France Parti pris

Sarkozy gaulliste?! Et s'il copiait plutôt Giscard...

Le président de la République se déplace à Londres, ce vendredi 18 juin, pour commémorer «l'appel» du général de Gaulle. Certains lui trouvent, du coup, des accents gaullistes. Mais ne faut-il pas plutôt le comparer à Valéry Giscard d'Estaing?

Mathilde Mathieu

18 juin 2010 à 10h06

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Nicolas Sarkozy n'a jamais fait grand cas du gaullisme. Tout juste concède-t-il une admiration pour l'homme-résistant, période «France libre». Sur le logo de l'UMP, d'ailleurs, il n'a jamais voulu de la Croix de Lorraine (qui subsistait au temps du RPR). Seulement voilà: son ennemi personnel, Dominique de Villepin, calé dans une posture gaullienne, a décidé de lancer son propre parti, samedi 19 juin, pour incarner l'héritage du Général à la présidentielle de 2012...

Ni une, ni deux, Nicolas Sarkozy s'est donc invité à Londres pour commémorer «l'appel du 18 juin» depuis les anciens studios de la BBC, avec tambours et trompettes, en présence de compagnons de la Libération. Une première... Son objectif est double: «parasiter» la couverture médiatique du «show Villepin»; flatter les nostalgiques du général pour prévenir toute désertion... Cette image de Nicolas Sarkozy enfilant les oripeaux du grand Charles a pourtant de quoi faire sourire. Ne rappelle-t-il pas, plutôt, Valéry Giscard d'Estaing?

Cette analogie a été suggérée pour la première fois en avril dernier, par François Hollande: «Tous les deux avaient brandi la “rupture”, brisé des codes, pratiqué l'ouverture, a remarqué le député socialiste. Tous les deux ont été bousculés par la crise, et ont connu cette dérive monarchique.»

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Pour éprouver cette comparaison, Mediapart s'est plongé dans le tome 3 des mémoires de Valéry Giscard d'Estaing (Le Pouvoir et la Vie, rédigé en 2006), qui narre les derniers temps de son septennat (1974-1981). Son récit s'avère d'autant plus instructif que le président accordéoniste fut le seul, sous la Ve République, à se représenter devant les Français pour enchaîner un second mandat – si l'on excepte François Mitterrand et Jacques Chirac, qui n'ont rempilé qu'à l'issue d'une cohabitation. Sa tentative fut un cuisant échec. Pour gagner en 2012, Nicolas Sarkozy devra en tirer quelques leçons, forcément...

Des similitudes avec VGE

Les différences entre giscardisme et sarkozysme sont sans doute pléthore (en matière de politique économique notamment), mais à la lecture des souvenirs de VGE, les parallèles entre l'attitude des deux hommes, confrontés tous deux à une crise majeure (financière en 2008, pétrolière à partir de 1974), sautent aux yeux, jusque dans certains détails.

L'«ouverture». Nicolas Sarkozy n'a rien inventé, en intégrant des (ex)socialistes à son gouvernement. «C'est ce que j'avais entrepris en 1974», note Valéry Giscard d'Estaing, conscient qu'à l'époque (déjà) sa «majorité (avait) éprouvé une répulsion naturelle devant le partage des places...» «Jean-Jacques Servan-Schreiber (centre gauche) est devenu la tête de turc du procès de l'ouverture», raconte l'ancien Président – comme Eric Besson ou Bernard Kouchner en 2007. A une différence près: au début du septennat, JJSS s'était désolidarisé du gouvernement en tonnant contre les essais nucléaires, au point de se faire «remercier».
L'affiche de campagne de VGE en 1981 © 

La «modernité». En 2007, Nicolas Sarkozy a vendu une «démocratie exemplaire» et dépoussiérée... comme VGE en 1974. Ce dernier, déjà, avait promis la «modernité», annonçant un «républicanisme plus dépouillé, moins conformiste, moins rituel» (aussitôt décliné en petit-déjeuner avec des éboueurs à l'Elysée). Plombé par une succession de scandales (les «diamants » de Bokassa, les soupçons de trafic d'actions Rhône-Poulenc chez sa femme, etc.), Valéry Giscard d'Estaing avait rapidement déçu, écopant de «campagnes de presse» implacables (à son goût): un gaulliste de gauche avait ainsi dénoncé, dans Le Monde, «un fascisme à visage libéral, tout entier soumis à l'intérêt d'un clan»; tandis que le patron de Paris II avait dépisté «une présidence impériale», au «halo monarchique»... Sous la plume des contempteurs de Nicolas Sarkozy, ces mots-là n'ont pas pris une ride.

Un ami place Beauvau. En offrant le ministère de l'intérieur à son plus vieil ami, Brice Hortefeux, Nicolas Sarkozy a «singé» VGE: ce dernier avait en effet installé Michel Poniatowski, l'un de ses plus fidèles collaborateurs, place Beauvau. «Je savais qu'il adorait ce ministère, écrit Valéry Giscard d'Estaing. Il en avait rêvé pendant des années...» Le parallèle va même plus loin: en 1978, lors des élections législatives intermédiaires, Michel Poniatowski avait perdu sa circonscription, à l'image de Brice Hortefeux aux régionales de mars 2010 (n°1 de la liste UMP du Puy-de-Dôme, battue par la gauche).

La similitude, toutefois, s'arrête là: VGE, lui, avait illico «viré» son ami («une décision cruelle»). «Sans me prêter la rigueur d'un sénateur romain, j'étais décidé à appliquer les règles que je m'étais fixées, précise l'ancien Président dans Le Pouvoir et la Vie. Un ministre désavoué par le corps électoral ne pouvait pas retrouver son poste», selon lui.

La rigueur à Matignon. François Fillon, «père-la-rigueur» de Nicolas Sarkozy, rappelle Raymond Barre, le nez collé sur les finances publiques de 1976 à 1981, soucieux de dire la «vérité» aux Français quand VGE lui enjoignait de l'enrober. Une fois, Raymond Barre avait même déclaré, sans pincettes: «Les circonstances internationales pourraient imposer de renoncer (au maintien du pouvoir d'achat) temporairement»... Une «gaffe» analogue à la sortie de François Fillon sur la France «en situation de faillite» (en septembre 2007).

Au fond, VGE et Raymond Barre s'étaient réparti les rôles, le premier ministre assumant de jouer les «durs», exactement comme au sein de l'actuel couple exécutif. Dans ses mémoires, Valéry Giscard d'Estaing raconte ainsi qu'il lui arrivait de recevoir à l'Elysée le patron de la CGT-FO, qui venait se plaindre des rigidités de Matignon – une technique reproduite par le conseiller «social» de Nicolas Sarkozy (Raymond Soubie), soucieux de compenser la raideur de François Fillon face aux syndicats...

Enfin, Raymond Barre (à ses débuts) avait le don d'écraser son «patron» dans les sondages de popularité, à l'image de François Fillon. VGE s'en agaçait au plus haut point: «Existe-t-il des premiers ministres de droit divin, ou sont-ils plus modestement nommés par le Président de la République?», gronde-t-il dans ses mémoires. On croirait une citation de Nicolas Sarkozy piochée dans le Canard enchaîné...

L'amour des préfets. On sait l'attachement du président actuel à Claude Guéant, préfet devenu son directeur de campagne en 2007 (puis secrétaire général de l'Elysée). Eh bien VGE, lui aussi, appréciait la préfectorale, dont un représentant (Lucien Lanier), avait largement «contribué à (son) élection» en 1974. «Les préfets sont les hommes les plus qualifiés pour accomplir cette tâche, écrit Valéry Giscard d'Estaing. Car ils disposent à la fois de compétences d'organisation et d'expérience politique.» En 1981, à la recherche d'un directeur de campagne, il avait redemandé un nom à son ministre de l'intérieur: «J'aimerais que ce soit le meilleur de la nouvelle génération»...

