Six mois d’«Allô Place Beauvau»: chronique des violences d’Etat

Par

En 20 + 1 tweets commentés, l’écrivain-journaliste David Dufresne raconte ses jours et ses nuits passés à relever les violences policières survenues dans le cadre des manifestations des gilets jaunes et des lycéens. Comment le projet « Allô @Place_Beauvau » est né, comment il est porté, comment il a évolué.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Est-ce le père qui pleure en moi ? Le premier signalement concerne un lycéen bordelais. Une vidéo d’un adolescent à terre, touché au visage par un tir de LBD 40, et d’un policier qui demande à ses camarades « ferme ta bouche ». Deux jours avant cette scène, ce fut le 1er décembre et son cortège de blessés graves sur les Champs-Élysées. Par dizaines, les vidéos, photos et témoignages affluent sur mon fil Twitter.

Rien à la télévision ; si peu dans la presse. Observateur de longue date du maintien de l’ordre, je suis en état de sidération entre, d’un côté, une violence sans précédent qui s’abat dans le cadre de manifestations sociales, violence inédite par sa brutalité mais aussi dans sa répétition, et, de l’autre, le silence médiatique qui l’entoure et de facto l’autorise.

« Allô @Place_Beauvau » commence, entre indignation et lancement d’alerte. Pas un seul instant, j’imagine que six mois plus tard, on en serait où nous en sommes, en alerte et signalements permanents.

Au deuxième signalement, la syntaxe est en place. Le titre, un numéro, les faits, la date, la source. Le ton sera clinique et factuel, pour s’adresser au plus grand nombre. Un comptage factuel, un manque comblé. Le ministère de l’intérieur, via le compte Twitter @Place_Beauvau, est interpellé, plutôt que la @Pnationale, pour des raisons simples : de toutes les polices, celle du maintien de l’ordre est celle qui relève le plus intimement du politique.

Les déclarations martiales de Christophe Castaner, Laurent Nuñez, Édouard Philippe et même d’Emmanuel Macron en sont la signature. Nous nous en rappellerons au moment de regrouper tous les signalements dans notre visualisation sur Mediapart, en illustrant notre collection de cartes de quelques-unes de ces déclarations. Il s’agit de pointer avant tout les donneurs d’ordre.

Premières diffusions d’images prises, avec l’accord des victimes, par le personnel hospitalier. Viendront les rapports des secouristes des rues. Une galerie impensable de gueules cassées se profile. Je passe nuit et jour à rechercher sur les réseaux sociaux tous les cas documentés. Alors seul, je me donne cette contrainte (pour chaque signalement, un document est nécessaire : photo, vidéo, certificat médical, radio médicale, plainte).

Les signalements ne sont pas forcément chronologiques, leur numérotation suit la date de diffusion, pas toujours celle des faits. Je commence à remonter au premier acte des gilets jaunes (17 novembre 2018) dont on découvrira plus tard que trois Réunionnais y perdront, chacun, un œil (tir de LBD 40). Illustration de ce que le maintien de l’ordre dit à la française a souvent effectué : une violence plus grande dans les DOM-TOM qu’en métropole.

Ils seront les premiers éborgnés d’une série inédite qui, fait nouveau en matière de maintien de l’ordre social, touchera justement l’Hexagone en nombre : à ce jour, 29 mutilations graves répertoriées en six mois, contre 36 dans les vingt précédentes années, selon les chiffres du collectif « désarmons-les ».

Il y a les images, et il y a le son. Cette sentence satisfaite du policier-vidéaste, « voilà une classe qui se tient sage », sonne comme une revendication. Sous nos yeux, le maintien de l’ordre se fait répression. Ces méthodes, cantonnées aux quartiers populaires depuis une trentaine d’années, dans l’indifférence quasi générale, éclatent au grand jour.

« Allô @Place_Beauvau » entend documenter cette dérive particulièrement (impossible, en effet, de répertorier seul toutes les violences policières de toutes sortes sur tout le territoire). L’histoire de l’irruption de cette vidéo symbolise la nouvelle circulation de l’information.

