Un ponte de la psychanalyse visé par une enquête pour violences sexuelles

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Selon nos informations, une enquête a été ouverte à l’université Paris-Diderot visant un de ses principaux dirigeants, le psychanalyste Fethi Benslama. Il est accusé par plusieurs femmes de comportements inappropriés, parfois qualifiés de harcèlement sexuel. D’autres collègues lui reprochent un comportement autoritaire. La justice est saisie.

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« Vous savez, vous pouvez m’appeler, je suis en arrêt de toute façon. » Fanny* avait l’air épuisée, ce jour-là. Son médecin avait diagnostiqué un « état dépressif réactionnel à harcèlement et humiliations au travail ». Elle est restée un mois chez elle, à tenter de se requinquer. À prendre des nouvelles aussi, à appeler à droite à gauche pour savoir qui allait « parler », à s’inquiéter.

Fanny fait partie de la vingtaine d’universitaires, anciens chercheurs ou étudiants, actuels ou passés, qui ont demandé depuis la mi-octobre à la présidence de l’université Paris-Diderot d’ouvrir une enquête sur le comportement d’un des pontes de la psychanalyse, spécialiste de la déradicalisation, Fethi Benslama.

Ils dénoncent des faits qu’ils qualifient de harcèlement sexuel et des comportements inappropriés avec plusieurs femmes au sein de l’université, et rapportent ce qui relève, à leurs yeux, d’abus de pouvoir, d’injures ou de harcèlement moral. L’universitaire, à la tête des études psychanalytiques de Paris-Diderot depuis dix ans, dénonce quant à lui une « campagne calomnieuse ».

Fethi Benslama. © DR Fethi Benslama. © DR
Spécialiste de la radicalisation, Fethi Benslama avait participé au centre expérimental de prévention de la radicalisation, basé à Pontourny, et est membre du conseil scientifique sur les processus de radicalisation, rattaché à Matignon. Auteur de nombreux ouvrages, dont Le Jihadisme des femmes. Pourquoi ont-elles choisi Daech ? (Seuil, 2017) avec Farhad Khosrokhavar, Fethi Benslama est également membre de l’Académie tunisienne et du conseil scientifique de la Ville de Paris.

À Paris-Diderot, il a dirigé durant dix ans l’UFR (unité de formation et de recherche) d’études psychanalytiques, avant de prendre la tête de l’Institut Humanités, Sciences et Sociétés, qui chapeaute les sciences humaines de l'université. Il a également un cabinet de psychanalyste à Paris.

Selon nos informations, ses détracteurs ont été entendus : une enquête confiée à l’Inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche (IGAENR) a été ouverte mi-novembre. Les auditions s’enchaînent depuis et le rapport ne devrait pas arriver avant plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Les inspecteurs ont en effet de très nombreuses personnes à interroger, au vu du nombre de témoignages d’ores et déjà parvenus à la présidence et de l’étendue du champ des reproches faits à l’actuel directeur de l’UFR.

« La présidente [Christine Clerici – ndlr] a été saisie de plusieurs signalements, notamment via le pôle égalité femmes-hommes de l’université et la direction des ressources humaines, explique-t-on à son cabinet. Fin octobre, elle a saisi le ministère pour diligenter une enquête de l’Inspection générale de l’éducation nationale et de la recherche. Cette enquête a commencé. »

La présidence de l’université s’est également tournée vers la justice : d’après nos informations, Christine Clerici a saisi le procureur de la République de Paris sur la base des signalements reçus, dont certains sont susceptibles de qualification pénale. Une procédure prévue par l’article 40 du code de procédure pénale.

« La présidente de l’université m’a indiqué qu’elle a reçu une lettre évoquant le harcèlement sexuel, qu’elle a transmise au procureur de la République en application de l’article 40 du code de procédure pénale », explique à Mediapart Fethi Benslama (voir notre Boîte noire et lire toutes ses réponses sous l’onglet Prolonger).

En conséquence, le psychanalyste a lui-même déposé plainte pour dénonciation calomnieuse contre X. Il a également déposé plainte pour diffamation en citation directe contre le psychanalyste Gérard Pommier, auteur d’un post sur Facebook relayant les accusations le visant.

