Retraites: face à la crise sociale, le gouvernement promet de prendre le temps

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Après plusieurs jours de polémiques sur la date d’entrée en vigueur du futur « système universel », le premier ministre et le haut-commissaire à la réforme se sont affichés unis lors d’un débat organisé à Pau, dans la soirée, jeudi 14 novembre. Face à la tension sociale et avant la journée de grève du 5 décembre, Edouard Philippe et Jean-Paul Delevoye ont assuré qu’il n’y avait pas urgence à trancher les points douloureux.

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Avancer pas à pas le long du gouffre, en croisant les doigts pour ne pas basculer avant d’être arrivé à bon port : la position de l’exécutif face à son projet de réforme des retraites est bien inconfortable. Trois semaines avant le 5 décembre, journée de protestation contre la réforme qui s’annonce très suivie, mais aussi devant les foyers de contestation qui s’embrasent les uns après les autres, et après plusieurs jours de cacophonie entre les divers acteurs chargés du sujet, Emmanuel Macron et son gouvernement ont pris conscience de l’ampleur de la tâche qui les attend.

Ce jeudi 14 novembre à Pau, le premier ministre Édouard Philippe et le haut-commissaire à la réforme des retraites  se sont attelés à la besogne, en participant à l’un des ateliers citoyens organisés un peu partout en France depuis plus d’un an. Accueillis par le maire de la ville François Bayrou dans un parc des expositions bouclé par des CRS en armes, ils ont tenté de convaincre une centaine de participants, tout en maintenant un équilibre délicat : aligner les arguments en faveur de la réforme, certes, mais aussi marteler que tout n’est pas encore décidé et que rien ne presse pour le faire.

Jean-Paul Delevoye à Pau, le 14 novembre. © DI Jean-Paul Delevoye à Pau, le 14 novembre. © DI

« Ni Jean-Paul Delevoye, ni moi-même, ni personne ne se dit qu’il faut transformer le système de retraites parce que ça serait facile ou parce qu’on voudrait être populaires », a concédé en préambule Édouard Philippe, arrivé sous les applaudissements pour présenter le futur système par points, qui engloberait toutes les situations couvertes aujourd’hui par 42 régimes distincts. Un nouveau régime dont la création pose de nombreuses questions.

« Notre conviction, c’est que créer un système universel, dans lequel tous les actifs cotisent dans les mêmes conditions pour payer les pensions de tous les retraités, est un système plus solide qu’un système fondé sur 42 régimes, qui connaissent des situations démographiques différentes et qui, après avoir impliqué des droits et des devoirs différents, créent non des injustices, mais des choses qui paraissent incompréhensibles aujourd’hui », a résumé le chef du gouvernement pour justifier son ambition réformatrice.

Il a déroulé plusieurs des exemples qui sont au cœur de l’argumentaire gouvernemental et qui démontrent que le système actuel crée des inégalités et des situations absurdes : « le conducteur de bus au Havre ou à Pau qui part à la retraite dix ans après celui de Paris », les naissances qui donnent droit à des bonifications pour les parents de huit trimestres dans le privé et de seulement deux trimestres dans le public, les droits à la retraite différents si l’on démarre sa carrière dans la fonction publique pour la finir dans le privé, plutôt que l’inverse…

Le duo gouvernemental a aussi rappelé que les femmes sont les grandes perdantes du régime actuel, car leurs carrières sont hachées et plus courtes que celles des hommes. Ainsi, 70 % des bénéficiaires du minimum retraite sont des femmes, et elles sont 20 % à conserver un emploi jusqu’à 67 ans, pour éviter la décote qui frappe jusqu’à cet âge la pension des salariés n’ayant pas cotisé un nombre suffisant de trimestres.

Globalement, le gouvernement estime que les 40 % de retraités touchant les plus basses pensions sortiront gagnants de sa réforme… qui se fait à enveloppe constante (14 % du PIB au maximum), ce qui signifie donc que 60 % des retraités y perdront.

Mais Édouard Philippe préfère voir dans le futur régime « un système lisible et clair parce qu’il est documenté », et dont l’équilibre financier est automatiquement garanti. « Je vois bien qu’il y a des doutes sur l’acceptabilité », a reconnu le premier ministre en réponse à des questions. « Mais si vous vous arrêtez à ça, il faut ranger les stylos, ne plus jamais rien faire, considérer que le système actuel est parfait et qu’il ne faut plus le toucher », a-t-il insisté.

Pas question pour autant de trop s’avancer. Aujourd’hui, le système des retraites « n’est pas dans une situation financière telle qu’il serait urgent de le réformer », et il n’est ni « mauvais » ni « en faillite », a assuré le chef du gouvernement, contredisant au passage sa propre porte-parole Sibeth Ndiaye, qui avait assuré le matin même sur France Inter qu’il allait « très, très mal ».

Un mouvement de balancier qui révèle toute l’ambiguïté gouvernementale. « D’un côté, il y a à Matignon une inquiétude forte sur la trajectoire des finances publiques, et les 320 milliards de pensions versés chaque année pèsent lourd dans le débat, décrypte un bon connaisseur du système. De l’autre, la crainte est là de déclencher une mouvement de protestation qui déborderait des cadres traditionnels. »

Le climat social actuel n’a en effet pas de quoi rendre serein l’exécutif. À partir du 5 décembre, l’Unsa, la CGT, FO, Solidaires et la FSU appellent à une grève reconductible à la RATP et à la SNCF, d’où a déjà jailli en octobre une série de mouvements spontanés, lancés hors cadre syndical. Une partie des enseignants suivront.

D’autres aussi, sans doute. Le pouvoir a regardé avec inquiétude les milliers de soignants défiler jeudi contre la disette financière de l’hôpital public, ou les rassemblements, parfois remuants, mardi contre la précarité étudiante, à la suite de l’immolation par le feu d’un jeune Lyonnais privé de bourse. Sans oublier les « gilets jaunes », qui célèbreront samedi le premier anniversaire de leur mouvement, et dont la partie la plus proche du mouvement social a appelé début novembre à rejoindre la mobilisation contre les retraites.

D’où la série d’annonces récentes censées aider à « débrancher », secteur par secteur, les mécontentements. Et éviter qu’ils ne s’agrègent pour déferler dans la rue en décembre, soudés par un rejet d’une réforme susceptible de concerner tous les Français. Juste après la marche des services de santé, Emmanuel Macron a annoncé un « plan d’urgence », qui sera dévoilé le 20 novembre. Le gouvernement avait déjà promis de payer une partie des heures supplémentaires des policiers en colère, essayé de rassurer les avocats inquiets de la manière dont la réforme des retraites les touchera, et même remis à plus tard son intention de faciliter le travail en soirée dans les supermarchés.

Matignon a en fait très tôt pris conscience des difficultés qui s’annonçaient. Agacé par les polémiques sur le voile qui ont occupé le terrain politique et médiatique pendant plus d’un mois, Édouard Philippe aurait préféré que ses troupes se concentrent sur la façon d’éteindre la mobilisation du mois de décembre. « Ça va être sportif », a encore prévenu le premier ministre, le 5 novembre, lors d’une réunion du groupe majoritaire à l’Assemblée nationale, en priant les députés de promouvoir davantage la réforme.

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