Municipales: «Le RN a déjà réussi à tisser un réseau notabiliaire»

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Le sociologue Sylvain Crépon, spécialiste de l’extrême droite, analyse les enjeux des municipales pour le Rassemblement national, qui cherche encore à se légitimer par un ancrage local.

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Le Rassemblement national, qui fait sa rentrée ce week-end à Fréjus, va lancer dans cette ville dirigée par le parti depuis 2014 sa campagne des municipales. Marine Le Pen a annoncé qu’elle souhaitait des listes ouvertes et a tendu la main aux élus LR dont le parti est exsangue. Le sociologue Sylvain Crépon, maître de conférence à l'université de Tours et spécialiste de l’extrême droite, analyse la stratégie du parti de Marine Le Pen dans ce scrutin. 

Le Rassemblement national se lance dans la campagne des municipales. Quel est l’enjeu du parti pour ce scrutin ?

Sylvain Crépon : Il y a un enjeu, en termes d’image, à se légitimer par un ancrage local. Dans ce scrutin, le RN se retrouve devant une équation difficile à résoudre, car il souffre d’un déficit d’implantation locale, y compris dans des zones où, sur un plan national, il fait des scores importants.

Il faut rappeler que le RN n’a pas de tradition municipale. Jean-Marie Le Pen, qui redoutait la création de baronnies locales, qu’il voyait comme une menace pour son omnipotence à l’intérieur du parti, s’est toujours empressé de décapiter celles qui pouvaient émerger. Or on ne peut pas gagner une élection majeure – la présidentielle ou les législatives – sans avoir un très puissant réseau d’élus locaux.

Marine Le Pen a compris que, pour prendre le pouvoir, elle devait se doter d’un tel réseau clientélaire. Pour le RN, ce maillage local est aussi un moyen de relayer ses idées au niveau local et de s’assurer des connexions avec la société civile, mais aussi avec les autres forces politiques présentes sur le terrain en vue d’éventuelles futures alliances. Leur modèle, à cet égard, est le communisme municipal, qui a été un formidable levier de légitimation de l’idéologie communiste au niveau local, en dépit de relations compliquées avec les autres forces de gauche.

Marine Le Pen sortant de l'isoloir. © Reuters Marine Le Pen sortant de l'isoloir. © Reuters

Malgré ses très bons scores au plan national, le RN, arrivé en tête aux élections européennes, détient encore peu de villes. Qu’est-ce qui freine sa progression à l’échelle locale ?

D’abord, le mode de scrutin de liste à deux tours, avec prime majoritaire, ne lui est pas favorable. Et comme il ne dispose pas d’alliés d’envergure, il est extrêmement compliqué pour lui de tirer son épingle du jeu à ces élections, à moins d’avoir des triangulaires ou des quadrangulaires, qui sont des configurations extrêmement rares.

Il y a autre chose qui gêne le RN – ce que les responsables du RN reconnaissent eux-mêmes en privé –, c’est que, ne dirigeant pas beaucoup d’exécutifs locaux, ils ont peu de ressources à distribuer pour entretenir une politique clientéliste. Dans le municipalisme à la française, c’est un frein important.

L’analyse du socialisme municipal faite par le politologue Philippe Juhem* est très intéressante à cet égard. Alors qu’on croit souvent que la conquête d’une mairie passe par la mobilisation d’une base militante – en gros, plus on va avoir un maillage militant important, plus on va avoir de chances de conquérir une mairie –, c’est en réalité le contraire qui se passe. C’est bien plutôt le fait de conquérir une municipalité qui va attirer des adhérents a posteriori qui attendent, en retour, des rétributions en cherchant à s’inscrire dans un réseau clientélaire. Il serait intéressant de regarder ce qui s’est passé, à ce niveau-là, dans les villes conquises par le FN en 2014.

Pour ces élections, le Rassemblement national a annoncé qu’il souhaitait des listes d’ouverture large. La crise profonde dans laquelle sont plongés Les Républicains représente-t-elle une occasion de nouer des alliances ?

Les Républicains, en tout cas au niveau national, ne sont pas prêts à s’allier au RN. Ils l’ont dit et redit. Au niveau local, les choses sont un peu différentes, puisque cela fait en réalité très longtemps que ces gens se parlent et envisagent des stratégies communes.

Aujourd’hui, la situation de LR est extrêmement compliquée. Même si, au niveau local, les choses sont un peu plus subtiles, étant donné que beaucoup d’édiles sont malgré tout solidement implantés, une grande partie de leurs électeurs semble se détourner vers Macron. Le centre-droit, avec lequel ils faisaient traditionnellement alliance est aujourd’hui logiquement acquis à la République en marche. Avec qui vont-ils pouvoir s’allier ? Certains LR qui n’ont plus grand-chose à perdre auront peut-être la tentation de se rapprocher du RN. Certains le feront sans doute sans étiquette, à partir du moment où la direction de LR a été très claire, et en présentant leur liste comme le rassemblement « des bonnes volontés ». Dans des régions comme PACA, ce sont sans doute des choses auxquelles on va assister.