Diffusée d’abord sur le compte Facebook du policier qui a filmé la scène, elle est rapidement retirée. Mais le compte Twitter Obs_violences la récupère et la diffuse. En six mois, elle sera vue par plus de trois millions de personnes. Ce que d’aucuns vont appeler la victoire des médias faibles sur les médias forts.

Lundi dernier, 13 mai, l’IGPN a entendu les premiers témoignages des lycéens forcés de s'agenouiller plusieurs heures. L’un de leurs avocats, MArié Alimi, réclame la nomination d’un juge d’instruction, garant d’indépendance dans l’enquête.

En moins de quatre jours, j’en suis à plus de soixante signalements. Le cri d’Antoine va hanter mon quotidien. Pensant à une grenade lacrymogène, il a voulu ramasser une GLI-F4, cataloguée arme de guerre par les instances internationales (la grenade comprend 26 grammes de TNT). La France est un des rares pays européens à l’utiliser sur son sol.

À ce jour, ce sont cinq GLI-F4 qui ont arraché la main de cinq manifestants depuis l’acte I des gilets jaunes. Laurent Thines, neurochirurgien, battra bientôt le rappel contre ces « blessures de guerre ». Bientôt, l’association des ophtalmologistes s’inquiète à son tour.



Le spectre du retour des « voltigeurs », ce peloton motocycliste dissous après la mort de Malik Oussekine, le 6 décembre 1986. Trente-deux ans plus loin, en décembre 2018, on les appelle les DAR (Détachements d'action rapide). En avril 2019, les BRAV-M (Brigade de répression de l’action violente motorisée).

Ces images sont tournées par Stéphanie Roy, membre de toute une génération spontanée de vidéastes : Taha Bouhafs, Rémy Buisine, Gaspard Glanz, Clément Lanot, et tant d’autres. Leurs moyens légers de tournage et de diffusion en direct modifient considérablement la donne, comme Europe 1 (« radio barricade ») en Mai-68. Bientôt, les Facebook Live vont se faire légion. Certains déjà m’alertent par message privé de scènes édifiantes qu’ils ont pu capter.

Après un mois de silence médiatique assourdissant, qui sert au déni politique, la France découvre subitement l’étendue des mutilations. Le débat public s'ouvre enfin à la question de l’utilisation en manifestation des armes dites « sub-létales ». À Matignon, comme à Beauvau, comme dans les préfectures, on fait front. Le directeur de la police nationale se fend d’un rappel du mode d’emploi, des caméras-piéton sont réclamées sur le tireur ou son binôme.

Parmi les victimes, Lilian, 15 ans, atteint à la joue et à la mâchoire alors qu’il sortait d’un magasin de sport. Une balle perdue, pendant les soldes de janvier.

Mediapart met en ligne notre data-visualisation. Un projet préparé en trois semaines, autour de plusieurs compagnons de route de longue date, Hans Lemuet (Etamin Studio), Philippe Rivière (VisionsCarto), Karen Bastien et Nicolas Bœuf (WeDoData) et d’autres. Dès la mise en ligne, nous expliquons la méthode de travail (recueil des cas, recoupements, documents) ainsi que la doctrine d’emploi des principales armes.

Le but est de donner à voir la violence systémique. Ce n’est plus un signalement après l’autre, c’est un signalement sur l’autre. Tous les tweets « Allô @Place_Beauvau » sont importés automatiquement dans un tableur confidentiel. Tous les documents (vidéos, photos, etc.) sont copiés et sécurisés.

Les mots-clés des tweets sont directement intégrés : la ville, l’arme en cause, la date, le numéro du signalement, etc. Sont ajoutées quelques informations, parfois des précisions longtemps après les faits selon l’évolution (judiciaire, médicale, sociale). Une fois consolidés, les signalements entrent dans la base de données et les graphiques sont mis à jour. Depuis le début, deux « vigilantes », Domène et Perline, m’accompagnent dans cette étape.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale