Les agents de propreté, dernier maillon de la chaîne

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Ils désinfectent les hôpitaux, les parties communes des logements, les bus et les gares. Les agents de nettoyage sont en première ligne dans la lutte contre la propagation du coronavirus. Pourtant, certains n’ont ni masque ni gel hydroalcoolique pour se protéger.

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Quand Emmanuel Macron a exhorté, le 16 mars, les Français à rester chez eux, Jacques (son prénom a été changé à sa demande), résidant à Rennes, a tout de suite su que cette consigne ne le concernait pas. Le lendemain matin et les jours suivants, comme depuis vingt ans, ce chef d’équipe de nettoyage chez Atalian s’est rendu dans les parties communes des logements sociaux dont il a la charge afin de rejoindre les cinq salariés qu’il a sous sa responsabilité.

Balayage des halls d'immeuble, des cages d’escalier, lavage des vitres, décapage des sols… Ils ont répété les tâches quotidiennes. « Oui, j’étais inquiet. Et je le suis toujours. Avec mon équipe, nous essayons d’être vigilants, on reste à une distance d’un mètre cinquante. On commence à 6 heures du matin au lieu de 8 heures pour croiser le moins de locataires possible. »

À Paris, le 20 mars 2020. © Hans Lucas via AFP À Paris, le 20 mars 2020. © Hans Lucas via AFP
Pendant le confinement, les agents de propreté continuent d’assurer leur mission, souvent sans masque ni gel hydroalcoolique. Pourtant, ces salariés sont en première ligne. « On nettoie en priorité les points de contact : poignées de porte, boutons d’ascenseur, digicodes, etc. » Conscients du risque encouru, « on s’est demandé si on allait avoir la prime de mille euros [proposée par Bruno Le Maire, ministre de l’économie, pour ceux qui continuent de travailler]. Mais on ne l’aura pas, notre direction l’a fait savoir aux syndicats. C’est inadmissible ! », s’indigne Jacques. Atalian assure vouloir récompenser ses salariés « mais la spécificité de notre modèle économique fait que nous ne pouvons le faire qu’en partenariat avec nos clients ». En d’autres termes, l’entreprise qui sous-traite doit, elle aussi, mettre la main à la poche.

« Cette prime, même symbolique, serait une reconnaissance », insiste le chef d’équipe, qui rappelle que les tâches « ingrates » ne sont pas cher payées. Dans son entreprise, « le salaire de base d’un agent s’élève à 1 200 euros net par mois pour un temps-plein ». Les années d’expérience ne rapportent pas lourd non plus. « Pour mes vingt ans d’ancienneté, j’ai environ 130 euros. » Sans compter que dans ce secteur, beaucoup travaillent à temps partiel.

« Les agents de propreté sont peu reconnus », déplore Lahouari Boubekeur, secrétaire national de la CFDT-Services. « Pourtant, c’est une activité qui est essentielle : vous imaginez s’ils arrêtaient de travailler ? Qui désinfecterait les Interphone, les transports et les hôpitaux ? Les entreprises de propreté et les clients doivent prendre leur responsabilité. » À la Fédération des entreprises de propreté (FEP), un guide des bonnes pratiques à adopter est en cours de distribution. Une mesure qui arrive « tard » selon Lahouari Boubekeur. « Nous avons déjà des préconisations de prévention des risques mais celui-ci sera plus complet », justifie Denis Pollet, chargé des relations sociales à la FEP. Est-ce suffisant ? Comment ce guide peut-il être utilisé à bon escient quand beaucoup de ces salariés ne maîtrisent pas la langue française ou ne savent pas lire ?

La législation est claire : ce sont les entreprises de propreté qui sont responsables de la sécurité de leurs salariés. À elles de fournir de quoi se protéger du virus. À la maison médicale de Cesson-Sévigné (Ille-et-Vilaine), Armelle Sibert, ancienne femme de ménage pendant vingt ans et aujourd’hui chargée de l’accueil des patients, sous-traité à Atalian, est désabusée. « Ce n’est certainement pas mon entreprise que je remercie. » Tous les jours, elle et les six femmes de ménage sous sa responsabilité s’arment de masques, doublent les gants et se camouflent sous les surblouses. Ce sont les médecins qui leur ont fourni ces équipements. « Ici, on a de la chance. D’autres collègues n’ont rien. C’est comme si notre entreprise nous envoyait au front sans armes*. »

