Informée, la police n’a rien fait

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Un nouvel indicateur lillois a expliqué avoir été « infiltré dans un groupe d’extrémistes » qui revendait des armes remilitarisées « aux islamistes », un an avant les attentats. Un commissaire divisionnaire, responsable du Centre de coordination policière et douanière de Tournai, affirme avoir communiqué ces informations à l’un des patrons de la PJ lilloise, « sans savoir qu’il s’agissait de terrorisme ».

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« Je voulais un 9 mm, une kalach et un 7.65. Je me suis reporté sur 7 pièces, des pistolets mitrailleurs Scorpion et Uzi, tous neutralisés. J’avais vérifié que les canons étaient bouchés. Pour moi, il n’y avait aucun problème. » Christophe Dubroeuq, 51 ans, alias « Monstro », a été arrêté le 20 avril 2015 alors qu’il entrait en République tchèque, venant de Slovaquie, avec un sac rempli d’armes dans le coffre de sa voiture. Il avait quitté Lille, un mercredi soir, avec un ami. Après avoir roulé toute la nuit, il était arrivé vers midi, en Slovaquie. Dans le magasin de l’armurerie slovaque AFG, « Monstro » avait fait ses achats, sous une fausse identité – avec les papiers d’identité d’un ressortissant marocain –, puis il avait pris la route du retour, via la République tchèque.

Placé en garde à vue à Uherské Hradiště, en République tchèque, mis en examen pour « violation de la réglementation sur la circulation des marchandises, armement illégal », le Français, ancien videur, sans emploi, fait 14 mois de prison avant d’être remis à la France, en juin 2016. Mais il parle. Il donne les noms de plusieurs policiers français dont il a été l’informateur, dont celui de Philippe Patisson, ancien patron du SDIG (Service départemental de l'information générale, ex-Renseignements généraux) du Nord. Il assure avoir été « infiltré dans un groupe d’extrémistes » qui a revendu des armes remilitarisées « aux islamistes »

Le tribunal régional de Zlín, en République tchèque, où l'indicateur a été jugé et condamné à 14 mois de prison © DR Le tribunal régional de Zlín, en République tchèque, où l'indicateur a été jugé et condamné à 14 mois de prison © DR

Joint par Mediapart, le commissaire divisionnaire Philippe Patisson, aujourd’hui responsable français du Centre de coordination policière et douanière (CCPD) de Tournai, affirme avoir communiqué les informations de l’indicateur à l’un des patrons de la PJ lilloise, mais « sans savoir qu’il s’agissait de terrorisme ». Selon Dubroeuq, la Police judiciaire avait « tout de A à Z avec les noms, les détails, tout, la totale », depuis juin 2014, mais elle n’a pas bougé.

« Beaucoup d’armes arrivent en France via Internet, a expliqué Dubroeuq aux Tchèques sur procès-verbal. J’ai été infiltré auprès de personnes qui achetaient ces armes. Je suis remonté jusqu’à une personne qui a vendu des armes en Belgique, dans la ville de Charleroi. Ils possédaient un magasin sur Internet et j’ai réussi à le faire fermer. » Pour « les explications », ajoute le Français sur procès-verbal, il faudrait « contacter directement un commissaire » : « Je voudrais que vous preniez contact avec le commissaire Philippe Patisson, commissaire de la division Belgique. En Belgique, on peut le trouver à Tournai en France. Il dirige la police, en Belgique, en France, et les douanes. » Christophe Dubroeuq se dit persuadé que ce fonctionnaire répondra à toutes les questions, « car beaucoup de policiers et de douaniers en France sont impliqués dans le trafic d’armes ». Les autorités tchèques ne réagissent pas et se gardent de contacter le commissaire divisionnaire.

Mais l’indicateur évoque aussi les attentats en France et précise aux Tchèques que les armes utilisés par les terroristes des 7 et 9 janvier 2015 venaient « justement de Slovaquie », ce qui, au moment où il le dit, n’a pas été rendu public. Christophe Dubroeuq, qui est par ailleurs mis en cause en France dans une affaire d’homicide non élucidée, dit qu’il est venu pour la première fois en Slovaquie parce qu’il avait besoin d’armes pour sa sécurité. « Il y a environ six mois, j’en ai acheté par Internet. J’ai commandé des Scorpions, précise-t-il. J’ai été infiltré dans un groupe d’extrémistes et le chef de groupe a acheté des armes via un magasin belge, dans la ville de Charleroi. C’était un groupe qui en a acheté par Internet. Il y a eu pour environ 300 000 euros d’armes. Elles provenaient du même magasin slovaque. Je sais que le groupe qui a acheté ces armes les a débloquées et les a revendues par la suite aux islamistes. »