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Le directeur de l’UFR de Paris-Diderot dénonce une « campagne de diffamation », « d’attaques infondées ». « Tout ceci est absolument faux et ne vise qu’à me salir à quelques mois de mon départ à la retraite, écrit Benslama. L’avenir montrera qu’il y a un montage calomnieux, dont les ressorts sont le racisme déguisé et la haine. »

Les nombreuses sources interrogées par Mediapart, dans et hors de l’université, soulignent quant à elles, sans préjuger de la culpabilité du mis en cause, le nombre inhabituellement élevé de personnes ayant saisi la présidence de Paris-Diderot, et la diversité de leurs profils.

Parmi elles, trois femmes au moins dénoncent ce qu’elles considèrent être un comportement inapproprié. C’est notamment le cas de Fanny, qui a travaillé aux côtés de Fethi Benslama comme chercheuse. « Au fil de l’année, notamment en février 2017, le directeur a été de plus en plus en demande de moments passés seule avec lui, pour m’aider dans mes projets, a-t-elle expliqué dans son témoignage adressé à la présidente de l’université. En même temps, il entrait dans une démarche croissante de séduction, de commentaires et compliments plus portés sur ma personne ou ma présentation physique que sur mon travail, du type : “Tiens, qu’est-ce que tu as fait à tes lèvres ?”, ou bien : “Tu as mis une jupe aujourd’hui ?”, avec des questions de plus en plus d’ordre privé : “Tu as l’air fatiguée, qu’est-ce que tu fais le soir ?” »

Il insistait, affirme-t-elle, « pour qu’[ils] discut[ent] seuls au restaurant ». « Ce pouvait être d’abord au déjeuner la semaine, puis parfois le soir. […] Je me sentais coincée par les avances du directeur allant crescendo et par ma dépendance à son égard pour mon avenir professionnel », écrit encore Fanny, qui parle notamment d’une invitation à un colloque pour lequel son supérieur hiérarchique proposait qu’ils dorment dans le même hôtel. Une suggestion qui peut sembler anodine mais qu’elle a vécue comme une pression dans le contexte.

Selon elle, ce climat de « séduction » non réciproque a culminé en mai 2017, dans le bureau de Fethi Benslama : « Il a tenté de s’approcher physiquement, s’est brusquement élancé vers moi, animé d’une pulsion manifestement sexuelle. J’ai immédiatement fui, paniquée, déboussolée », a-t-elle raconté à la présidence de l’université. « Durant toute cette période, j’ai dû prendre des médicaments pour supporter ce climat malsain qui m’a rendue anxieuse et très sujette aux insomnies », affirme Fanny.

Surtout, elle voit dans ses refus aux avances du célèbre professeur les raisons de sa disgrâce progressive et du fait qu’elle n’ait pas bénéficié d’un poste à l’université. Celui qui lui semblait promis a finalement été redéfini – Fanny a déposé une requête au tribunal administratif de Paris pour annuler l’ouverture du concours. « Après que [Fanny] a refusé ses avances, M. Benslama a décidé qu’elle n’obtiendrait jamais un poste de titulaire à l’université Paris-Diderot. Il l’a annoncé à plusieurs professeurs », affirme l’avocat de Fanny, dans le mémoire déposé au tribunal administratif. La procédure de recrutement est actuellement suspendue, précise-t-on à Paris VII.

Au bar du Lutetia

Selon plusieurs sources, la présidence de l’université avait déjà reçu l’an passé un signalement d’une autre enseignante de Paris VII, qui se serait plainte d’avances sexuelles en échange de son avancement de carrière. Contactée par Mediapart, elle a refusé de répondre.

Mais son récit a été consigné dans un des courriers envoyés à Christine Clerici. « X. disait que Fethi Benslama l’a harcelée. Elle précisait qu’il s’agissait de chantage sexuel car Fethi Benslama l’a menacée de ne pas obtenir de poste de professeur si elle ne cédait pas à ses avances », a écrit Elsa*, dans un courrier dont Mediapart a obtenu copie.

