Sur Internet, la Grande Muette prend la parole

D’abord, ils ont ouvert un forum – qui a remporté un succès. Vif et immédiat. Puis, ils se sont regroupés. Aujourd’hui, ils viennent de fonder une association – que le ministère de la défense surveille de près. Rencontre avec Jean Hugues Matelly, vice-président de l’association Forum gendarmes et citoyens, à l’heure du rapprochement à venir police-gendarmerie, du malaise chez les gendarmes, et des revendications jusqu’ici rarement exprimées.

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L’endroit est si fréquenté que la Grande Muette l’observe de près. En un an, le forum du site Gendarmes et citoyens a reçu plus d’un million et demi de visites. Plus de huit mille personnes s’y sont inscrites. Et y débattent franco. Des questions internes à la gendarmerie, du malaise chez les pandores, du rapprochement à venir du bleu foncé (police) avec le bleu clair (gendarmerie), des salaires des uns et des autres, des casernes de tous, et de la culture du chiffre qui s’accélère, des ordres et des contre-ordres qui se télescopent, des objectifs nationaux et de la population qui se plaint. De plus en plus. Ouvertement. Seulement, jusqu’il y a quelques jours, le site Gendarmes et Citoyens n’avait pas vraiment de base légale précise. Pour des gendarmes, c’était assez cocasse. Mi avril, tout est rentré dans l’ordre. Pour des gendarmes, c’est normal. Une association est née. Pas une association d’anciens de la maison, pas une amicale de retraités, pas un groupement d’épouses de gendarmes (qui, jusqu’ici, jouaient un peu le rôle des porte-parole de leurs privés de parole de maris), non, une association de gendarmes en service. Et là, c’est moins classique. C’est même une grande première chez les militaires. Rencontre avec Jean Hugues Matelly, vice-président de l’association Forum Gendarmes et Citoyens. Un gendarme atypique, co-auteur avec Christian Mouhanna, l’année dernière, du très remarqué (y compris au ministère de la défense) Police : des chiffres et des doutes. Regard critique sur les statistiques de la délinquance.

Qu'est-ce qui justifie l'urgence, selon vos statuts, que « des gendarmes et des citoyens parlent à des gendarmes et à des citoyens » aujourd'hui?
Des réformes majeures sont en cours, en matière de sécurité, de défense et de gendarmerie (rapprochement police-gendarmerie, livre blanc sur la défense, révision générale des politiques publiques). Or la tradition silencieuse du monde militaire entraîne une faiblesse structurelle des débats citoyens autour de ces questions. Il n’y a pas nécessairement « urgence », mais il nous semble important de créer des passerelles d’échanges d’idées entre la société civile et le monde militaire, pour aujourd’hui, mais aussi pour l’avenir.
Votre but premier n'est-il pas, aussi, de vous octroyer un droit de parole que votre obligation de réserve vous retire?
Depuis 2005, le devoir de réserve des militaires est juridiquement exactement le même que celui de la fonction publique civile. Mais les « habitudes » restent, et si personne ne s’offusque des commentaires d’un professeur des collèges critiquant les réformes de l’éducation nationale dans un reportage télé… une partie de la hiérarchie militaire ne conçoit pas encore l’idée même qu’un soldat ou un gendarme puisse en faire autant sur un simple forum Internet.
En ce sens, l’association souhaite mettre en place les outils qui permettront aux gendarmes et aux militaires de s’exprimer dans le cadre offert par le statut de 2005.
Il y a quelques jours, la direction générale de la gendarmerie s’est fendue d’un communiqué expliquant qu'elle n'appréciait pas votre initiative. Elle a même annoncé qu'elle se prononcera «sur la compatibilité de l'adhésion des militaires d'active à [votre] association avec les dispositions du statut général des militaires». Prenez-vous cet avertissement comme une menace ?
Nous ne voyons là ni un avertissement, ni une menace. La création d’une telle association jetant des passerelles numériques de libre expression et information entre le monde militaire et les citoyens est une première. Il nous paraît normal que les autorités militaires prennent le temps d’étudier les différents aspects de la question.
Nous sommes parfaitement en règle avec la loi : nos statuts ont été régulièrement déposés en préfecture, début avril 2008, et nous avons reçu récépissé de cette déclaration, qui confère la pleine capacité juridique à l’association.

Votre réponse confine à de la langue de bois… Vous avez vous-même subi un blâme de la part du ministère de la défense en début d’année. Expliquez-nous…


Il me paraît difficile de me mettre à la place de la direction générale de la gendarmerie pour saisir les motivations exactes de ce communiqué, je ne peux que vous donner mon sentiment. Le mieux serait tout simplement de poser la question aux autorités militaires.
Quant à la sanction qui m’a été infligée pour m’être exprimé à titre personnel (l’association n’était pas créée à l’époque), notamment sur RTL, elle fait actuellement l’objet d’un recours devant le conseil d’Etat. Mais cela rejoint effectivement la problématique de la libre expression des militaires : alors que la règle juridique est la même, le militaire semble traité bien différemment par sa hiérarchie que les autres fonctionnaires s’exprimant publiquement.
Justement. Il semblerait que les membres fondateurs de l’association aient tous eu un entretien avec leur hiérarchie…


Absolument, des entretiens qui se sont d’ailleurs globalement très bien déroulés, ayant permis un dialogue très franc et ouvert, à l’occasion duquel a été cependant rappelée la position de la DGGN : à savoir l’étude précise qu’elle ferait des statuts de notre association.

