Procès Preynat: «Ce qu’on fait là, c’est une thérapie familiale»

Par Mathieu Périsse (We Report)

Au premier jour de son procès, Bernard Preynat a confirmé l’ampleur vertigineuse des agressions sexuelles commises entre 1971 et 1991 sur des enfants scouts de la banlieue lyonnaise. Face à l’ancien prêtre, les victimes sont aussi venues chercher des traces de remords pour se reconstruire.

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Lyon (Rhône), correspondance.- La voix est un peu plus tremblotante. La barbe blanche est récente, mais la silhouette est la même. C’est ce corps massif, imposant, contre lequel ils ont été si souvent serrés, jusqu’à avoir l’impression d’étouffer. Au premier jour du procès de Bernard Preynat, ses victimes ont replongé trente ans en arrière. Moins pour établir la réalité des faits, globalement peu contestés par leur agresseur, que pour entendre enfin ses explications.

Bernard Preynat comparaît devant le tribunal correctionnel de Lyon jusqu’à vendredi pour des agressions sexuelles commises sur dix enfants âgés de sept à onze ans, entre 1986 et 1991, alors qu’il avait la charge du groupe Saint-Luc, une troupe de scouts de la commune de Sainte-Foy-lès-Lyon (Rhône).

Révélée à l’automne 2015, l’affaire a été l’épicentre du séisme qui a secoué l’Église catholique française ces quatre dernières années (lire notre dossier), jusqu’à la condamnation du cardinal Barbarin en mars 2019, accusé de ne pas l’avoir dénoncé à la justice. L’archevêque de Lyon a été rejugé en appel en décembre dernier. La décision sera rendue le 30 janvier prochain.

Aujourd’hui âgé de 74 ans, Bernard Preynat a confirmé l’ampleur vertigineuse des agressions commises quand il était en poste à Sainte-Foy-lès-Lyon entre 1972 et 1991, estimant qu’il avait fait subir des attouchements à un enfant « presque chaque week-end » pendant vingt ans. Lors des camps scouts, organisés notamment pendant les vacances scolaires, « ça pouvait être quatre ou cinq enfants en une semaine… », a-t-il précisé.

Des déclarations qui laissent envisager l’existence de centaines de victimes. Une estimation bien plus lourde que celle de l’association La Parole libérée, qui en a recensé près de soixante-dix.

Bernard Preynat à l'ouverture de son procès à Lyon, le 13 janvier. © Philippe Desmazes / AFP Bernard Preynat à l'ouverture de son procès à Lyon, le 13 janvier. © Philippe Desmazes / AFP

Près de vingt-cinq plaintes ont été écartées pendant l’instruction du fait de la prescription, de vingt ans à compter de la majorité des victimes. Seules dix anciens scouts ont finalement pu se constituer parties civiles. Quatre étaient déjà présents au procès Barbarin, six autres prennent pour la première fois la parole au tribunal. Signe de la persistance de la douleur des victimes, l’une d’elles a demandé que son audition se déroule à huis clos. Plusieurs ont souhaité rester anonymes dans la presse.

À la barre, les témoignages frappent par leur similarité. Les agressions étaient commises dans les locaux de la paroisse, sous l’église, ou lors de camps organisés en Normandie, en Corse, en Irlande ou encore à Rome. Avec des nuances, tous décrivent le même mode opératoire. Un prêtre charismatique, avec une forte « emprise » sur les enfants, qui les isolait grâce à divers prétextes, en leur faisant comprendre qu’ils étaient ses « chouchous ».

Le même « gros ventre », la même odeur de cigarillo quand il les embrassait sur la bouche. « Ma manie, c’était plutôt de les embrasser sur les yeux. C’était ma manière de faire des câlins », corrige Bernard Preynat. Les mêmes mains glissées sous le short, sur le sexe des enfants ou celui du prêtre. Le même sentiment de paralysie et de solitude. Et les mêmes phrases qui concluaient les agressions. « À chaque enfant, je disais que c’était un secret entre nous », se souvient-il.

Ordonné prêtre en 1971, ce fils d’une famille bourgeoise de Saint-Étienne est affecté un an plus tard à la paroisse de Sainte-Foy-lès-Lyon, créée quelques années plus tôt. En cette fin des Trente Glorieuses, la ville a vu sa population doubler en dix ans. L’église en béton a poussé au milieu des tours d’habitation. Les fidèles affluent. Le « père Bernard », comme tout le monde l’appelle alors, se fait vite remarquer pour son « génie de l’organisation », comme le notent ses supérieurs.

À rebours du bouillonnement progressiste qui agite l’Église post-soixante-huitarde, il crée une troupe scoute indépendante, le groupe Saint-Luc, aux allures d’îlot conservateur. Les anciens évoquent les uniformes bleus, les bérets noirs vissés sur la tête, les galons cousus sur les vêtements et les veillées au feu de bois. Un microcosme traditionaliste centré sur Bernard Preynat, son démiurge tout-puissant. « Il incarnait une hiérarchie absolue », décrit François Devaux, l’un des dix plaignants. « Une toute-puissance très fragile », nuance le prévenu, qui dit avoir « toujours vécu dans la peur d’être dénoncé ».

À la barre, l’ex-aumônier conteste certains détails des agressions, leur fréquence, voire leur réalité dans le cas d’une des victimes. « Je ne le traite pas de menteur, mais je ne m’en souviens pas », pondère-t-il. « Vous vous souvenez de chacune de vos victimes ? », interrompt la présidente du tribunal. « Ah non ! Même si j’aimerais m’en souvenir… », lance-t-il, presque à regret. Face à Pierre-Emmanuel Germain-Thill, qui évoque « une cinquantaine » d’agressions, il marchande presque : « Je veux bien aller jusqu’à dix fois, mais cinquante, non. »

Bernard Preynat n’a en revanche jamais nié avoir multiplié les agressions tout au long de sa carrière. Dès sa première garde à vue en janvier 2016, Bernard Preynat affirmait avoir « toujours été attiré par les jeunes garçons ». « Ça a commencé très tôt, j’avais 16-17 ans », expliquait-il aux enquêteurs.

Plus précisément à partir de 1962, alors qu’il est encore simple moniteur de centres de vacances et de scouts. « Le soir, j’allais vers les garçons pour les caresser dans leur lit […]. Sur leur corps, quelques-uns sur leurs organes sexuels », détaille-t-il alors. Il échange des « caresses et des bisous », prend certains louveteaux nus sur ses genoux. Avec d’autres, le prêtre va plus loin. « C’était une masturbation sur eux ou sur moi », déclarait-il aux policiers.

« Toute ma vie, j’ai eu conscience que je faisais quelque chose qui était interdit, immoral, détaille Bernard Preynat. J’ai essayé d’en sortir. J’en ai parlé à des prêtres. Plusieurs fois, dans le cadre de la confession et en dehors. » Dès le séminaire, dans les années 1967-68, le prêtre suit une psychothérapie, à la demande de ses formateurs. « À la suite de ça, je pensais être guéri… », analyse-t-il.

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