Régine* nous a raconté des anecdotes assez similaires, dans un contexte de relations professionnelles embrouillées par des rapports interpersonnels parfois ambigus. Chercheuse à Paris-Diderot, elle a mis du temps, dit-elle, à être indisposée par une « drague [qui] devenait très visible ».

« Il m’a invitée plusieurs fois dans plusieurs restaurants pour parler de mon travail, a écrit Régine dans le témoignage envoyé à l’université. En 2012, il m’a invitée au Lutetia [un hôtel de luxe parisien – ndlr] pour parler de mon travail. Finalement, nous avons très peu parlé de mon travail. Il m’a dit à cette occasion : “Il te faut une vie de luxe, toi. Moi, je peux t’offrir ça.” Un jour il a essayé de m’embrasser mais il n’a pas réussi. Je ne lui en voulais pas parce que je pensais qu’il était sincère et qu’il était amoureux de moi, même si ce n’était pas réciproque. »

Deux ans plus tard, Fethi Benslama aurait insisté pour que Régine l’accompagne à un colloque. « Il m’a dit : “Si tu pars à Rome avec moi, il y aura des arguments pour ta 2e année de contrat d’ATER [attachée temporaire d’enseignement et de recherche – ndlr]. Si tu ne viens pas, il n’y a pas assez d’arguments pour une 2e année” », prétend celle qui est aujourd’hui installée comme psychologue à l’étranger.

À l’époque, elle avait refusé et, pour cette raison selon elle, n’avait pas été engagée pour une deuxième année. D’origine étrangère, elle était alors repartie dans son pays d’origine, « déprimée », « complètement dégoûtée de l’université, et de la psychanalyse à l’université ».

Melina*, quant à elle, a fini ses études et n’exprime pas de regrets s’agissant de ses rêves de recherches à l’université. Elle travaille comme psychologue. Mais contactée par d’anciens collègues, l’ancienne élève de Fethi Benslama a accepté de raconter, à son tour, ce qu’elle qualifie de « geste déplacé ».

« Lorsque je suis arrivée dans son bureau, M. Benslama m’a accueillie et a accompagné mon entrée dans le bureau par une main posée sur le bas de mon dos (à la limite du coccyx). Je me suis dégagée de suite de ce geste avec vivacité. Ce geste était déplacé, d’une part du fait de l’endroit du corps choisi et, d’autre part, du fait de la conjoncture. Il ne me semble pas anodin que cet événement ait eu lieu précisément au moment où la relation de pouvoir académique se jouait », a-t-elle écrit à l’université.

Melina estime ne pas avoir subi de préjudice, mais elle affirme que plusieurs pontes (souvent des hommes) dans l’UFR de psychanalyse étaient dans une « attitude de séduction » avec leurs élèves (très majoritairement des femmes).

De quoi susciter, parfois, et aux yeux de certains, une ambiance pesante. Un ancien étudiant, Yann*, rapporte cet usage, anodin au départ, des réunions de séminaire organisées en soirée pour arranger les emplois du temps de tous les participants, réunions qui se finissent souvent au restaurant d’à côté. « Parfois, il [Fethi Benslama – ndlr] invitait quelques étudiantes à prendre un verre au Lutetia », raconte Yann. « Il était évident qu’il avait des rapports différents avec les femmes. »

« J’ai encore le souvenir très vif des pleurs de deux étudiantes dans le couloir de l’UFR rue de Paradis une après-midi de juin 2011, rapporte aussi Geneviève*, opposante de longue date à Fethi Benslama. Elles venaient d’apprendre que leur mémoire de maîtrise n’était pas validé. Ce sont les conditions de cette non-validation qui causaient leur désespoir : elles m’ont dit avoir été invitées par F. Benslama la veille de la soutenance à un dîner pour “parler du mémoire”, elles avaient refusé de céder à ses avances sexuelles et se voyaient donc “punies” alors que certaines étudiantes obtenaient d’excellentes notes. »

Geneviève souligne aussi que « plusieurs étudiantes [l]’ont suppliée de les accepter dans [s]on séminaire de master pour éviter de prendre des risques de harcèlement sexuel en allant dans celui de F. Benslama ». Mais elle ne se souvient pas de leurs noms.

