Querelle sur Léonard de Vinci: un expert attaque le Louvre

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Auteur de plusieurs études et de deux livres sur La Joconde, Pascal Cotte qui a numérisé plusieurs œuvres de Léonard de Vinci, accuse le musée du Louvre de « parasitisme » à l’occasion de son exposition sur Vinci, qui s’achève le 24 février.

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C’est le premier expert à oser chercher des poux dans la tête du Louvre. Pascal Cotte, expert autodidacte, inventeur d’une caméra multi-spectrale révolutionnaire et découvreur de nombreux secrets de l’œuvre de Léonard de Vinci, a envoyé une mise en demeure au musée du Louvre et au Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF) pour « parasitisme ». Juridiquement, ce reproche veut dire « copier une valeur économique d’autrui, fruit d’un savoir-faire et d’un travail intellectuel ».

C’est l’exposition Léonard de Vinci, qui s’achève le 24 février, qui en serait la preuve. Le catalogue de l’exposition, qui se penche tout particulièrement sur les progrès de l’imagerie, a non seulement choisi d’ignorer les découvertes de Pascal Cotte, mais « les détourne et se les approprie sans daigner faire référence à ses travaux antérieurs », expose Me Sophie Viaris de Lesegno, l’avocate de l’expert.

Ces découvertes ont notamment été rendues publiques par Cotte dans un livre paru en 2015, Lumières sur Mona Lisa, que l’expert avait pris la précaution de présenter avant publication aux conservateurs du musée du Louvre. Il vient d’en publier un second, Monna Lisa dévoilée – Les vrais visages de la Joconde (paru en octobre chez Télémaque). Mais les données obtenues par sa caméra multi-spectrale avaient en outre permis des découvertes sur la technique picturale de Léonard, publiées dès 2008, elles aussi passées sous silence par le Louvre.

Pascal Cotte lors de la numérisation de "La Joconde", en 2004. © DR Pascal Cotte lors de la numérisation de "La Joconde", en 2004. © DR

« Le Louvre conteste détourner et s’approprier les travaux de M. Cotte », a répondu l’institution à Mediapart. Mais le Louvre ne peut pas nier qu’il les occulte.

« L’histoire de l’art est faite d’hypothèses formulées par différents spécialistes, à partir à la fois d’éléments d’archives, de l’observation des œuvres et de l’imagerie scientifique, précise encore le Louvre. Ces hypothèses peuvent être contradictoires. En l’occurrence, les commissaires de l’exposition “Léonard” n’adhèrent pas aux hypothèses de M. Cotte. C’est la raison pour laquelle ils ne le citent pas. » Or, si Pascal Cotte avance sur certains points des hypothèses, il révèle surtout des images. Et celles qu’il publie en 2015 sont inédites et dévoilent des éléments inconnus : une robe et une coiffure différentes, des ébauches jamais vues ni mentionnées. Plus en arrière, en 2008, ses images, exploitées par un laboratoire du CNRS, ont révélé les secrets du « sfumato » de Léonard de Vinci, une technique de nuances fines de couleurs qui donne l’impression d’un léger voile, ou un effet de fumée. Des images que le Louvre ne mentionne pas non plus. 

« C’est une affaire délicate », répond de son côté Isabelle Pallot-Frossard, directrice du C2RMF, qui dit avoir transmis le dossier au ministère de la culture. « Il n’y a aucun plagiat, ni aucun parasitisme, juge-t-elle. Ce sont des travaux différents. Les travaux qui ont été publiés [par le C2RMF et le Louvre – ndlr] l’ont été sur la base de travaux récents. »

Les relations de Pascal Cotte avec le Louvre ont déjà été turbulentes en 2006. Après avoir numérisé La Joconde à la demande de l’institution, l’expert s’aperçoit que le Louvre a utilisé ses résultats expérimentaux dans deux ouvrages – Au cœur de la Joconde et La Joconde, essai scientifique – sans le citer. Il saisit la justice en référé, mais le juge des référés ne veut pas trancher le différend. Cotte soutient que ses images de La Joconde sont protégées par le droit d’auteur, le Louvre et le ministère de la culture prétendent qu’il s’agit de travaux techniques. Le sujet ne viendra pas au fond.

