Olivier Fillieule: «Qu’est-ce qui fait courir les manifestants?»

Manifestations, cortèges, rassemblements: la France vit au rythme du recours à la rue. Dans un livre qui vient de paraître, les chercheurs Olivier Fillieule et Danielle Tartakowsky reviennent sur près de deux siècles de manifestations en France et en Europe. Sociologie des foules, doctrines policières, partage de l'espace public, poids de la médiatisation croissante, leur Manifestation analyse l'un des premiers modes d'«interpellation directe» du politique. Entretien.

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Les chiffres sont là : la France détient le record d'Europe du nombre de manifestations, à peine talonnée par l’Italie. La geste manifestante est à la fois un fait français et international. Mais il est surtout un mode d’action politique tout particulier, avec ses codes, avec ses modes, ses grandes heures et ses petites mouvances.

A contre-courant des clichés qui entourent parfois les cortèges, Olivier Fillieule, directeur de recherches au CNRS, et l’historienne Danielle Tartakowsky, étudient de près ce phénomène depuis une dizaine d’années. Ensemble, ils viennent de publier un petit livre de synthèse : La Manifestation (1).

Il y est question de foules moins homogènes qu’on ne le croit, de maintien de l’ordre à l’évolution récente, d’irruption de la violence en fin de rassemblements, de médiatisation trouble, mais aussi de ces grandes manifs nationales, appelées comme celle d’aujourd’hui par les centrales syndicales, qui font la Une des journaux, mais masquent des milliers de revendications, d’origine socio-professionnelles très différentes, qui se bousculent chaque année en France.

Votre ouvrage propose un voyage historique qui tord le cou à pas mal d’idées reçues. Prenons la France. Contrairement à ce que l’imaginaire collectif croit, la France a été plus lente que ses voisins à défiler. La faute, dites-vous, au suffrage universel masculin, qui va « conférer une illégitimité [aux manifestations] qui va demeurer longtemps »…
Oui, disons qu’en France la force de la théorie représentative de la démocratie, et sa traduction dans les idéologies politiques, a sans aucun doute joué comme frein à l’expression directe d’opinions politiques. Il faut dire que la méfiance à l’égard du peuple trouve un fondement fort dans le traumatisme de l’élection au suffrage universel direct de Louis Napoléon Bonaparte en 1848. Après cela, la gauche restera fort longtemps hostile à toute expression directe, non médiatisée par les partis, des opinions populaires.

Ensuite, ce sont les Républicains qui, d’une certaine manière, vont longtemps empêcher les manifs de se tenir. Ils estiment être les seuls à être légitimes… C’est l’occasion d’un autre rappel historique quelque peu oublié : en France, la manifestation est à l’origine autant le fait de militants venus de la droite que de la gauche...

Oui, le fait que dans l’après-guerre le Parti communiste soit parvenu à se rendre en quelque sorte maître de la rue, et pour longtemps, a installé l’idée que la manifestation s’inscrivait dans le répertoire d’action de la seule gauche. En réalité, dès les débuts de la IIIe République et jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, de nombreux groupes sociaux et politiques se disputent la rue. Mentionnons pour mémoire la résistance des catholiques à la fermeture des congrégations ou encore les manifestations "anti-juif" de l’extrême droite au moment de l’affaire Dreyfus.
Ensuite, c’est le XXe siècle. La geste manifestante va beaucoup évoluer. Et ce n’est qu’après 1981 que la manif devient ce qu’elle est aujourd’hui : une « démocratie de protestation ». Comment l’expliquer ?
Disons que la victoire de la gauche à la présidentielle ouvre une période pendant laquelle la droite va réapprendre le chemin de la rue, que l’on songe par exemple aux grandes manifestations pour la défense de l’enseignement privé en 1984 ou, plus récemment, contre le Pacs. La mise en place d’un système d’alternance, à partir de la première cohabitation en 1986, ne va que renforcer ce phénomène si bien qu’aujourd’hui, à peu près tous les groupes sociaux ont recours à la rue.
Vous avez également un nom pour un certain type de rassemblements : les manifestations « dépendantes ». Celles qui ont eu lieu, notamment en province, à l’occasion de déplacements ministériels. Pouvez-vous développer ?
Cela renvoie à ce que la manifestation est perçue comme une interpellation directe des responsables politiques. De nombreux traits en témoignent d’ailleurs. Le fait par exemple que la plupart des manifestations s'accompagnent de la remise d'une motion à l'autorité visée et que, souvent, cette motion soit remise en main propre à ceux auxquels elle est destinée. Le fait aussi que le point d'aboutissement des cortèges ou le point de réunion des rassemblements soit d'ordinaire le lieu où se trouvent les responsables dont on attend qu'ils modifient une décision (ministère, préfecture, rectorat, tribunal...).
Mais, au-delà de ces généralités, le besoin croissant d'une interpellation directe du politique se lit surtout dans la fréquence des manifestations que nous proposons de qualifier de « dépendantes », c'est-à-dire les manifestations organisées parce qu'une personnalité est présente : l'existence même de la manifestation dépend donc de la survenance de cet événement extérieur qu'est la venue d'une personnalité.

