La cause animale se lance à l’assaut de l’écologie politique

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Le Rev, parti créé par Aymeric Caron, nourrit déjà de grandes ambitions, et d’abord celle de prendre le leadership sur le créneau de l’écologie politique. Il espère fédérer une base militante large autour de l’engouement pour le véganisme.

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Sur son T-shirt, le poing levé est une patte de chien. C’est après la lecture du best-seller de Jonathan Safran Foer Faut-il manger des animaux ? que Gaspard, 26 ans, a changé de vie. Presque dix ans d’efforts pour devenir végétarien, puis végétalien : pas si simple de libérer l’homme de l’exploitation animale. Assis à côté de lui, son copain Paul, 24 ans, arbore un polo estampillé « FVM » – pour « Festival végane de Montréal ». Son déclic à lui a été une vidéo de l’association L214 dévoilant l’extrême violence dans un abattoir. Un choc psychologique et une révélation politique qui l’ont conduit dans cette splendide salle Arts déco du pavillon Wagram, à quelques encablures des Champs-Élysées.

Pour Gaspard et Paul, ce pluvieux samedi 12 mai est un grand jour : ils assistent à la première réunion politique de leur vie. L’invitation est arrivée sur leur mur Facebook, charriée par leurs réseaux véganes. Ils viennent pour voir s’ils se décident à rejoindre officiellement le « Rev » (Rassemblement des écologistes pour le vivant), le nouveau parti au nom soixante-huitard lancé par le journaliste Aymeric Caron. Paul part avec un a priori très positif : « J’ai déjà parlé à Jean-Vincent Placé : il mange encore de la viande. Où est la cohérence avec l’écologie ? Au moins, avec Aymeric Caron, il y en a une. »

Devant un canapé installé sur une estrade, face à environ 400 personnes venues de partout en France, l’ancien chroniqueur star de Laurent Ruquier tient, d’emblée, à couper court à tout procès en sectarisme : « Nous prônons une société végane, mais nous ne demandons pas à nos membres d’être véganes ni même végétariens. »

© _jojean_

Le Rev, qui revendique 3 000 soutiens après l’appel lancé dans la presse en février, et dont les idées « arriveront un jour au pouvoir » selon Aymeric Caron, s’inscrit pleinement dans le nouvel engouement pour la cause animale : un parti « antispéciste », « non anthropocentré », où le bien-être humain ne peut s’entendre en dehors (ou en dépit) du bien-être animal.

Mais le Rev ne compte pas se cantonner à réclamer l’interdiction de la corrida, la fin de la pêche et de l’élevage pour la viande, et la fermeture des zoos. Féministe, antiraciste, non-violent, pro-migrants, pro-services publics, il milite aussi pour la réduction du temps de travail à 28 heures par semaine et la réinvention démocratique. L’une de ses idées phares : la mise en place d’une « Assemblée naturelle » en lieu et place du Sénat, qui aurait un droit de veto sur les mesures destructrices du vivant (lire le programme ici).

Un parti écolo de gauche, en somme ? « Vous pouvez le dire comme ça, mais notre projet de société dépasse les clivages », répond Benjamin Joyeux, numéro 2 du mouvement, et l’un des transfuges d’Europe Écologie-Les Verts qui gravitent autour Aymeric Caron.

  • Un nouveau repère

À la tribune du pavillon Wagram défilent les associations venues pour soutenir le lancement du Rev. Les plus applaudies sont les plus tapageuses : L214, l’association devenue célèbre grâce à ses vidéos de poussins broyés ou d’agneaux écartelés vivants, et Sea Shepherd, l’organisation du charismatique capitaine canadien Paul Watson, qui chasse les chasseurs de baleines sur les océans.

Il y a aussi l’Association de protection des animaux sauvages (ASPAS) qui combat, à coups de procédures judiciaires, le recours à la petite et la grande vènerie, la Fédération des luttes pour l’abolition des corridas (FLAC), la Fondation Brigitte-Bardot ou l’association Peta, qui s’est fait connaître pour ses publicités coup de poing antifourrures… « On doit faire beaucoup pour changer notre monde, dit au micro Brigitte Gothière, porte-parole de L214. Voir un nouveau parti émerger [va dans ce sens], espérons que demain, les partis se battront pour les êtres sentients [sensibles et conscients – ndlr]. »

Si nul ne peut savoir si l’avenir de la politique française passera par la cause animale, le créneau semble aujourd’hui plus porteur que par le passé. « La sensibilité animaliste remonte à Pythagore, et le véganisme remonte à 1944, tout cela est donc une vieille histoire, explique Marianne Malka, sociologue et enseignante à l’université Paul-Valéry de Montpellier. Néanmoins, depuis une dizaine d’années, grâce aux actions de communication de L214, Peta ou Sea Shepherd, qui sont devenues virales sur Internet et les réseaux sociaux, la popularité du véganisme a explosé : même si on compte toujours 2 à 3 % de purs véganes en France, c’est devenu une pratique ‘‘cool’’, notamment dans les centres urbains, et elle fait l’objet d’un véritable business. »

Christophe Traïni, professeur de science politique à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, y voit aussi une forme d’engagement très contemporaine, marquée par l’individualisme et la réaction émotionnelle : « L’implication dans la cause animale s’est vue remise à la page par le véganisme. C’est un engagement dans l’air du temps : pour les idées qu’il véhicule autour de la bientraitance animale, mais aussi parce qu’il se rapporte à l’alimentation et intègre une dimension du ‘‘souci de soi’’ importante. »

De là à en faire un sujet central de politique « politicienne » ? Si le FN avait flairé depuis longtemps le filon – mais sur un axe « ami des bêtes » –, la thématique animale a débarqué, sabre au clair, dans l’arène politique lors de la dernière présidentielle. Les candidats ont été interpellés personnellement, voire notés (bons points pour Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon et Nicolas Dupont-Aignan) par des associations d’activistes. Le leader de La France insoumise ne s’y est pas trompé, qui s’est mis au quinoa et compare désormais l’engagement végane à celui du trotskisme de sa jeunesse. Quant à Aymeric Caron, il n’hésite pas à affirmer que « la protection animale est le marxisme du XXIe siècle » !

La thématique offre en tout cas l’opportunité de cibler un nouvel électorat. Plus populaire, plus jeune, plus féminin : « On touche des gens qui votent habituellement peu », souligne ainsi Nathalie Dehan, l’une des porte-parole du Parti animaliste, seul parti politique français centré uniquement sur la défense des animaux. « On sent que de plus en plus de Français sont sensibles à la protection animale, et qu’ils ont envie que le sujet soit transporté dans le monde politique », ajoute-t-elle, arguant du fait que le Parti animaliste, fondé à l’automne 2016, a dépassé 1 % dans 87 circonscriptions aux dernières élections législatives.

Mieux : alors que les mouvements contestataires traditionnels sont en mal de victoires, les défenseurs des animaux peuvent se targuer d’avoir obtenu de récentes conquêtes. Après l’interdiction des animaux dans les cirques en Italie, l’idée semble peu à peu faire son chemin en France (lire ici). Les grandes décisions positives prises par l’Union européenne tournent aussi autour de la protection animale : l’interdiction de la pêche en eau profonde en 2016 ou de la pêche électrique au début de l’année (lire ici).

« Dans le contexte actuel de dislocation globale du champ politique français, voire mondial, la question animale peut constituer un nouveau repère pour les citoyens », observe le politologue Christophe Traïni. « Cette institutionnalisation de la sensibilité animaliste, qui restait jusqu’ici en marge de l’histoire politique, prouve que le sujet est de plus en plus consensuel, confirme Marianne Malka. Après, la question se pose de savoir s’il est plus efficace de passer par le champ politique ou par l’activisme associatif pour faire avancer ces idées. »

  • Doubler EELV

Du point de vue du Rev, la cause animale est en tout cas un bon moyen de remettre en selle l’autonomie de l’écologie politique, à un moment où l’extrême faiblesse d’EELV pourrait le pousser à la fusion avec Génération.s, le parti de l’ex-socialiste Benoît Hamon. Autrement dit, il y a une place à prendre. « À force de s’emmêler les pinceaux dans les stratégies électoralistes, EELV n’est plus audible, il a perdu sa raison d’être, estime Benjamin Joyeux, qui a bien connu la maison pour y avoir milité dix ans. Nous proposons une écologie radicale, inspirée de la ‘‘deep ecology”, qui se suffit à elle-même. »

Même constat sévère de Philippe Bouriachi, membre du conseil fédéral d’EELV, venu passer une tête au pavillon Wagram : « À EELV, ça fait bien longtemps qu’on ne fait plus d’écologie, mais qu’on fait de la politique. Le Rev peut offrir une alternative aux écolos déçus. » « Si EELV n’était pas ce qu’il était, il aurait 100 000 adhérents ! », veut croire Édouard Gaudot, ancienne plume de Daniel Cohn-Bendit, qui milite aujourd’hui au sein du mouvement CitoyenS, soutien du Rev.

D’où l’ambition du Rev de devenir, à long terme, numéro un sur l’espace de l’écologie politique et, à court terme, de dépasser les 5 % aux prochaines élections européennes. Un objectif ambitieux pour ce lilliputien politique qui n’a, pour l’heure, ni organisation structurée ni les finances nécessaires pour mener une campagne électorale.

Mais le mouvement pourrait rapidement se faire un nom. Notamment grâce à son incarnation forte en la personne d’Aymeric Caron, auteur de plusieurs essais à succès comme No steak (Fayard, 2013) ou Utopia XXI (Flammarion, 2017), et pressenti pour être tête de liste aux européennes. À côté, EELV, déserté par ses figures charismatiques historiques – Daniel Cohn-Bendit parti chez Macron, Cécile Duflot à Oxfam – fait pâle figure…

Chez les Verts pourtant, on feint de ne pas voir la concurrence. « Je trouve ça positif : plus il y a d’organisations politiques qui défendent l’écologie, mieux c’est pour nous, car cela crée une dynamique, minimise le secrétaire national David Cormand. D’ailleurs, les Verts ont toujours été attachés, au-delà de la cause animale, à l’antispécisme. »

Porte-parole d’EELV, Julien Bayou est plus cash : « On a bien compris qu’ils veulent prendre le créneau d’EELV et oui, il y a un risque électoral pour nous s’ils font un bon score aux européennes. Ce serait donc intéressant qu’on travaille ensemble, car il y a un trouble chez les écolos de voir des trucs groupusculaires se créer, au risque de l’émiettement. » Pas un hasard, peut-être, si la sénatrice verte Esther Benbassa est passée à la réunion du 12 mai, mais n’a pas voulu y prendre la parole. Un signe que le jeu est ouvert.

Sur le trottoir de la rue de Wagram, sous la pluie fine du mois de mai, Paul et Gaspard sont loin de ces considérations politiciennes. Ils ne regrettent pas d’être venus. Le discours très politique d’Aymeric Caron les a séduits. Ils brûlent désormais de passer à l’action et de rejoindre l’un des groupes de travail locaux que le Rev a promis de mettre sur pied. Un média alternatif devrait aussi voir le jour à la rentrée prochaine. Le début, peut-être, d’un nouveau cycle.

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