Il suffit d’ailleurs de regarder les voix obtenues aux élections sénatoriales par David Rachline et Stéphane Ravier, qui n’ont pu être élus que grâce aux voix d’autres listes, pour voir que le RN a déjà réussi à tisser un certain réseau notabiliaire. Sur ce plan, un certain palier a été franchi, même s’il est resté encore limité ces dernières années. Mais, assurément, la pression en faveur d’alliances viendra davantage du bas, des édiles locaux, que des états-majors nationaux. 

Cette stratégie d’ouverture peut-elle lui permettre de faire une percée aux municipales, un scrutin qui lui est traditionnellement peu favorable ?  

Les configurations locales sont vraiment très spécifiques, ce qui rend tout exercice de pronostic à l’échelle nationale difficile. Et c’est d’autant plus compliqué de le faire que le RN réalise ses meilleurs scores dans des petites municipalités, dans ces zones périurbaines sur lesquelles on ne dispose pas d’enquêtes, contrairement aux grandes villes ou aux territoires plus étendus comme les régions ou même les départements.

D’un point de vue stratégique, le RN s’est d’ailleurs rendu à un principe de réalité et ne va effectivement pas investir des candidats partout. Il y a des grandes villes, ou des grands centres urbains, où, objectivement, c’est un peu peine perdue pour eux. Ils ont compris que ce n’était pas la peine de développer de l’énergie et des moyens pour juste avoir une visibilité qui ne débouche sur rien.

Dans les villes qu’il a remportées en 2014, le RN a, semble-t-il, eu à cœur de ne surtout pas faire de vagues et de se présenter en bon gestionnaire. Ce sera payant ?

Les maires RN n’ont pas reproduit les erreurs des années 1990. On se souvient de l’épisode de Catherine Mégret (qui avait remplacé son époux à la mairie en raison de inéligibilité de ce dernier pour dépassement du plafond de dépenses de campagne), qui voulait octroyer une prime pour tout enfant français né sur la commune et qui avait été condamnée au tribunal correctionnel pour « discrimination ». Cela les faisait apparaître non seulement comme un parti antirépublicain mais aussi comme des amateurs.

Là, il semble qu’ils aient plutôt eu pour consigne de se montrer crédibles, donc bons gestionnaires : on maîtrise les dépenses, on n’augmente pas les impôts… En évitant toute décision trop polémique. Ils se sont coulés dans le moule du clientélisme municipal à la française en subventionnant, par exemple, les associations susceptibles de leur être favorables, voire en tâchant de séduire les autres.

N’y a-t-il pas un risque de décevoir dans ce cas un électorat en quête de rupture?

Non, je ne le pense pas, parce que de toute façon il n’y a pas, en termes d’offre politique, plus radicaux qu’eux. Ceux qui pourraient être déçus, parce qu’ils auraient péché par un accommodement avec le « système », ne peuvent que se dire qu’avec LR ou LREM, ce serait encore plus mou. Cela ne peut que leur apporter une légitimité qui leur faisait défaut.

Avant Fréjus, Marine Le Pen a fait sa première apparition de la rentrée à Hénin-Beaumont, remportée en 2014 par Steeve Briois. C’est un peu la ville modèle pour le parti ?

Le Rassemblement national a effectivement dit qu’il souhaitait appliquer à l’ensemble du territoire ce qu’ils avaient fait à Hénin-Beaumont. Steeve Briois est vraiment l’homme de la stratégie municipale du RN. C’est lui qui a organisé la formation des cadres sur le sujet.

Il s’est donné dans sa ville une image d’édile qui gère sa commune en « bon père de famille ». Il ne fait pas de remous et continue à faire valser les petites mamies dans les Ehpad… Et ça marche.

Après avoir conquis la mairie, le RN a réussi à faire élire des députés dans les circonscriptions alentour. Le PS, qui était la principale force de la commune, n’est nulle part. Les Républicains n’ont pas de réel ancrage ici et le centrisme gestionnaire de LREM a peu de perspectives dans ce genre de territoire où la chaleur des relations interhumaines et le rattachement à l’histoire ouvrière locale sont des éléments primordiaux.

Il y a donc un contexte particulier et la recette n’est pas applicable partout. En effet, cela fait plus de 30 ans que Briois, homme du pays, laboure le terrain sans relâche en déployant une stratégie quasi militaire, même s’il cultive une image modeste et sait montrer quand il le faut de véritables qualités humaines. Il quadrille le terrain sans relâche, connaît, grâce à son conseiller Bruno Bilde, la sociologie électorale locale sur le bout des ongles et dispose de militants dévoués et d’une redoutable efficacité. Peu de candidats frontistes peuvent se prévaloir de telles ressources.

*Juhem, Philippe. « La production notabiliaire du militantisme au Parti socialiste », Revue française de science politique, vol. vol. 56, no. 6, 2006, pp. 909-941.

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