Un blocage sur les grosses fortunes. VGE avait balayé l'idée d'une taxe spécifique sur les contribuables les plus riches (pourtant prônée par Raymond Barre), comme Nicolas Sarkozy s'est arc-bouté sur son «bouclier fiscal». Dans son essai, l'ancien chef d'Etat s'en explique ainsi: «Si l'on chargeait trop la barque, on risquait de provoquer le départ des “entreprenant” en direction de pays à fiscalité plus modérée, et de reproduire l'exil des Huguenots à la suite de l'édit de Nantes, qui (avait) handicapé sévèrement la créativité française...» Ce n'est pas le «style Sarkozy» (qui dit plutôt: «S'il y en a que ça démange d'augmenter les impôts, ils oublient qu'on est dans une compétition!»), mais c'est la même obsession.

Un goût pour Mireille Mathieu. La «diva», qui a donné de la voix en mai 2007, place de la Concorde, pour fêter la victoire de Nicolas Sarkozy, en entonnant La Marseillaise, avait déjà été invitée, entre les deux tours de scrutin de 1981, à chanter l'hymne national au meeting parisien de VGE.

Les leçons de l'échec de VGE

→ Le timing. «Je me suis fixé comme règle de ne m'occuper (de la présidentielle) (...) qu'à partir de l'automne 1980, six mois avant la date prévue», se remémore Valéry Giscard d'Estaing. Sa déclaration officielle de candidature était tombée à deux mois du scrutin – alors que «rien n'est encore préparé». Nicolas Sarkozy ne reproduira jamais la même erreur: s'il se porte candidat, ce sera «à la fin de l'été ou au début de l'automne 2011» (comme il l'a déjà expliqué à la chaîne américaine CBS). Surtout, il se prépare déjà. Un fidèle de François Fillon, d'ailleurs, ironise: «Sarkozy a commencé à penser à 2012 le jour où il a commencé à penser à 2007»...

Un remaniement. VGE a conservé Raymond Barre (le «catastrophiste») jusqu'aux dernières heures de son septennat – alors même qu'il avait prévu à sa nomination de s'en «débarrasser» plusieurs mois avant l'élection... «Vous pourriez faire appel à Simone Veil», lui a notamment glissé Pierre Juillet (ex-conseiller de Georges Pompidou), qui la jugeait plus consensuelle. Après moult tergiversations, VGE a plutôt misé sur la stabilité; il s'en est longtemps mordu les doigts. Averti, Nicolas Sarkozy gardera-t-il François Fillon jusqu'en 2012, ou dégainera-t-il un joker (comme le radical-écolo Jean-Louis Borloo)?

Un projet. Le candidat VGE a eu l'outrecuidance de croire qu'il gagnerait sur son bilan. «Dans l'hypothèse d'une réélection (...), on n'a plus besoin de se faire connaître, mais plutôt de justifier son action», s'imaginait-il à sept mois du premier tour. Au fond, il a saisi trop tard la nécessité d'un projet. «Il va falloir que je m'adresse à l'imagination (des Français), que je suscite leur enthousiasme, tout en restant crédible, réalisait-il en mars 1981. Comment faire?» Idem pour Nicolas Sarkozy: comment avancer des promesses inédites sans paraître se moquer du monde? «Il peut y avoir une contagion de l'enthousiasme aussi persuasive que celle du pessimisme», veut croire VGE...

Des coups. En cas de réélection, ce dernier affirme qu'il aurait raccourci le mandat présidentiel de 2 ans. En 2006, il s'en voulait (dans un entretien au Parisien) d'avoir procrastiné: «J'aurais pu faire un référendum sur le quinquennat (avant mai 1981), en disant que je me représentais pour cinq ans, mais j'y ai pensé trop tard...» Et d'ajouter: «Ma campagne n'a pas été bonne; je n'ai pas fait de coups.» A bon entendeur...

Mathilde Mathieu


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