Christophe Dubroeuq assure aussi qu’il a « tiré avec une de ces armes, un Scorpion ». « J’ai eu la possibilité d’être dans l’atelier où se faisaient ces modifications d’armes. Le chef des extrémistes m’a utilisé pour les remettre. Patisson est au courant de ça. »

Le commissaire divisionnaire Philippe Patisson, lors d'une opération de police en Belgique. © DR Le commissaire divisionnaire Philippe Patisson, lors d'une opération de police en Belgique. © DR

À Mediapart, le commissaire divisionnaire Patisson, chef du SDIG du Nord de 2008 à 2011, avant de diriger le CCPD de Tournai, confirme que Christophe Dubroeuq, alias « Monstro », a été l’un de ses informateurs sur l’extrême droite radicale lilloise, et qu’il a communiqué des informations sensibles, avant de devenir « un bon copain ». « Je m’inquiétais de ne pas avoir de nouvelles de “Tof”, dit-il. Puis j’ai appris par mes collègues qu’il avait été interpellé en République tchèque. Je lui avais dit clairement quelques jours avant : “Tu ne mets pas ton nez là-dedans.” On savait que ces armes slovaques avaient été retrouvées dans la filière Kouachi. »

Quelques années plus tôt, l’ancien chef des RG du Nord avait réussi, par le truchement de « Tof », à approcher Claude Hermant, ancien militaire, figure de l’extrême droite identitaire locale et lui-même informateur de la gendarmerie et des douanes, identifié comme l’un des acheteurs officiels d’une partie des armes slovaques retrouvées entre les mains d’Amedy Coulibaly, en janvier 2015.

« Dès que j’avais une information précise, elle était transmise à la PJ, explique le divisionnaire Patisson. Je n’avais pas les moyens de vérifier. Hermant avait ouvert une friterie et là, “Tof” me donne des infos. C’étaient des infos importantes et suffisamment précises, avec des heures, des dates d’arrivées, de livraison. Je suis allé voir l’un des patrons de la PJ à Lille, Guy Zapata, dans son bureau. Nous étions trois. Et j’ai donné ces éléments. Quand “Tof” m’a donné ces infos, moi j’ai balancé tout de suite. Mais leur traitement et la stratégie adoptée, je les ignore. »

« Il s’agissait d’armes qui arrivaient des pays de l’Est, qui étaient remilitarisées par l’entourage d’Hermant, précise le commissaire. Il n’a jamais été question de terrorisme. »

Christophe Dubroeuq est dès lors pris en charge par un autre policier, capitaine de la PJ de Lille, Olivier M. Une surveillance est mise en place autour d’Hermant. Et dès le mois de juin 2014, soit six mois avant les attentats de Paris, les enquêteurs de la PJ couchent sur procès-verbal les nom et photo de l’acheteur présumé des armes qui seront utilisées par Amedy Coulibaly. Cet homme, Samir Ladjali, aurait été introduit auprès d’Hermant par… Christophe Dubroeuq, alias « Monstro », lui-même.

« Pour 1 000 ou 2 000 euros, Claude Hermant me demandait de trouver des gros trafiquants ou des malfaiteurs, s’est justifié Dubroeuq lors d’un interrogatoire. Je vais partout, je discute avec tout le monde. Je le branchais avec des acheteurs et j’étais censé avoir de l’argent. Claude Hermant m’avait dit qu’on travaillait pour les douanes ou un autre service. »

Alors qu’il est étroitement suivi par la police, Claude Hermant de son côté rend compte périodiquement de ses actions et de ses ventes aux services de gendarmerie qui l’ont immatriculé comme informateur en 2013. Des rapports de gendarmerie déclassifiés confirment que des missions d’infiltration lui ont été confiées par les pandores, notamment pour remonter la filière des armes slovaques vendues par la société AFG (lire ci-contre).

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Le commissaire divisionnaire Philippe Patisson a été joint le le 27 février. Le commandant Olivier M. n’a pas répondu à nos sollicitations, de même que l’avocate de Christophe Dubroeuq. La préfecture du Nord nous a indiqué qu’elle ne ferait pas de commentaire sur une procédure judiciaire en cours.