Dans l’Yonne, le «vote utile» contre Macron fait son chemin

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À la veille des européennes, les électeurs de ce département qui s’est tant reconnu dans les revendications des « gilets jaunes », oscillent entre abstention et vote RN, pour « battre Macron ».

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Joigny, Tonnerre (Yonne), de notre envoyée spéciale.– « Ici il n’y a rien ! Pas de services publics, pas d’activité… Plus que des cas sociaux », maugrée José, technicien chez Mercedes, en montrant la rue piétonne de Joigny, déserte, où les commerces fermés sont légion. Comme beaucoup d’habitants de la ville, José a été attiré par les prix du foncier, sans rapport avec la Seine-et-Marne où il travaillait jusque-là. Mais il a vite déchanté devant la réalité quotidienne d’une ville « périphérique » qu’il décrit comme « complètement sinistrée ».

Ces dernières années, la petite ville de l’Yonne, où subsiste un patrimoine médiéval témoin d’une splendeur passée, a perdu son tribunal d’instance et son tribunal de commerce, sa maternité et un important centre militaire, le service des cartes de l’armée. Joigny, qu’un rapport sénatorial avait même désignée en 2011 « ville martyre de la RGPP [révision générale des politiques publiques – ndlr] », a aussi vu certaines de ses entreprises comme mettre la clé sous la porte.

La ville de 10 000 habitants s’est peu à peu transformée en ville-dortoir, perdant des habitants mais accueillant aussi de plus en plus de Franciliens – Paris n’est qu’à 1 h 10 de train – à la recherche de loyers qui, ici, défient effectivement toute concurrence.

La petite ville de Bourgogne, entourée de champs, a son quartier prioritaire, le quartier de la Madeleine, où vit depuis les années 1970 une importante population immigrée aujourd’hui durement frappée par la désindustrialisation.

Joigny, classée parmi les villes les plus pauvres de l'Hexagone. © LD Joigny, classée parmi les villes les plus pauvres de l'Hexagone. © LD

Si la ville a basculé à gauche, cette partie du département reste bien ancrée à droite et le Rassemblement national (RN) y fait parmi ses meilleurs scores nationaux. Au premier tour de l’élection présidentielle, Marine Le Pen est arrivée en tête dans 329 des 428 communes du département. La présidente du RN fera ce mardi l’un de ces derniers meetings dans l’Yonne.

Car le RN mise beaucoup sur le département. Le très médiatique Julien Odoul, transfuge de l’Union des démocrates et indépendants (UDI), dirige aujourd’hui la fédération dans laquelle il a mené ces dernières années un patient travail de terrain, écumant les braderies et foires en tout genre. Aux législatives de 2017, celui dont le nom est cité dans l’affaire des emplois fictifs des assistants des députés frontistes au Parlement européen a obtenu 44 % des voix face à la candidate de La République en marche (LREM). La députée Les Républicains (LR) sortante, Marie-Louise Fort, maire de Sens, sentant le danger frontiste, ne s’était pas représentée.

Pour ces élections européennes qui lui sont traditionnellement favorables, le RN ne redoute qu’une chose : l’abstention. « Ce sera sûrement le premier parti, en effet », pronostique le maire divers gauche Bernard Moraine, qui redoute aussi une forte poussée du RN, qui selon lui « n’a même pas besoin de faire campagne ici ».

À quelques jours du scrutin, alors que les panneaux électoraux sont encore vierges, comme si on les avait oubliés, nombreux sont les habitants qui assurent effectivement qu’ils ne se déplaceront pas le 26 mai.

« Marine, à chaque fois, elle passe pas. Ça sert à rien ! » lance Anthony, 33 ans, établi à son compte, et qui travaille quand il peut dans l’automobile, mais avoue avoir du mal, depuis qu’il est sorti de prison il y a six ans, à retrouver une activité stable. Les européennes ou autre chose, il reconnaît ne plus croire du tout au jeu politique.

Au café, à l’entrée de la rue Gabriel-Cortel, David, 39 ans, intérimaire dans la chaudronnerie, commence par décliner toute discussion sur le scrutin européen : « Je regarde ça de très loin. Je vote jamais de toute façon », s’excuse-t-il avant de se dire las des slogans politiques. « Ils nous disent travailler plus pour gagner plus mais derrière, on est plus taxés encore, alors… », s’agace celui qui raconte devoir aligner les heures supplémentaires pour s’en sortir.

Ici, plus qu’aucun parti politique, le mouvement des « gilets jaunes » a su mettre des mots sur ce que beaucoup d’habitants de l’Yonne ressentent. Six mois après le début du mouvement, David comprend ceux qui campent encore sur les ronds-points près du supermarché Auchan. « Trop de taxes, des salaires qui suivent pas », détaille-t-il, signe d’un scepticisme radical vis-à-vis des partis politiques comme des organisations syndicales.

José devant la rue piétonne déserte de Joigny. © LD José devant la rue piétonne déserte de Joigny. © LD

Il voulait monter à Paris pour manifester, mais il a été un peu refroidi quand un de ses amis est revenu en décembre de la capitale « avec un pied cassé à cause d’un tir de flashball. Ça m’a refroidi ». Aveugle de l’œil gauche, son médecin lui a plusieurs fois conseillé de quitter la métallurgie, trop dangereuse pour lui. « Il me dit que je devrais arrêter mais déjà en travaillant j’ai du mal à joindre les deux bouts, alors avec l’allocation handicapé ! » s’exclame celui qui a quitté Mantes-la-Jolie « parce qu’ici, c’est plus calme et les loyers ne sont pas trop chers ».

José, qui a surtout soutenu le mouvement des gilets jaunes les premiers mois, a un peu pris ses distances. « Au départ, c’était pour l’essence, les fins de mois. Là, ça devient un peu n’importe quoi, j’ai l’impression. Et puis maintenant, la CGT s’est mise dedans… », regrette celui qui voudrait que « Marine Le Pen fasse 48 % » le 26 mai. « Pas pour qu’elle passe mais pour que les gens comprennent », explique-t-il, peu au fait du fonctionnement de l’élection des députés au Parlement européen, fustigeant « tous les étrangers qui en début de mois vont jouer au tiercé le Pôle emploi et les allocations au café en face de la place du marché ». Arrivé du Portugal à l’âge de trois ans, il reconnaît que la discussion est un peu théorique. Il n’a toujours pas le droit de vote et a renoncé à le demander, découragé « devant toute la paperasserie ».

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