Simplifier l'ortograf peut-il réduire la fracture sociale?

Par

Le chercheur André Chervel plaide pour une simplification radicale de l'ortograf. A quoi bon rallumer cette guerre quasi religieuse? C'est que l'orthographe, explique-t-il, remplit aujourd'hui la fonction du latin au XIXe siècle: elle devient une pratique d'élite pour les personnes bien intégrées dans la société et un handicap social pour ceux qui ne la maîtrisent pas. Entretien.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Dans un petit ouvrage publié cette année – L’Orthographe en crise à l’école (Retz, 80 p., 4,50 euros) –, André Chervel, chercheur associé au Service d'histoire de l'éducation de l'Institut national de recherche pédagogique (INRP), plaide pour une simplification de l'orthographe du français.

A quoi bon rallumer une guerre quasi religieuse entre les tenants d'une adaptation de l'écriture et de la langue aux besoins de la société et ceux qui estiment que toute évolution serait une régression? C'est que couve dans le pays, diagnostique André Chervel, une «fracture orthographique» entre ceux qui savent la langue, ses usages et sa graphie homologuée, et ceux qui ne la maîtrisent pas.

 

 

Et si l’histoire montrait le chemin?, propose le sous-titre de l'ouvrage. Remontant à l'écriture du XVIIe siècle, si éloignée de la prononciation qu'elle compromettait l'apprentissage de la lecture, il montre comment les maîtres ont régularisé la graphie du français sans jamais rencontrer de résistance, parce que les besoins de la société (diffuser la lecture) surpassaient le fantasme de la pureté de la langue. L'écriture du français s'est ainsi peu à peu détachée du latin pour se rapprocher du parler. Sans heurt.

Puis à partir du XIXe siècle, les maîtres sont chargés d'enseigner l'orthographe et la grammaire à coup de dictées, conduisant à un «apogée» du niveau de l'orthographe dans les années 1930-1950. Mais dès 1880, sous l'impulsion de Jules Ferry et de Ferdinand Buisson, l'école s'ouvre à d'autres matières – histoire, géographie, leçons de choses... – entraînant une baisse de l'horaire d'orthographe et, partant, du niveau des élèves.

 

Une dizaine de réformes ont été tentées depuis la tentative avortée de Ferdinand Buisson. La dernière en 1990, soutenue par Michel Rocard, proposait timidement des aménagements des graphies les plus insolites, supprimant les accents circonflexes sur les i et les u, unifiant la pratique des traits d'unions... sans que les dictionnaires usuels ne suivent. André Chervel propose des mesures plus radicales comme la suppression des doubles consonnes qui ne modifient pas la prononciation des mots, l'unification de tous les pluriels en -s («des agneaus») ou la suppression des marques étymologiques grecques («rume», «tiran», «filosofie»).

 

L'orthographe, explique-t-il, remplit aujourd'hui la fonction du latin au XIXe siècle: elle permet de trier les personnes selon leur origine sociale, elle devient une pratique d'élite pour les personnes bien intégrées dans la société et un handicap pour ceux qui, ne la maîtrisant pas, se voient privés d'accès à l'emploi.

 

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale