L'Ecureuil fait « Bingo ! » avec le logement social

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Outre les fortunes perdues sur les marchés financiers, des 751 millions d'euros partis en fumée à la mi-octobre 2008 jusqu'au près de 500 millions d'euros engloutis dans le «Conduit Sémillon», les Caisses d'épargne ont aussi fait des mauvaises affaires en apportant des financements à des opérations tenues confidentielles. Un financement en particulier retient l'attention: une filiale de l'établissement, la Banque Palatine, a apporté plus de 184 millions d'euros à deux grandes fortunes, la famille Pinault d'une part, le milliardaire irlandais Thomas Francis Gleeson d'autre part, pour entrer au capital de la société Icade (filiale de la Caisse des dépôts), qui constitue le cœur du logement social français. Au sein de l'Ecureuil, le projet avait un nom de code – cela ne s'invente pas! : «l'opération Bingo !».

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Quiconque se plonge dans le passé récent des Caisses d'épargne, pour essayer de comprendre les raisons de son naufrage, a tôt fait de s'en rendre compte : au sein de la banque, on raffolait des noms de code. Dans le volet précédent de notre enquête, nous venons de refermer le dossier « Sémillon » ; il va ainsi nous falloir maintenant en ouvrir un autre, affublé d'un nom de code tout aussi mystérieux : « Opération Bingo ». Cela ne s'invente pas !

 

Dans la vie récente des Caisses d'épargne, on se focalise, de fait, le plus souvent sur les placements financiers à hauts risques, qui leur a valu tant de déboires : les 751 millions d'euros perdus en octobre 2008, ou encore ce conduit Sémillon, que nous venons d'explorer. Mais il y a tout un autre volet de la vie de la banque qui est aussi du plus haut intérêt, celui qui a trait à ses prises de participation dans l'industrie ou la finance ou aux montages auxquels elle a participé sous différentes formes, notamment en ouvrant des lignes de crédit. Un autre volet, où l'on verra assez vite que le nom de code de « Bingo !» n'est pas toujours le bienvenu. Car, dans ces domaines-là aussi, il est parfois arrivé aux Caisses d'épargne de perdre beaucoup d'argent dans des conditions qui retiennent l'attention.

 

Essayons donc de dresser une typologie de ces prises de participations ou de ces ouvertures de crédit, qui sortent de l'activité ordinaire de la banque. Il y a d'abord, à l'évidence, avec les Caisses d'épargne – mais sans doute est-ce vrai de toutes les banques – les opérations spéciales, si l'on peut dire, venant en appui de quelques grands noms du capitalisme parisien. Notre mystérieuse opération Bingo, précisément, est du nombre.

 

L'opération, qui a été discrètement menée, commence en 2006. A cette époque, la Banque Palatine, filiale des Caisses d'épargne, finance par la souscription de deux emprunts obligataires l'acquisition de titres de la société Icade par les sociétés Paris North Real Estate et Artémis 13. Quel est le but de cette opération et quels en sont les acteurs ? L'un d'eux, au moins, Icade, est bien connu. Il s'agit de la filière immobilière cotée de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), l'ex-Scic (Société centrale immobilière de la CDC), dont les propriétés immobilières sont nombreuses, notamment dans le domaine du logement social.

 

Que vient donc faire l'Ecureuil dans cette galère ? A première vue, il n'a rien à y faire car le métier traditionnel des Caisses d'épargne est de longue date la distribution du Livret A, les sommes collectées de la sorte étant ensuite rassemblées par la CDC pour financer le logement social. Rompant au printemps 2006 avec la CDC, son actionnaire principal, les Caisses d'épargne n'ont donc pas de bonnes raisons de venir, de surcroît, la même année, financer des investisseurs qui rêvent de partir à l'assaut d'Icade, dont un bon tiers du capital est depuis peu en Bourse.

 

Et pourtant si ! Le projet Bingo, c'est cela : c'est le projet secret préparé par la Banque Palatine, filiale des Caisses d'épargne, pour aider quelques amis financiers à croquer une fraction du capital d'Icade, l'ancien cœur du logement social français, qui s'est introduit en Bourse en avril 2006.

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Avant de publier cette enquête, Mediapart a cherché à recueillir le plus grand nombre de témoignages possibles, issus des Caisses d'épargne, des Banques populaires, de l'ensemble fusionné désormais baptisé BPCE, de Natixis, du ministère des finances ou de la Commission bancaire. Beaucoup ont accepté de nous parler, mais sous le sceau de la plus grande confidentialité.

 

A tous ceux qui ont joué un rôle de premier plan dans cette histoire et qui sont nommément cités dans notre récit, nous avons par ailleurs demandé leur version des faits ou leur réaction, en leur disant que nous souhaiterions nous en faire l'écho, sous la forme de leur choix : citation dans ce récit ; entretien en bonne et due forme, sous forme écrite, sonore ou vidéo...

 

De l'ancienne direction des Caisses d'épargne, nous n'avons obtenu aucune réponse : ni Charles Milhaud, ancien président du directoire, ni Nicolas Mérindol, ancien directeur général, n'ont souhaité répondre à nos questions. Nous leur avions fait savoir par mail les grands thèmes de cette enquête.

 

Nous avons aussi fait savoir à François Pérol, que Nicolas Sarkozy a chargé de piloter la fusion des Caisses d'épargne et des Banques populaires, que nous souhaitions lui donner la parole, sous la forme qui aurait sa préférence. Mais il n'a pas donné suite à notre demande. L'attaché de presse du groupe BPCE, Yves Messarovitch, m'a répondu par téléphone, jeudi 5 novembre, qu'il reviendrait vers moi pour me dire la suite qui serait donnée à mes questions. Mais depuis, il ne s'est pas de nouveau manifesté.

 

Il m'a semblé aussi utile de recueillir le témoignage d'Alain Lemaire, qui est l'un des rares traits d'union entre l'ancienne direction de la banque et la nouvelle : membre du directoire sous Charles Milhaud, il est devenu le numéro deux de la banque après l'éviction de ce dernier et est maintenant le directeur général des Caisses d'épargne, depuis la prise de pouvoir de François Pérol. L'intéressé a renvoyé à plus tard un éventuel rendez-vous.

 

Nous avons aussi voulu recueillir le point de vue de Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France et patron de la Commission bancaire. Ce dernier n'a pas voulu s'exprimer. Il nous a fait savoir que la Commission ne s'exprimait jamais sur une banque en particulier.

 

Nous devons enfin préciser que les documents confidentiels à télécharger dans cet article ont été corrigés de mentions marginales, et « scannés » par nos soins de sorte que leur origine ne soit pas identifiable et que l'onglet « propriétés » du document initial ne soit plus accessible. Enfin, certains documents enregistrés aux Caisses d'épargne sous le format « word » ont été transformés par nos soins en « PDF », dans le même souci que la source ne soit pas identifiable.