Djouhri, un Rastignac des temps modernes cerné par un livre et la justice

Double actualité pour Alexandre Djouhri, l’un des principaux protagonistes de l’affaire des financements libyens. Tandis que sort un livre d’enquête, L’Affairiste (Stock), la cour d’appel de Paris doit se pencher, ce 17 octobre, sur une requête de l’intermédiaire sarkozyste qui demande la levée du mandat d’arrêt qui le vise.

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Le sort d’Alexandre Djouhri, l’un des principaux protagonistes de l’affaire des financements libyens, se joue cette semaine sur deux fronts en même temps : éditorial et judiciaire. Tandis que paraît, ce mercredi 16 octobre, un livre d’enquête signé par deux journalistes du Monde, L’Affairiste (Stock), la cour d’appel de Paris se penchera, le lendemain, jeudi 17 octobre, sur une requête de l’intermédiaire sarkozyste, qui demande la levée du mandat d’arrêt qui le vise dans le dossier libyen et lui impose d’être assigné à résidence depuis dix-huit mois à Londres.

Dans cette affaire, qui vaut déjà à l’ex-président Nicolas Sarkozy ainsi qu’à ses anciens ministres Claude Guéant et Éric Woerth plusieurs mises en examen, Alexandre Djouhri est réclamé par la justice française pour une longue liste de délits présumés : « corruption active », « faux et usage de faux », « complicité de détournement de fonds publics », « recel et blanchiment de détournement de fonds publics » et « blanchiment de fraude fiscale ».

© DR

Au rayon librairie, c’est la deuxième fois qu’un ouvrage est consacré à Alexandre Djouhri, détonnant personnage, pudiquement qualifié d’intermédiaire, qui s’est taillé une place à part dans les corridors secrets de la République française ces deux dernières décennies.

Après La République des mallettes (Fayard), de Pierre Péan en 2011, les journalistes du Monde Simon Piel et Joan Tilouine signent en cet automne le roman-vrai d’un demi-sel des bas quartiers devenu, sous Chirac puis Sarkozy, l’interlocuteur et facilitateur privilégié de puissants dirigeants économiques, politiques et médiatiques, qu’ils soient français ou étrangers.

Dans ce récit au scalpel, écrit sous forme chronologique, on retrouve tous les ingrédients d’un héros balzacien – on pense évidemment à Rastignac –, de son ascension jusqu’à sa chute. Forcément vertigineuse. La violence héritée des jeunes années, le triomphe de l’argent roi et les trahisons d’un monde sans pitié vont prendre, les années passant, pour toile de fond les secrets de l’État, les appétits industriels et politiques les plus féroces et les déchirements de la droite française.

Les deux auteurs de L’Affairiste, spécialistes, pour l’un, des affaires politico-financières et, pour l’autre, de l’Afrique, ont réuni une somme trapue de documents sur leur sujet, mais aussi recueilli les témoignages de très nombreuses personnes qui ont, un jour, croisé le chemin d’Ahmed Djouhri, né en 1959 en Seine-Saint-Denis dans une modeste famille d’origine algérienne. C’est vrai des acteurs de sa jeunesse, y compris des anciens braqueurs qu’il a fréquentés, comme des policiers qui lui couraient après dans les années 1980. C’est aussi vrai des capitaines d’industrie que Djouhri, devenu Alexandre, va côtoyer assidûment par la suite, comme des hommes politiques qu’il va assister, à sa manière, jusqu’à leur devenir manifestement indispensable.

Les auteurs, contrairement à Pierre Péan, ont également rencontré à plusieurs reprises le principal intéressé, qui, entre mille effets de manche et rodomontades dont il a le secret, a essayé de leur faire croire qu’il avait les moyens, s’il le voulait, de les faire virer du Monde

Évoquer le parcours d’Alexandre Djouhri, c’est convoquer inévitablement un aréopage de noms célèbres, synonymes de puissance : l’ancien maître espion Bernard Squarcini, l’ancien patron de Veolia et d’EDF Henri Proglio, feu l’ancien « Monsieur Afrique » d’Elf André Tarallo, l’ancien ministre Claude Guéant, l’ancien directeur de cabinet de Kadhafi Béchir Saleh, l’ancien secrétaire général du Quai d’Orsay Maurice Gourdault-Montagne, feu l’industriel Serge Dassault, le journaliste Hervé Gattegno (actuel directeur des rédactions du Journal du dimanche). Tous ces noms et ce qui les relie à « Monsieur Alexandre », comme Djouhri est parfois surnommé, parsèment la lecture de L’Affairiste.

