L’impasse des mobilisations citoyennes dans la Ve République

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La militante féministe Caroline De Haas avait réussi à créer un début de mobilisation, avec la pétition contre la loi sur le travail et son projet de « pirater la présidentielle ». Elle a finalement décidé de rejoindre Cécile Duflot, candidate à la présidentielle. Pourquoi donc, en France, les mouvements citoyens ne trouvent-ils pas de débouchés politiques satisfaisants ?

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Elle voulait pirater la présidentielle, mais c’est finalement la présidentielle qui l’a piratée. La militante féministe Caroline De Haas, l’une des têtes de proue de la mobilisation citoyenne contre la loi sur le travail, a surpris beaucoup de monde en annonçant rejoindre la députée écologiste Cécile Duflot, dont elle dirigera la campagne à la primaire d’Europe écologie-Les Verts (EELV). Une annonce qui ne dit mot des expériences militantes de ces derniers mois, et qui a pris de court ceux qui l’ont suivie dans sa quête d’un débouché politique dépassant le cadre actuel des multiples candidatures à gauche pour 2017.

Lancée dans un processus d’« AG citoyenne » (accueillie lors d’un live dans les locaux de Mediapart) faisant suite à leur pétition contre la loi sur le travail (qui a recueilli 1,4 million de signataires), la réunion de divers collectifs et mouvements n’aura finalement pas passé l’été. À l’époque, Caroline De Haas confiait au terme de cette assemblée générale numérique : « En dessous de 50 000 signataires, ce sera compliqué de faire bouger les choses. » Depuis, le nombre de “pirates” volontaires plafonne à 12 000 promesses d’engagement.

La période estivale a, semble-t-il, achevé de convaincre la militante, et sa petite bande de trentenaires activistes numériques, déjà à l’origine d’initiatives comme le « contre-référendum pour une politique de gauche » ou la « primaire de gauche » (sans François Hollande), de lâcher l’affaire. Au grand dam d’autres citoyens engagés dans l’aventure et se sentant abandonnés en rase campagne, comme par exemple l’ancien porte-parole d’Attac Thomas Coutrot (lire ici sa « Lettre à Caroline », ou encore les réactions au billet de De Haas annonçant son départ).

« J’ai fait l’erreur de couper cet été et de prendre un mois de vacances pour me reposer », explique-t-elle. À son retour de congé, elle se dit découragée en lisant les échanges de mails, évoque la bureaucratisation du mouvement, son peu de diversité, les échanges peu bienveillants, parlant plus de stratégie que de fond, de sous-commissions que de campagnes militantes. D’autres ont déjà commencé à quitter la barque et à se rapprocher de prétendants à 2017. « On voulait vérifier l’intuition qu’un débouché citoyen était possible au-delà du mouvement contre la loi sur le travail, mais ça n’a pas pris », tranche-t-elle.

Caroline De Haas est une militante rodée à l’Unef, puis au féminisme à l’intérieur du parti socialiste (qu’elle a quitté en avril 2014). Elle assume l’impatience de ceux qui ne veulent plus perdre de temps à attendre le grand soir, son zapping militant laissant peu de place à la structuration dans le temps long. L’ancienne conseillère de Najat Vallaud-Belkacem préfère les petites victoires immédiates qui font avancer ses causes, quitte à ne pas franchement apparaître soucieuse du collectif. « Je n’avais pas envie de refaire une campagne d’interpellation. Je l’ai déjà fait en 2012, justifie la fondatrice d'Osez le féminisme, et on a obtenu un ministère de plein exercice pour le droit des femmes. Mais pour imposer des thèmes dans une présidentielle, il faut être en dynamique. Là, ce n’est pas le cas, on est très minoritaire, et moi je veux participer à un mouvement majoritaire dans la société. »

Par-delà la simple équation personnelle de Caroline De Haas (qui réfute toute dérive carriériste : « Rejoindre une candidate à 2 % dans les sondages, on a connu plus ambitieux plan de carrière »), c’est le constat de l’impuissance citoyenne face au personnel politique et aux blocages institutionnels de la Ve République qui se pose. « Comment tirer quelque chose de bien de ce système politique ?, se désole-t-elle ainsi. Même si on arrive à prendre le pouvoir, on n’est pas sûr d’arriver à changer les choses, on l’a bien vu avec ce quinquennat. Ça ne suffit même pas d’être ministre, il faut prendre l’Élysée. » Et d’ajouter : « On ne changera pas le système de l’extérieur, hélas. Il y a ceux qui espèrent une révolution, mais ce n’est pas vraiment l’ambiance du moment. Alors il faut essayer de le changer de l’intérieur… »

Derrière « l’exemple De Haas », c’est aussi l’impasse des dynamiques citoyennes qui est en jeu. Les expériences citoyennes sont innombrables en France comme ailleurs, mais elles ne s’imposent jamais en France, au-delà de micro-réussites locales. En tout cas pas au point d’ébranler, si ce n’est de bouleverser, une vieille classe politique devenue impotente, qui n’a toujours pas accepté la réforme, pourtant relative, du cumul des mandats. Les velléités d’engagement se heurtent à des partis devenus des théâtres d’ombres, incapables de séduire le moindre citoyen venu. Pour compléter le tableau, le syndicalisme en France n’est pas plus attirant. Quant à Nuit debout, comme le résume l'économiste Frédéric Lordon : « Le feu n’a pas pris. » Alors que les gauches européennes muent et se clarifient, sur fond de recrutement et de renouvellement de leur base militante, les gauches françaises continuent à créer chaque année des partis supplémentaires.

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