ce soit plus un problème interne ou personnel qu’un problème de ligue. » Jérémy Dupont n’en revient toujours pas : « En gros, la ligue nous a dit qu’elle ne pouvait rien faire. »

Pierrick Leparc, le signataire de la lettre, assume : « Il y avait les paroles des enfants d’un côté et rien d’autre. C’est une histoire interne mais surtout une histoire personnelle. C’est aux parents de faire le nécessaire auprès des services instructeurs. Il n’y a malheureusement que ça à faire. »

Une fin de non-recevoir que les instances nationales disent découvrir aujourd’hui. « L’assistance n’a pas été à la hauteur des besoins du club », reconnaît Benoît Binon, le directeur technique national de la FFTA. Dans une affaire comme celle-ci, « il faut que le niveau fédéral puisse se mouiller, à titre de précaution », ajoute-t-il. Comment ? En avertissant les « services de la jeunesse et des sports et en allant déposer une main courante », par exemple. Voire en suspendant la licence de l’intéressé. Autant de précautions qui n’ont pas été prises.

Sans être inquiété, Roland F. continue alors de se déplacer librement dans la région. Il est même autorisé à enseigner le tir à l’arc dans les écoles grâce à un certificat de qualification professionnelle obtenu malgré ses antécédents. « Il y a une faille énorme au niveau des diplômes, car la vérification des antécédents judiciaires n’est pas obligatoire », s’alarme Jérémy Dupont, le président du club des Archers de Paimpol. En 2018, Roland F. va jusqu’à créer sa propre association de tir à l’arc à Pleubian, à titre bénévole… C’est là qu’il fera la rencontre d’Amandine et d’Émilie. « C’est comme ça qu’on a appris que les casiers judiciaires des bénévoles n’étaient pas vérifiés, se désole Solène Guyomard, furieuse. On aurait vraiment pu empêcher tout ça… »

Le 19 août 2019, à la suite de la plainte de la famille Guyomard, Roland F. est condamné à huit ans d’emprisonnement pour agressions sexuelles sur mineures. Cette fois, la justice lui interdit définitivement d’exercer auprès des enfants. Près de vingt ans après sa première condamnation.

Notre enquête révèle un chiffre alarmant : sur 77 affaires recensées, près d’un agresseur sur deux a déjà été condamné pour un délit ou un crime à caractère sexuel. Dans la très grande majorité des cas, les récidivistes sont des éducateurs sportifs. Mais il arrive qu’ils soient également cadres de club, agents de maintenance ou simples bénévoles.

Pour les éducateurs salariés et les prestataires indépendants, le manque de contrôle du diplôme ou de la carte professionnelle peut faciliter la récidive. Dans ce cas précis, le fait de fournir des documents qui ne sont pas à jour – le renouvellement se fait tous les cinq ans – permet en effet de déjouer la vérification automatique et annuelle des antécédents judiciaires par les services préfectoraux.

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