Par la suite, tournant la page de ce conflit, le Louvre lui demande encore de numériser La Fuite en Égypte de Nicolas Poussin, en 2008, ou La Belle Ferronnière, un autre tableau de Léonard de Vinci, en 2011. Il écrit d’ailleurs un chapitre du livre La Fuite en Égypte, codirigé par Sylvain Laveissière, conservateur général du département des peintures du Louvre. Parallèlement, il collabore à de nombreux travaux scientifiques jusqu’à aujourd’hui. Associé à un laboratoire, il a achevé un travail sur la découverte du « spolvero » – les points de repère des dessins préparatifs rapportés par des calques percés – sur La Joconde. Il a aussi récemment numérisé avec succès des palimpsestes pour le centre Léon Robin de recherches sur la pensée antique (UMR 8061, université Paris-Sorbonne et CNRS).

En octobre 2004, la numérisation de La Joconde est une surprise pour lui. « Il faudrait que tu viennes numériser la peinture 779. Je ne peux pas t’en dire plus au téléphone », lui annonce un responsable du C2RMF. « J’ai découvert très vite que c’était La Joconde », se souvient l’expert. Le musée du Louvre voulait obtenir des mesures de colorimétrie avec la nouvelle caméra multi-spectrale de Pascal Cotte, un prototype mis au point en association avec un programme européen – Crisatel.

Pascal Cotte est alors resté 24 heures dans les locaux du C2RMF, sous la surveillance d’un huissier, puis il a remis une copie de tous les fichiers à un responsable.

Sa caméra est un bijou de haute technologie. « Elle a la plus haute résolution au monde », se félicite Cotte. Elle utilise un capteur de 12 000 pixels ; un moteur déplace ce capteur sur 20 000 lignes verticales permettant d’obtenir une définition de 240 millions de pixels sur chaque canal. Huit lampes aux halogénures synchronisées avec le capteur éclairent chaque ligne une fraction de seconde. La caméra est dotée de 13 filtres couleur sur une bande passante – 10 filtres dans la plage visible et 3 filtres dans la plage infrarouge. Elle accumule donc 240 millions fois 13, soit 3 milliards de mesures.

« Ma caméra mesure l’interaction entre la lumière et la matière, poursuit Cotte. Je fais une image pour chaque longueur d’onde. Le rayon lumineux de ma caméra se diffuse. Il arrive au contact du vernis, il va rentrer dans une couche picturale. Il va rencontrer différents pigments, certains réfléchissants, d’autres absorbants. On ne sait pas à l’avance la nature de la couche picturale que la lumière va rencontrer. »

L’opération sur La Joconde visait avant tout à obtenir « une mesure scientifique de la couleur sur l’œuvre ». Et la mesure colorimétrique à comprendre et anticiper le vieillissement de l’œuvre. Mais Cotte obtient une base d’identification des pigments, et aussi des données d’imagerie « à des profondeurs différentes ».

"La Joconde", posée sur le support de la caméra multi-spectrale de Pascal Cotte. © DR "La Joconde", posée sur le support de la caméra multi-spectrale de Pascal Cotte. © DR

Flash-back. Avant d’élaborer sa caméra, l’expert autodidacte, fondateur de sa société Lumiere technology, a jonglé avec les projets. Il a mis au point une carte d’acquisition vidéo, puis des logiciels de numérisation de photos à haute résolution pour la presse ; il a développé un scanner pour numériser les planches cadastrales – de 1 m sur 1,20 m – du territoire, puis étudié la colorimétrie pour un projet textile, afin de recomposer les couleurs selon la lumière. Durant ces années, il a mis au point une caméra avec un capteur conçu par Thomson pour le satellite Spot-5 et dotée déjà de dispositifs d’éclairement hors norme. Cette technologie de pointe sera intégrée à sa nouvelle caméra multi-spectrale, qu’il va adapter aux œuvres d’art.

Dès 2008, les données obtenues par Cotte sur La Joconde sont mises à profit par un laboratoire de l’institut des NanoSciences de Paris (l’unité mixte de recherche 7588 du CNRS) afin de percer le secret du sfumato de Léonard. Une étude de la chercheuse Mady Elias – cosignée par Cotte dans la revue Applied Optics – révèle la présence sur La Joconde d’un glacis – la superposition de couches d’un seul type de pigment en surface, « terre d’ombre », une ocre contenant un peu de manganèse. La découverte d’un glacis est « une révélation, car cette technique était alors uniquement utilisée par des primitifs flamands », détaille la chercheuse.

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Précision. « La société THE WHOLE PICTURE – TWP nous a contactés après la publication de cet article. Elle nous indique qu’elle serait devenue, à la suite de la liquidation judiciaire de la société LT2 (Lumière Technology Jumboscan), propriétaire des actifs matériels et immatériels de cette société, parmi lesquels figure un exemplaire de la caméra multispectrale décrite dans l’article. Elle tient à préciser qu’elle ne souhaite pas être associée à la querelle qui y est relatée concernant Leonard de Vinci. »