France

La préfecture du Calvados accusée de mettre en danger un demandeur d’asile soudanais

La préfecture du Calvados s’est fendue cet été d’un communiqué révélant l'identité et le parcours d'un demandeur d’asile soudanais enfermé en rétention, le mettant ainsi en grave danger en cas de retour dans son pays.

Rémi Yang

16 août 2021 à 12h59

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« Un rassemblement est programmé ce jeudi 29 juillet à 17 heures concernant la situation d’Idriss*, ressortissant de nationalité soudanaise. Les éléments qui suivent présentent sa situation. » Dans ce communiqué, publié sur Twitter une heure avant la tenue d’une conférence de presse organisée par des associations locales en soutien à Idriss, la préfecture du Calvados a exposé en détail la situation du jeune demandeur d’asile Soudanais de 22 ans, actuellement retenu au centre de rétention de Oissel, le plaçant ainsi en situation de danger en cas d'expulsion dans son pays.

La préfecture y révèle le vrai patronyme d’Idriss et comment il aurait « tromp[é] les autorités françaises sur sa situation réelle » en se déclarant mineur. Elle expose sa récente condamnation pour avoir « asséné un coup de couteau à un chauffeur de poids lourd », et révèle sa demande d’asile en France. On apprend également qu’il a « refusé la réalisation d’un test de dépistage COVID, dans la perspective d’un vol à destination du Soudan prévu le 28 juillet 2021 [...] »

« On a vraiment été choqué de ce communiqué qui dévoile l’identité d’Idriss, parce qu’il est un demandeur d’asile, évoque-t-on à La Cimade. C’est la première fois qu’on voit ça. » De son côté, la préfecture assure avoir rédigé le document dans le but de « rétablir la vérité en ce qui concerne les faits », en réponse à l’association qui avait elle-même produit un communiqué sur la situation d’Idriss. « En particulier, ce document mentionnait que le préfet, “au mépris de [la] demande de protection [d’Idriss] et en toute illégalité, [...] a transmis sa décision aux autorités soudanaises”. Cette affirmation, visant explicitement le préfet du Calvados, était calomnieuse et fausse », estime l’institution, contactée par Mediapart. 

Début août, Idriss a déposé par la voix de son avocat un référé au tribunal administratif de Caen pour faire retirer le communiqué de la préfecture, arguant que les informations qu’il contient mettraient sa vie en danger si elles parvenaient aux autorités soudanaises. « Pour le Soudan, Idriss est un traître. Surtout qu’il a demandé l’asile dans un autre pays. S’il rentre là-bas, il risque la prison, voire pire », met en avant Cécile du Collectif citoyen/ne/s Ouistreham. 

Dans sa décision rendue le 5 août, la juge des référés a donné raison à la préfecture, estimant que son communiqué « a été relativement peu commenté et partagé », et qu’« aucun élément ne permet d’affirmer que les autorités soudanaises seraient susceptibles d’être informées à très court terme du contenu du communiqué de presse ».  Le tribunal souligne néanmoins que le document produit par la préfecture mentionne « l’existence d’une [...] demande d’asile ainsi que l’identité complète du requérant »

« Il venait souvent chez moi. C’est comme s’il faisait partie de la famille. »

Originaire du Darfour, Idriss a quitté Nyala, sa ville natale, en 2014 pour fuir la guerre. Après avoir traversé le Tchad et la Libye, où il a été emprisonné et torturé, il est arrivé sur l’île de Malte avant de passer en Italie puis en France, il y a un an. 

Depuis, il essaie de rejoindre l’Angleterre par Ouistreham, où une communauté de 50 à 60 migrants soudanais s’est installée dans un campement avec le même but. Nina, membre du Collectif citoyen/ne/s Ouistreham, l’a connu dès son arrivée dans le Calvados. Elle décrit « un jeune homme qui n’avait jamais d’histoire », « adorable » et « souriant ». « Il venait même souvent chez moi, rembobine cette mère de deux enfants. C’est comme s’il faisait partie de la famille. »

Un groupe de migrants soudanais près du terminal des ferries de Ouistreham en décembre 2018. © Photo Artur Widak / NurPhoto via AFP

Le 9 juin, Idriss a essayé de s’introduire dans un camion en direction de l’Angleterre avec un de ses camarades. Le chauffeur du poids lourd les a repérés et une altercation s’en est suivie. Idriss est accusé d’avoir blessé le routier au poignet avec le couteau à huître dont il s’était servi pour déchirer la bâche de la remorque. « Le chauffeur a porté plainte, mais il n’était pas là à l’audience, se rappelle Nina. Dans son témoignage, il expliquait qu’il ne pouvait pas formellement affirmer avoir été blessé par le couteau. Et puis la blessure, c’était une estafilade : Idriss ne lui a pas planté le couteau. » 

Le jeune Soudanais a terminé en garde à vue. Le 14 juin, il a été condamné à six mois avec sursis assortis d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF) et d’une interdiction de retour sur le territoire français (IRTF) d’un an. Après son jugement, Idriss a été enfermé au centre de rétention en attendant son expulsion. « Il a très envie de rester ici, souligne Nina, qui va le voir deux fois par semaine au centre de rétention de Oissel. Il apprend le français. C’est quelqu’un qui a envie de faire des choses, de construire sa vie. »

Après une demande d’asile formulée en rétention et refusée par l’Ofpra dans des conditions que dénonce Cécile du Collectif citoyen/ne/s Ouistreham - « l’entretien s’est déroulé en arabe tchadien, une langue qu’il comprend très mal. » –, Idris s’en remet à la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), qui devrait étudier son dossier en appel. « Nous demandons la libération d’Idriss pour qu’il puisse préparer son entretien à la CNDA dans les meilleures conditions », revendique Cécile, qui demande également l’annulation de son expulsion.  

« Il nous a dit plusieurs fois : “Si je retourne au Soudan, je suis mort” », témoigne-t-elle. « Le renvoyer au Soudan serait signer son arrêt de mort, alertait aussi La Cimade dans son communiqué. Début juillet, il a reçu des nouvelles du Soudan : plusieurs membres de sa famille ont disparu, morts ou en fuite. Il n’a plus aucune nouvelle d’eux depuis 3 semaines, ni de son frère qui serait actuellement en Libye. »

Vendredi 13 au soir, la veille de son audience devant le juge des libertés et de la détention (JLD) – qui statue sur sa remise en liberté –, Idriss a tenté de mettre fin à ses jours en avalant du gel hydroalcoolique, après avoir refusé un deuxième test PCR. Ce qui constitue désormais un délit depuis le passage de la loi sur le passe sanitaire (lire ici notre article sur le sujet) et pour lequel Idriss, s’il est poursuivi, risque jusqu’à trois ans de prison ferme et une IRTF de 10 ans. Cette peine viendrait s’ajouter aux six mois de prison avec sursis auxquels il a été condamné après l’altercation avec le chauffeur routier.

Samedi matin, le JLD s’est prononcé pour la libération d’Idriss, hospitalisé dans un établissement psychiatrique. 

Rémi Yang


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