En revanche, une ancienne étudiante, citée dans un signalement par une tierce personne, dément auprès de Mediapart avoir subi la moindre avance sexuelle de son ancien directeur de thèse. « Fethi Benslama m’avait donné rendez-vous au bar du Lutetia, explique-t-elle, sous le couvert de l’anonymat. Cela ne m’avait pas marquée à l’époque. Simplement, en effet, une autre étudiante m’avait croisée et m’avait dit : “Fais attention avec lui.” »

Interrogé, Benslama nie tout. « Ayant eu des activités à l’EHESS, comme beaucoup d’enseignants et chercheurs, les salons du Lutetia (qui est en face) sont un lieu beau et tranquille pour poursuivre des discussions. Il m’arrive donc de fréquenter les salons du Lutetia mais certainement pas ses chambres. Voilà une source de rumeur malveillante. »

Benslama dément aussi entretenir des rapports de séduction avec des femmes occupant une position hiérarchique inférieure à la sienne. « Je n’entretiens que des relations professionnelles avec l’ensemble des doctorant(e)s, ATER et MCF [maîtres de conférences – ndlr] de l’université. » Il récuse aussi tout geste inapproprié. « Encore une fois, je respecte les règles déontologiques et morales inhérentes à ma fonction. »

Il estime n’avoir jamais usé de chantage en vue du recrutement d’une universitaire. « Le recrutement et la titularisation ne dépendent d’aucune personne seule, y compris le directeur de l’UFR, et je ne n’ai jamais usé de ce procédé. Je n’ai jamais fait de telles avances. »

Ces accusations, qui seront évaluées par les inspecteurs de l’IGAENR et qui sont portées devant la justice, interviennent alors que de nombreux autres collègues, ou ex-collègues, de Fethi Benslama dénoncent une gestion qu’ils jugent relever d’un « système autocratique et abusif », fait « d’abus de pouvoir », « d’intimidations », de « chantage », de « violences verbales sous la forme d’humiliations ou insultes publiques », de « violences morales », de « harcèlement discriminatoire », de « clientélisme », y compris dans les recrutements ou les attributions de budgets, selon un document de synthèse signé par plusieurs universitaires et envoyé mi-octobre à la présidence de l’université.

La peur des représailles

D’après eux, Benslama se met souvent en colère et use de son influence pour contrecarrer toute opposition interne. Ainsi Lucie* raconte qu’elle a reçu un jour un appel du directeur de l’UFR lui demandant de signer une pétition contre une scission au sein du département.

« Il a monté le ton en me disant que “ma carrière [était] foutue si je ne sign[ais] pas cette pétition” », explique Lucie. Selon elle, il lui aurait dit : « Si tu ne signes pas, je ne te titulariserai pas. » « J’ai été sidérée par la violence et la forme des propos. […] J’ai eu peur », a écrit Lucie dans son témoignage adressé à la présidence de Paris-Diderot.

Elle a refusé de signer le texte et, depuis, elle se sent mise à l’écart. « Le clientélisme marche, explique Lucie. Moi, j’ai senti des mesures de rétorsion, je n’ai pas de cours magistraux, pas de charge administrative, je vois des collègues qui rasent les murs. »

Elsa, elle, parle d’une réunion de 2008 : « Il m’a répété à plusieurs reprises que je n’aurais pas le poste d’ATER si je n’exécutais pas ses ordres en lui faisant des excuses. […] Sur un ton très violent, il m’a dit : “Fous le camp d’ici.” »

Camille* aussi parle de « violence verbale » : « Il ne s’agissait pas de simples emportements au fil d’une discussion que chacun·e d’entre nous, ou presque, peut connaître, mais de l’expression irascible et brutale d’une colère visant explicitement à blesser par le ton et la parole, inhiber par l’humiliation, anéantir par la peur toute velléité de résistance en face de lui. »

Ces reproches, Daniel* les a portés pendant des années – il fait partie du groupe au sein du département d’études psychanalytiques hostile à Benslama et à son équipe. Là, dit-il, le dossier « a changé de nature ». « Nous étions dans une situation classique avec une équipe majoritaire face à une minorité qui conteste, explique-t-il. Mais si la dérive de la gouvernance est ancienne, elle est de plus en plus visible. » Surtout, indique Daniel, « avec les plaintes pour violences sexuelles, la gravité est plus grande ».