Plusieurs scènes du livre valent le détour. Et tout particulièrement celle de la rencontre des auteurs avec Claude Guéant, l’ancienne âme damnée de Nicolas Sarkozy, pris dans la nasse judiciaire de l’affaire libyenne et de nombreux autres scandales politico-financiers liés à l’ancien chef de l’État. Face aux journalistes qui l’interrogent sur sa relation avec Djouhri, qui confine à « l’emprise », selon le titre d’un chapitre du livre, Guéant répond : « Oui, Alexandre Djouhri me manque… » L’ancien numéro deux de l’Élysée et ministre de l’intérieur livre un témoignage plus crépusculaire que jamais : « Mes amis s’éloignent et mon honneur est définitivement sali. »

Il faut dire que, dans l’affaire libyenne, Claude Guéant est soupçonné par les juges d’instruction d’avoir profité en 2008 d’un virement de 500 000 euros (pour aider à l’achat d’un appartement), derrière lequel se cache… Alexandre Djouhri. En contrepartie de quoi le même Guéant est accusé de s’être entremis auprès des dirigeants de la multinationale EADS afin que ceux-ci consentent à verser des commissions à Djouhri en marge d’un marché de vente d’Airbus à la Libye de Kadhafi. Un pacte de corruption, d’après les juges.

Alexandre Djouhri (photo non datée) © DR/Mediapart

Comme le relate L’Affairiste, Alexandre Djouhri apparaît à plusieurs moments cruciaux de l’affaire libyenne. Outre l’épisode Guéant, l’intermédiaire est celui qui, main dans la main avec Bernard Squarcini, le patron des services secrets intérieurs de l’époque, a supervisé la fuite de France du Libyen Béchir Saleh, pourtant visé par une notice rouge d’Interpol, et ce, au lendemain de révélations de Mediapart.

Djouhri est aussi à la manœuvre pour orienter les médias sur un récit alternatif de l’affaire. « Une forte adversité appuyée sur des réseaux tant politiques que médiatiques » avec laquelle, selon les auteurs, la justice doit composer. Comme Djouhri le résumera d’ailleurs lui-même à ses biographes (non autorisés) : « Dans ma République, on ne crée pas les affaires, on les étouffe. » Au moins, c’est clair.

Plus inédit, les auteurs racontent la peur que le nom de Djouhri peut, encore aujourd’hui, susciter auprès de certains protagonistes de l’affaire libyenne. C’est le cas par exemple de Mustafa al-Zintani, un dignitaire libyen dont les services français pensent qu’il détenait des preuves de la corruption sous Sarkozy, qui a glissé aux journalistes : « Je connais bien Djouhri. C’est un diable et je ne joue pas avec le diable. Avec Djouhri, celui qui fait une faute le paie très cher et c’est impossible de parler car il peut vous fermer la bouche pour toujours. »

Des proches de Djouhri (non dénommés) ont aussi confié aux auteurs avoir « fait faire glouglou » à Choukri Ghanem, l’ancien ministre du pétrole libyen qui, en 2007, consignait à la main dans un petit carnet les sommes occultes promises à Sarkozy, et qui a été retrouvé flottant dans le Danube, à Vienne (Autriche), en avril 2012, quelques jours avant l’exfiltration spectaculaire de Béchir Saleh. Les circonstances de sa mort n’ont jamais été clairement élucidées – un accident pour la police autrichienne, une disparition « hautement suspecte » pour les services de renseignement américains.

Sur le front judiciaire, Alexandre Djouhri va jouer gros, ce jeudi 17 octobre, devant la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris auprès de laquelle ses avocats contestent la validité du mandat d’arrêt qui le vise.

Dans des réquisitions dont Mediapart a pu prendre connaissance, l’avocat général Serge Mackowiak rappelle que la défense d'Alexandre Djouhri estime que le mandat d’arrêt était irrégulier pour des raisons procédurales. Résidant suisse, Alexandre Djouhri n’aurait pas été convoqué dans les formes par la justice et la police françaises avant l’émission d’un mandat d’arrêt ; il l’a été par courriel, textos et messages WhatsApp répétés alors que, d’après les conseils de Djouhri, la convention d’entraide judiciaire entre la France et la Suisse imposait qu’il le soit exclusivement par voie postale.

Seulement voilà, pour le parquet général de la cour d'appel de Paris, la requête de Djouhri est irrecevable pour la simple et bonne raison qu’étant de fait en fuite, l’intermédiaire « n’a pas la qualité à agir » comme partie à la procédure qui le vise. Il revient désormais à la cour d’appel, qui se penchera également sur les requêtes de Nicolas Sarkozy, Claude Guéant, Brice Hortefeux et Éric Woerth – le parquet demande leur rejet intégral –, de valider ou non cette position.

Fabrice Arfi

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