On peut constater qu'en province la visite de personnalités politiques suscite le plus souvent des manifestations. Par exemple, de 1982 à 1990, un peu plus du tiers des rapports rédigés par les CRS après un déplacement présidentiel ou ministériel font ainsi état de manifestations.

De surcroît, dans la moitié des cas, l'événement qui a fait l'objet d'un maintien de l'ordre a suscité plus d'une action de protestation. Ces manifestations « dépendantes » sont d'abord le fait de groupes de petite taille, aux revendications sectorielles, dont les moyens ne permettent pas en temps normal d'émettre une protestation directe auprès du gouvernement.


A ce sujet, comment voyez-vous les récents « nettoyages » par la police (arrachage de tracts et de banderoles, militants tenus à distance, etc.) des abords lors de certains déplacements de Nicolas Sarkozy ? Faut-il voir là un phénomène nouveau ?
Il est difficile de répondre à cette question. Il est certain que, de manière générale, lorsque des manifestations sont prévues à l’occasion d’une visite présidentielle, les pouvoirs publics sont très attentifs à éviter tout débordement. La protection des personnalités est le premier objectif à remplir, quel qu’en soit le coût. Ce qui veut dire que systématiquement les manifestants seront tenus à distance, surtout si l’on s’attend à des débordements (violences verbales ou physiques).

En revanche, dans les dossiers de service d’ordre que j’ai dépouillés, je n’ai, je crois, jamais rencontré de cas de nettoyage préalable, arrachage d’affiches et de banderoles, etc.

Il y a là peut-être quelque chose de relativement inédit et qui tient sans doute à plusieurs facteurs conjoncturels : le fait que l’actuel Président cristallise un rejet très fort dans certains groupes, le fait aussi qu’il soit particulièrement soucieux de sa communication et de ses passages au 20H, le fait enfin, et sans doute surtout, qu’il soit doté d’un ego démesuré et d’un caractère coléreux qui doit donner des sueurs froides aux préfets chargés d’organiser ses déplacements.
(1) Olivier Fillieule, Danielle Tartakowsky: La Manifestation, Sciences-Po. Les Presses, Collec. Contester, 184 p., 10€

Institutionnalisation et violence

Le fait majeur, à vos yeux, c’est la lente institutionnalisation des manifestations. Vous la datez, grosso modo, des années 1970. Est-ce à dire que la manifestation n’a plus rien de dérangeant ?
La notion d’institutionnalisation renvoie à l’idée d’une acceptation progressive de la manifestation comme forme de moins en moins contestée et de plus en plus légitime d’expression d’une opinion. Cette acceptation se traduit d’abord avec une tolérance politique et policière plus grande et la plus grande facilité à y recourir dans des fractions de plus en plus vastes de la population. Et les deux choses sont liées.

En effet, dès lors que ce mode d’action n’est plus le propre des « classes dangereuses », sa tolérance s’accroît. Dans le livre, nous donnons un certain nombre d’indicateurs de cette institutionnalisation. Au terme de ce processus, le droit même vient enregistrer la liberté de manifestation comme une liberté fondamentale.
Mais tout cela ne permet pas de conclure que la manifestation n’a plus rien de dérangeant. En effet, si l’immense majorité des défilés correspondent à un mode routinier et réglé d’expression politique, cela n’est plus le cas dès lors que la manifestation se traduit par des violences non programmées à l’avance ni acceptées (comme c’est souvent le cas pour par exemple dans les manifs violentes d’agriculteurs) ou encore lorsque les groupes qui manifestent se voient déniée toute légitimité et s’exposent dès lors à une brutale répression.