« Il y a parfois de vifs débats, dans des contextes de tensions, où tous les interlocuteurs peuvent s’emporter, justifie Benslama. S’il a parfois pu m’arriver de hausser le ton, je constate que j’ai été élu trois fois par une majorité absolue aux fonctions de directeur d’une UFR. La dernière fois, mon élection à la direction d’une nouvelle UFR, dont j’ai eu l’honneur d’animer la création, a eu lieu avec deux abstentions et 25 voix pour. J’ai été élu à la direction d’un institut deux fois à l’unanimité. Vous croyez que si mon style était insupportable, cela aurait été possible ? »

Le climat semble pourtant délétère, à tout le moins très tendu, dans cette UFR. Ainsi, les personnes interrogées qui ont témoigné auprès de la présidence de l’université, et qui sont actuellement entendues par l’IGAENR, ont toutes demandé à le faire sous le couvert de l’anonymat. Elles sont pourtant chercheuses, psychologues en poste, psychanalystes, etc.

Elles craignent de perdre des financements, de ne plus pouvoir participer à des colloques ; elles disent avoir peur de mesures de rétorsion sur leurs doctorants ; elles expriment l’angoisse de voir leur carrière universitaire stoppée net, ou bien d’en subir les conséquences dans le milieu de la psychanalyse, où Fethi Benslama est très reconnu. Il peut d’ailleurs compter sur le soutien de ses nombreux amis, y compris dans les associations de psychanalystes en dehors de l’université.

Directrice de laboratoire à Paris-Diderot et psychanalyste, Laurie Laufer défend aussi Benslama. « Je lui donne ma confiance, je le connais bien », explique-t-elle. Elle estime que ce sont des « conflits comme il y en a dans toutes les institutions, qui ressortent sous la forme » de l’enquête IGAENR. « C’est un peu dur », dit-elle.

À ses yeux, les procédures démocratiques au sein de l’UFR sont respectées. Toute cette affaire ne serait qu’une histoire de jalousies et de rancœurs. « Le fait de ne pas obtenir de poste génère nécessairement des ressentiments, explique Laurie Laufer. Mais Benslama n’est pas le seul à en décider ! Il y a des instances, des conseils d’UFR, des discussions, des votes… Et on essaie toujours d’être au plus près de l’intérêt scientifique. »

Quant aux récits de comportements inappropriés avec les femmes, Laurie Laufer « tombe un peu des nues ». « Je travaille avec Fethi Benslama depuis longtemps et je n’en ai jamais entendu parler. Je ne l’ai jamais entendu ou vu avoir une attitude » déplacée, explique-t-elle.

Maître de conférences à Paris-Diderot, Thierry Lamote est peu ou prou sur la même ligne : selon lui, l’enquête a été déclenchée parce que des chercheurs ont mal vécu le fait de ne pas obtenir de poste dans un contexte d’extrême concurrence, faute de débouchés suffisants. « Fethi Benslama a passé une dizaine d’années à la tête de l’UFR, un poste qui confère une grande charge de pouvoir, beaucoup de responsabilités, et qui engage la nécessité de soutenir des positions et de prendre des décisions qui ne satisfont pas tout le monde. En chemin, beaucoup lui en veulent. »

Cette position de pouvoir « fait fonctionner les fantasmes collectifs et la machine interprétative ; tout ce que dit ou fait une personne occupant une charge de pouvoir est interprété, ses silences aussi bien que ses paroles », assure également celui qui est l’adjoint de Benslama au CERT (Centre d’étude des radicalisations et de leurs traitements). « Je ne remets pas en cause la souffrance des personnes. La question est celle de l’interprétation donnée aux événements », conclut l’universitaire, qui dit attendre désormais les conclusions de l’enquête de l’IGAENR.