Pressions hiérarchiques

Pourquoi votre association n'accepte-elle de nouveaux membres qu'au compte-gouttes?
Si la création de l’association était une nécessité, nous savions qu’il fallait éviter toute ambiguïté et toute assimilation possible avec un « groupement professionnel », qui est interdit pour les militaires. Même si notre association est composée aussi de membres de la société civile, des effectifs nombreux nous donneraient une « représentativité » que nous ne recherchons pas, notre objet étant centré sur l’expression, l’information, la communication.
Tout a en fait commencé l’année dernière par le forum «Gendarmes et Citoyens» que l’un d’entre vous avait mis en place…
Un précédent forum dénommé « Gendarmes en colères » avait été créé par des anonymes en 2001, et avait servi de vecteur à la colère des gendarmes qui avait abouti à la crise de décembre 2001. Ce vieux forum, toujours existant, mais n’étant plus ni administré, ni modéré, est devenu un « bateau ivre » sur le net qui permet tous les excès à n’importe qui. C’est sur ce site là qu’avait été lancé, en mars 2007, un appel à descendre dans la rue.
C’est très exactement contre ce mot d’ordre et pour offrir un espace d’expression libre, mais responsable, qu’est née l’idée du forum actuel, dont le nom d’ailleurs s’est éloigné de son origine, d’abord parce qu’il n’est pas question de colère et ensuite parce que nous tenions à l’ouverture vers la société civile comme à la mise en avant de l’idée qu’un gendarme est aussi un citoyen.
Avez-vous été surpris par l'ampleur du succès du forum?
Indéniablement. Cela nous a confortés dans le sentiment que ce forum répondait à un réel besoin, bien distinct de ceux auxquels répondent d’autres forums existants, notamment pour des associations de retraités, ou d’amicales d’anciens, de la gendarmerie. La direction générale de la gendarmerie a d’ailleurs souhaité également y répondre par un forum interne, qui n’offre malheureusement pas toute la liberté qui semble attendue des internautes, ni les relations avec l’extérieur.
Il semblerait que certains membres de votre forum soient en train de se désinscrire. Certains évoquent des pressions hiérarchiques (ex : « dans ma région la hiérarchie nous menace de nous virer si on est inscrit sur ce site ! donc on se méfie... » ou « j'ai vu un rapport qui affirme que la DG va faire la chasse aux adhérents du forum...»). Qu’en dites-vous ?
Malgré le développement des moyens d’informations, on ne peut éviter le colportage de différentes rumeurs, fondées, ou non, sur telle ou telle interprétation locale d’éventuels commentaires en comité restreint… La froideur du communiqué initial de la DGGN a pu y contribuer. Vous avez raison, cela génère quelques désinscriptions sur le forum. Quels que soient les on-dit, l’association attend sereinement d’éventuelles prises de position officielles dans une matière qui, faut-il le rappeler, relève doublement des libertés publiques fondamentales (expression / association) et est à ce titre protégée par l’ensemble des institutions judiciaires.

Malaise dans la gendarmerie

Il est souvent question de malaise dans la gendarmerie sur votre forum. Comment le définiriez-vous ?
C’est un malaise vraiment protéiforme, et qui relève à mon sens – cela n’engage que mon analyse personnelle – d’une crise identitaire d’une force militaire sujette à des contraintes militaires non seulement fortes, mais très concrètes au quotidien (pas de limitation du temps de travail par exemple), alors même qu’elle est en contact permanent avec une société civile régie différemment et qu’elle est amenée à se comparer avec une force de police civile qui accomplit essentiellement les mêmes missions, mais dans un tout autre cadre. Sur nos forums, ce malaise correspond à des attentes très diverses : de la limitation du temps de travail à l’adaptation de la rémunération aux contraintes, à la nécessité d’un dialogue hiérarchique constructif et participatif ou encore une orientation des missions redonnant plus de valeur à la proximité par rapport « aux résultats »…
Sentez-vous une fracture entre la population et les gendarmes comme entre les citoyens et la police?
De ce que nous lisons sur nos forums, des gendarmes, et également des citoyens, regrettent effectivement une perte de contact, qui n’est pas une fracture, mais illustre un éloignement progressif des forces de l’ordre avec la population. Divers motifs sont invoqués : la culture du « résultat » qui reléguerait le contact avec la population à une tâche « non productive », le renforcement de la répression routière qui accroîtrait l’image du gendarme verbalisateur au préjudice du gendarme protecteur et enfin le principe des communautés de brigades qui, malgré les discours officiels, ne fait pas l’unanimité.
En quoi la révision générale des politiques publiques (RGPP) et la fusion à venir police-gendarmerie pèsent sur ce malaise ?
Tout simplement parce que la RGPP est appréhendée par certains comme un outil favorisant les réductions d’effectifs. A ce titre des fuites dans la presse, fin 2007, avaient même évoquées des scénarios de fermeture de nombreuses brigades de gendarmeries. Quant au rapprochement police-gendarmerie, c’est pour les gendarmes, et aussi de nombreux retraités de l’institution qui en restent très proches, un saut vers l’inconnu… la dernière mainmise de l’Intérieur sur la gendarmerie datant du 1er Empire.
Parmi les civils qui s’expriment également on note parfois quelques appréhensions quant à la concentration des forces de police.
Au-delà, il me semble que le secret qui entoure les travaux en cours produit également, en lui-même, un surcroît d’appréhensions.

David Dufresne

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