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Mediapart dim. 7 févr. 2016 7/2/2016 Édition de la mi-journée

La campagne militante de Hollande expérimente le «modèle bostonien»

13 février 2012 | Par stéphane alliès

Au-delà des clichés sur les « campagnes à la Barack Obama », trois chercheurs français de Harvard et du MIT ont peu à peu imposé leur modèle de mobilisation dans la campagne de François Hollande. Comment mettre en place un nouveau type de porte-à-porte visant les abstentionnistes? Enquête sur un renouvellement des pratiques militantes.

Cet article est en accès libre.

Quand on rencontre Marc Mancel, responsable de la mobilisation dans l’équipe de campagne, au QG de François Hollande, pour causer dispositif militant, on est d’abord noyé par l’avalanche de chiffres et d’objectifs. 150.000 volontaires, huit pôles régionaux de formation, un organigramme pyramidal où l’on croise formateurs nationaux, animateurs locaux et militants de terrain, 5 millions de foyers visés, un site internet d’«activisme» sous la houlette de Julien Dray (Vivement-mai.fr), une opération “Faites du changement” prévue le 17 mars prochain, avec 3.000 à 5.000 points de rencontre sur le territoire…

Et puis, Marc Mancel, ancien soutier du courant Nouveau parti socialiste, resté proche de Vincent Peillon, évoque au détour d’une phrase ces «Bostoniens qui ont modélisé le porte-à-porte, à la façon Barack Obama», et sur lesquels s’appuie le dispositif de campagne. «Ils sont à côté, il faut que vous les voyiez…»

Les «Bostoniens» sont en fait français, et préféreraient qu’on les appelle «les Alsaciens». Ils sont trois, tous nés à Strasbourg ou dans ses alentours : Arthur Muller, Vincent Pons et Guillaume Liegey. Aucun n’est passé par l’Unef ou le MJS. Ils ont fait des études prestigieuses, mais ne sont ni chauves à lunettes, ni en costume. Les deux premiers ont 28 ans, et se connaissent depuis l’école primaire, avant de faire Normale Sup ensemble, puis de partir étudier dans la cité irlando-américaine, au mitan des années 2000.

L’un choisit le Massachusetts institute of technology (MIT), l’autre la Kennedy’s school à Harvard, où il sympathisera avec le troisième, 31 ans, ancien diplômé d’HEC passé auparavant par un cabinet d’analyse stratégique en Chine, à Veolia. C’est au fil de leurs discussions de jeunes militants socialistes à la section de Boston qu’ils vont imaginer le modèle de mobilisation électorale qui constitue désormais l’un des piliers de la campagne de François Hollande. «On n’aurait jamais pensé être là, s’amuse Guillaume, même si on en rêvait.»

Vincent Pons, Arthur Muller et Guillaume Liegey, au QG de François Hollande © S.A Vincent Pons, Arthur Muller et Guillaume Liegey, au QG de François Hollande © S.A

C’est en croisant l’expérience militante d’Arthur – qui multiplia les porte-à-porte pour Obama («Vu le désamour pour la France à l’époque, je me faisais passer pour un Hollandais», sourit-il) – avec les cours de Guillaume que l’idée a pris forme. Tandis que l’un s’ébroue au contact des classes populaires américaines et constate sur le terrain la rationalisation très poussée du déploiement militant, l’autre ne rate pas une seconde des interventions théoriques des pontes d’Harvard, souvent engagés auprès d’Obama, et prolonge les débats avec eux. 

Souvenir marquant : les enseignements de Steve Jarding sur l’organisation de campagne et ceux de Marshall Ganz sur la dimension participative d’une élection ; ou encore le séminaire de Stephen Ansolabehere sur la sociologie des comportements électoraux. 

«En France, on n’a d’abord vu que l’innovation internet de la campagne Obama, reprend Arthur, mais en réalité c’est l’efficacité maximisée du porte-à-porte militant qui a fait son succès.» Et de résumer le constat alors fait par le triumvirat estudiantin : «Bien pensée et bien ciblée, l’action de terrain a permis la remobilisation des abstentionnistes démocrates, et c’est ce retour aux urnes qui a permis la victoire d’Obama. La force de son équipe, c’est d’avoir fait remonter le taux de participation en réinvestissant sur le militantisme à l’ancienne et en le renouvelant, alors que l’abstention augmentait sans cesse depuis les années 1960 et l’avènement du marketing politique télévisuel, dans lequel allait l’essentiel des budgets de com.»

A force de discussions enflammées, Guillaume et Arthur intriguent le troisième larron, Vincent, alors colocataire de son ami d’enfance. Aux discussions sur le maillage du territoire, la remobilisation des abstentionnistes ou la redéfinition du discours militant en porte-à-porte, ce thésard de l’économiste Esther Duflo (lire notre récent entretien avec elle) apporte son savoir en matière d’évaluation statistique. Vincent propose ainsi d’appliquer à la réflexion collective la méthode d’«expérimentation par assignation aléatoire» (lire le détail ici), et ainsi de pouvoir «prouver pourquoi et comment le porte-à-porte massif, ça marche, avec une qualité d’information et d’évaluation bien meilleure qu’un sondage».

Après avoir vérifié auprès des deux grands spécialistes américains de la sociologie de la mobilisation électorale, Alan Gerber et Donald Green, qu'aucune expérience de ce type n'avait été menée ailleurs qu'aux Etats-Unis, leur modèle est né. Reste à le tester et à convaincre le PS français de s’en emparer.

Cet article a commencé par un rendez-vous lundi 6 février avec Marc Mancel, responsable de la mobilisation dans l'équipe Hollande, au QG du candidat PS à la présidentielle. J'ai ensuite rencontré à deux reprises et en face-à-face les trois «Bostoniens», lundi et mardi. Vincent Feltesse, Maxime Desgayets et Christophe Borgel ont été joints par téléphone mercredi et jeudi. Tous les travaux de recherche et universitaires mentionnés dans l'article ont été accompagnés de liens hypertexte permettant de prolonger les lectures sur la sociologie de la mobilisation.

L'application pratique de ce «modèle bostonien» sera vérifiée dans les prochaines semaines, par des reportages auprès des formateurs et volontaires, et en accompagnant des porte-à-porte militants.