Nettoyage des mains au gel hydroalcoolique, vitre en Plexiglas pour éviter tout contact, lavage des mains obligatoire à chaque entrée de visiteurs, tout est fait pour protéger les salariés. Pour les femmes de ménage qui travaillent aussi ailleurs, c’est le grand écart : « Lorsqu’elles vont sur d’autres chantiers, elles n’ont plus de protection », déplore Armelle Sibert. Interrogé par Mediapart sur l’absence de masques, Atalian dit en avoir commandé depuis le début de la crise. Mais ceux-ci ont été réquisitionnés. L’entreprise affirme avoir fait le nécessaire pour protéger ses salariés mais estime subir le manque de masques.

Avec cette pénurie, les agents de propreté sont livrés à leur propre sort. Fin mars, en arrivant au centre hospitalier de Valenciennes (Nord), les quinze salariées de la société Onet, qui assurent le nettoyage des chambres des malades infectés par le Covid-19, sont interloquées. Une infirmière leur demande de ne plus utiliser les masques FFP2 de l’hôpital. Ces derniers filtrent les bactéries et évitent de contracter le virus, contrairement aux masques chirurgicaux qui protègent les autres de celui qui le porte. « Nous étions dégoûtées ! Pour prévenir le manque, nous, les agents de service, n’avions plus droit à la protection maximale », se remémore Mélanie Dinato, salariée chez Onet depuis dix ans.

La déléguée syndicale CGT demande alors des comptes à sa société Onet. Les masques chirurgicaux sont suffisants, lui rétorque-t-on. « Nous nettoyons les sols, les murs de ces chambres trois fois par jour… pour 10,63 euros net de l’heure. Impossible de respecter la distance d’un mètre du patient. » Dénonçant ce deux poids deux mesures, les salariées menacent d’exercer leur droit de retrait et préviennent la presse locale. Le centre hospitalier est revenu sur sa décision. Toutefois ce n’est toujours pas Onet mais l’hôpital qui fournit les équipements. « Le vrai problème, c’est l’externalisation des services de propreté. On offre le contrat à celui qui propose les tarifs les plus bas alors que les conditions de travail des agents ne changent pas ! », s’insurge Émile Vandeville, secrétaire de l’union syndicale CGT de Valenciennes.

Et la communication désastreuse du gouvernement concernant les masques n’a pas poussé les entreprises de propreté à équiper leurs salariés. Le 17 mars, la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye a déclaré que le port du masque « n’est pas nécessaire si l’on n’est pas malade ». Une affirmation qui cachait en fait une pénurie de masques comme le racontait Mediapart (lire nos enquêtes ici et ). Et qui met la santé des salariés « invisibles » en danger. « S’il est légitime de prioriser la diffusion des masques FFP2 au personnel de santé, il ne faut pas oublier le personnel de propreté. Parmi ces employés, beaucoup ont une santé fragile, sont diabétiques, ont des problèmes cardiaques », alerte Lahouari Boubekeur.

À la FEP, on le sait : il faudra s’attendre à « une forte augmentation des demandes de désinfection dans les lieux publics et privés ». L’après-confinement ne pourra se faire sans ces agents. D’ores et déjà, à Paris, dans la gare de l’Est, malgré la baisse de fréquentation des usagers et la fermeture des bureaux, les salariés de Challancin – qui n’a pas répondu à nos demandes d’entretien – sont sur le terrain. Sans masque ni blouse jetable. D’autant que Catherine Guillouard, la PDG de la RATP, a assuré que le groupe procédait au « nettoyage désinfectant des véhicules de l’ensemble de nos modes de transport au moins une fois par jour avec des produits virucides ».

« On pourrait en profiter pour repenser nos salaires », lance une employée de Challancin, qui s’étonne que la lumière soit faite seulement sur les caissières et les livreurs. « Nous aussi, on veut une reconnaissance », s’agace-t-elle, amère.

 

* Pendant que nous écrivions ces lignes, nous avons appris qu’Atalian commençait tout juste à livrer des masques aux employés se trouvant sur les sites hospitaliers. Quid des autres salariés ? Ceux qui travaillent dans l’habitat n’en ont toujours pas.

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