Laurie Laufer comme Thierry Lamote insistent aussi sur le fait que leur collectif de travail est « attaqué ». De fait, au-delà du cas Benslama, de nombreuses personnes dénoncent un « système » d’affidés et d’exclus.

Surtout, les proches du directeur de l’UFR y voient une attaque, voire un « complot » contre la psychanalyse à l’université. Un argument qui fait mouche auprès de plusieurs de nos interlocuteurs, inquiets de voir une discipline fragilisée, à laquelle ils sont eux aussi extrêmement attachés.

Car l’UFR d’études psychanalytiques est une institution dans son domaine : elle symbolise l’entrée de la psychanalyse à l’université en 1971 (voir l’historique sur le site de la faculté), et Benslama y règne en maître depuis une décennie. Il est, entre autres, celui qui a obtenu ce que ses illustres prédécesseurs avaient échoué à obtenir : c’est sous sa présidence que l’UFR a été nommée « études psychanalytiques » – jusque-là, elle s’appelait « Sciences humaines cliniques ».

Elle risque aussi de perdre en influence dans le cadre de la réorganisation en cours des universités parisiennes. « Aujourd’hui, la psychanalyse est prise en otage, explique une des chercheuses, qui a refusé de témoigner auprès de la présidence par crainte de représailles. Mais c’est en dénonçant ces dérapages qu’on va la sauver. »

Surtout, les signalements envoyés à Paris-Diderot décrivent, pour une part, des dysfonctionnements régulièrement dénoncés à l’université. Que ce soit sur le volet « abus de pouvoir » sur fond de système d’entre-soi, où le recrutement des pairs par les pairs renforce les positions établies, ou sur l’affirmation de violences sexistes et sexuelles.

La ministre de l'enseignement supérieur Frédérique Vidal. © Reuters / photo d'archives La ministre de l'enseignement supérieur Frédérique Vidal. © Reuters / photo d'archives

Dans une tribune récente, publiée sur Mediapart, plus de 130 universitaires, toutes disciplines confondues, ont appelé à témoigner : « Loin d’être des lieux préservés, nos établissements d’enseignement supérieur sont donc des espaces propices aux violences sexistes et sexuelles, où les circonstances aggravantes, d’abus d’autorité et de dépendance, sont au cœur même des fonctionnements institutionnels », écrivent-ils. Un Tumblr SupToo a été lancé pour l’occasion, ainsi que le mot-dièse #SupToo.

Le texte invite aussi les personnels et étudiant·e·s à contacter les cellules dédiées à l’égalité femmes-hommes de leurs universités, promues ces derniers mois par la ministre de l’enseignement supérieur Frédérique Vidal. À Paris-Diderot, qui fait plutôt figure de modèle pour la lutte contre les inégalités de genre dans l’enseignement supérieur, le « pôle égalité » a justement joué un rôle central dans la procédure visant Fethi Benslama.

Ces dernières années, les alertes, les « bruits » ou les « rumeurs » n’avaient jamais dépassé un petit cercle. C’est sous l’impulsion à la fois de fonctionnaires extérieurs à l’université, sensibilisés au sujet, et du pôle égalité de Paris-Diderot que les plaignant·e·s se sont décidé·e·s cette fois à agir.

Fanny nous l’avait dit d’emblée : « Je n’y croyais pas au départ mais quand j’ai été reçue par la responsable du pôle égalité, j’ai reçu une écoute bienveillante, adaptée, réactive. En réalité, c’est la première personne qui m’ait soulagée. »

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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*La totalité de la dizaine de personnes interrogées par Mediapart qui ont écrit à la présidence de l’université Paris-Diderot pour dénoncer le comportement de Fethi Benslama ont demandé à le faire sous le couvert de l’anonymat. Elles nous ont en revanche fourni une attestation en cas de poursuite en diffamation.

Fethi Benslama a refusé de nous recevoir ou de nous parler au téléphone, mais il a répondu par mail, à deux reprises, à nos questions. Toutes ses réponses sont reproduites sous l’onglet Prolonger.

Laurie Laufer et Thierry Lamote ont relu et modifié leurs citations avant publication.