A propos de l’irruption de la violence, c’est évidemment une question centrale. D’autant que son rôle n’a pas toujours été le même selon les époques, et n’a d’ailleurs pas toujours été perçu de la même manière par la société…
L'action violente est habituellement écartée des analyses de la participation, soit qu'on la considère comme d'une autre nature, soit que les indicateurs utilisés ne permettent pas sa prise en compte. Pourtant, la violence constitue un recours virtuel, présent à l'état potentiel dans toute action collective.

Nous soulignons d’abord dans le livre le très faible nombre des actions violentes qui surviennent dans moins de 5% des démonstrations de rue, cette proportion restant à un niveau à peu près constant depuis plus de vingt ans. Nos données permettent également de dire quels sont les groupes sociaux qui usent plus spécifiquement de cette forme exaspérée d'action protestataire. Il s'agit en premier lieu des agriculteurs et éleveurs.

Viennent ensuite les salariés d'entreprises en difficulté, mobilisés contre un plan de licenciement, soit contre la cessation des activités de leur entreprise. Si l'on ajoute les manifestations violentes d'artisans et de petits commerçants, lesquelles se sont cependant raréfiées depuis vingt ans, il apparaît clairement que les manifestations violentes sont d’abord le fait des couches anciennes du salariat, non spécifiquement urbaines, et des catégories indépendantes en déclin. Viennent enfin les manifestations organisées par les étudiants et les groupes nationalistes.
A l'inverse, les employés du secteur public ont une pratique manifestante plus fréquente mais beaucoup plus pacifique que la moyenne. Il en va de même pour les manifestations politiques (politique intérieure ou extérieure) et les manifestations d'étrangers.
On voit donc que la violence tient certes pour une part à la nature des revendications (beaucoup des manifestations violentes émanent de secteurs sinistrés de l'économie française), mais tout autant à la nature des groupes manifestants, à leur position sociale relative, à leur nombre, à leur répertoire d'action propre, à leur capacité à mobiliser au-delà de leurs activistes. Gardons-nous donc des formules simplificatrices d'autant plus fausses qu'elles sont faciles à mémoriser !

Psychologie de foule

L’un de vos chapitres s’intitule « Qu’est-ce qui fait courir les manifestant.e.s ? ». Contrairement à une autre idée reçue, on serait loin de l’« homogénéité des foules »…
Dans ce chapitre, nous nous sommes intéressés à ce qui se passait dans les manifestations elles-mêmes pour effectivement discuter les théories les plus courantes (et dont les formations de la police sont pleines…) sur les comportements en foule.

En considérant la manifestation comme une performance, dans laquelle une multiplicité d’acteurs s’engagent, on ouvre un vaste champ de recherche. Au fond, on part de l’idée selon laquelle les individus en foule – ici dans des rassemblements politiquement orientés – engagent des relations sociales d’un type particulier.


A ce sujet, vous citez à plusieurs reprises le sociologue Patrick Champagne, et son concept de « manifestation de papier ». En disant qu’il est à la fois pertinent et réducteur. Pouvez-vous développer ?
Champagne entend montrer avec cette notion que les manifestations n’existent vraiment qu’à travers leur couverture médiatique. Il pointe là un élément essentiel, à savoir que la manifestation appelle toujours une médiatisation, laquelle dans nos sociétés passe le plus souvent par la presse ou la TV. Dès lors, les manifestations seraient le plus souvent pensées, mises en œuvre et « jouées» pour des publics et donc les médias.

Mais l’auteur force par trop le trait et il étend quelques observations sur de grandes manifestations nationales et parisiennes à l’ensemble des manifestations. Dès lors il ne voit pas que l'action manifestante est d'abord autocentrée. Elle est à elle-même sa propre fin et reste le plus souvent largement indifférente à son écho dans l'espace public. Dans le livre, nous montrons que les manifestations sont des occasions de construction ou de renforcement de la solidarité des groupes et de leur identité.

Enfin, il y a un effet socialisateur de la pratique manifestante. Plus généralement, cette dernière hypothèse renvoie à l’idée que les expériences politiques fournissent des opportunités de socialisation, en plongeant les individus dans une dynamique collective.
A propos de la couverture médiatique, vous faites d’abord un constat simple. Cette couverture est très pauvre : « Ce sont entre 2 et 5% des événements protestataires recensés dans les dossiers de police qui trouvent un écho dans la presse écrite nationale », écrivez-vous. Vous parlez même d’une « insensibilité structurelle » des médias envers les manifs…
La question de cette insensibilité structurelle des médias aux manifestations est fort complexe et oblige à s’intéresser aux logiques du travail journalistique. De manière générale, on peut dire que la presse considère comme digne d’intérêt les manifestations en fonction de quatre critères : les chances pour un événement d’être couvert dépendent du nombre de personnes impliquées, du caractère non routinier ou violent du mode d’action, de la nouveauté de la revendication et de la localisation géographique de l’événement (national ou local).

Mais ce constat ne suffit pas. En effet, la sélectivité ne dépend pas seulement de la "news value", mais également de la nature des causes et partant de leurs modes d’organisation, des cibles qu’elles se donnent (‘l’Etat’, ‘l’opinion’, voire soi-même).
La question touche aussi à ce qu’on appelle les cycles d’attention médiatique. On a montré par exemple sur la base d’une comparaison entre les sources de police et le dépouillement de Libération et du Monde que la sensibilité des médias aux questions politiques est un déterminant important des chances pour un événement d’être couvert.
La manière dont les problèmes sont traités par les médias doit être rapportée aux positions occupées par les journalistes spécialisés en la matière. Tout indique en effet que la sélection des nouvelles, la manière dont elles sont construites et présentées est redevable pour une part de l’influence propre du journaliste, même si, en même temps, les contraintes organisationnelles et économiques propres aux entreprises de presse contraignent son arbitraire.


Une analyse fine doit permettre de comprendre comment travaillent les journalistes et quelle est leur marge de manœuvre effective. Ainsi, la structure du capital des entreprises de presse et les liens de dépendance entretenus quelquefois avec de grands groupes industriels peuvent être au principe de stratégies d’évitement de certains thèmes. Dans la même perspective, l’évolution de la profession de journaliste en termes de précarisation de l’emploi et de multiplication des pigistes non protégés par le droit du travail ne peut que jouer un rôle dans la manière dont les événements sont couverts.

Maintien de l’ordre

Arrive la question du maintien de l’ordre (M.O.). Là encore, vous vous attardez sur l’importance de la médiatisation. Vous semblez douter, finalement, que cette médiatisation croissante ait joué un rôle dans l’évolution récente du maintien de l’ordre. Evolution souvent perçue comme une forme de pacification. Pourquoi vos doutes?
Et bien, s’il est vrai qu’a priori il semble raisonnable de penser que la présence des médias doit avoir pour effet d’imposer le respect de bonnes pratiques par les forces de police, en fait, la réalité et l’observation de terrain montrent que rien n’est moins sûr.

D’une part, il ne faut pas passer par pertes et profits tous les cas où la présence des médias est rendue difficile par le dispositif policier lui-même. C’est le cas quelquefois lorsque l’autorité civile doit/souhaite disperser violemment une manifestation et s’arrange pour interdire l’accès aux médias. J’en ai donné quelques exemple dans Stratégies de la rue.

Lorsque les médias sont présents, il est certain que le risque de bavure pousse les responsables des M.O. à essayer d’éviter au maximum les dérapages. Il n’est pas sûr cependant que les hommes du rang aient les mêmes préoccupations, tout particulièrement dans le feu de l’action. Enfin, il est bien clair que, dans un certain nombre de cas, l’on peut souhaiter laisser dégénérer un M.O. pour justement que les médias véhiculent une image de chaos, bien propre à retourner l’opinion publique.


Photos : manifestations anti-Contrat première embauche (C.P.E.), Paris, printemps 2006, © David Dufresne.

David Dufresne

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