Nagui, l’homme qui valait 100 millions (d’argent public)

Jusqu’où la télévision publique est-elle prête à aller pour payer ses stars ? La direction de France Télévisions est une nouvelle fois confrontée à cette délicate question dans la négociation de la prolongation du contrat de Nagui. Selon nos informations, le précédent contrat du producteur, qui doit une grande partie de sa carrière au service public, prévoyait pour la période de 2017 à 2020 un montant total de 100 millions d’euros.

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On savait que Nagui bénéficiait d’un statut très privilégié. Mais même à la tête de France Télévisions (France TV), beaucoup ignoraient à quel point la star des antennes est choyée.

Selon les informations obtenues par Mediapart, le producteur de télé a bénéficié au cours des trois dernières années d’un véritable pont d’or de la part du service public, et de clauses si avantageuses qu’elles réveillent les pires souvenirs chez plusieurs proches du dossier : ceux du scandale des producteurs-animateurs dans les années 1990, qui avait poussé à la démission le président Jean-Pierre Elkabbach.

Les termes du contrat passé en 2017 entre Nagui et France Télévisions, qui prévoyait une rémunération de 100 millions d’euros sur trois ans, ne peuvent qu’interroger alors que France Télévisions a, sous la pression de l’État actionnaire, enclenché en 2019 un plan d’économies drastiques de 400 millions d’euros en trois ans, sur un budget de quelque 2,5 milliards.

En mai 2019, direction et syndicats ont signé un accord d’entreprise prévoyant le départ volontaire de centaines de personnes (jusqu’à 900) en trois ans. Nagui n’a nullement été touché par cet accord. Et pour cause : la présidente de France Télévisions, aujourd’hui candidate à sa propre succession, qui se jouera le 24 juillet, lui a signé en mai 2017 une « lettre confidentielle » sécurisant ses prestations sur trois ans.

En attendant le scrutin, la négociation du renouvellement du contrat avec Nagui, retardée par le Covid, est « en cours », explique-t-on à France Télévisions, en admettant que le climat social actuel pèsera « bien évidemment » sur l’issue des discussions.

Le producteur-animateur Nagui négocie la prolongation de son contrat chez France TV. © France Télévisions

L’accord-cadre de trois ans de 2017 a été négocié avec Nagui et sa société Air Productions par Delphine Ernotte en personne, la présidente étant soucieuse de conserver le producteur dans le groupe jusqu’à la fin de son mandat. Fondée et présidée par Nagui, Air Productions est détenue par le puissant groupe Banijay, dont l’animateur est actionnaire à 5,3 %.

La présidente a alors choisi de passer par un contrat pluriannuel englobant plusieurs émissions produites et animées par Nagui (les principales étant les quotidiennes « Tout le monde veut prendre sa place » et « N’oubliez pas les paroles » et le magazine « Taratata »), en lui offrant de nombreuses garanties et une rémunération substantielle : 100 millions d’euros sur trois ans, selon nos calculs.

Ce montant comprend le salaire de Nagui en tant qu’animateur, mais aussi toutes les prestations vendues par sa société de production (les concepts, les équipes de tournage, etc.). Quelle proportion revient in fine dans les poches du présentateur ?

Selon Capital, Nagui a touché en 2017 entre 750 000 et 1 million d’euros de salaire pour ses contrats avec France 2. Une somme à laquelle il convient d’ajouter son salaire, de 120 000 à 150 000 euros par an, pour son émission « La Bande originale » sur France Inter, une autre entité publique.

Sollicité par Mediapart, Air Productions n’a pas souhaité commenter ces chiffres, même si Nagui avait lui-même confirmé au magazine Stratégies qu’« on ne doit pas être loin [de la vérité – ndlr] ». Air Production ajoute que « Nagui n’a touché aucun dividende » de Banijay sur la période (voir l’ensemble des questions et réponses sous l’onglet Prolonger).

« Comme c’est du bénévolat, on ne peut pas parler de salaire, c’est un défraiement », avait ironisé l’animateur en 2016 au sujet de sa rémunération à France Inter. Une blague que n’avaient pas manqué de moquer, le lendemain, les humoristes de la station en lançant un « Naguithon » ou en appelant à la création de la « Fondation Abbé Nagui ».

Interrogé sur l’importance de ces contrats avec Air Productions, France Télévisions explique pour sa part que « ce partenariat est un incontestable succès pour France Télévisions, construit autour du programme d’access “N’oubliez pas les paroles” » (lire l’intégralité de la réponse sous l’onglet Prolonger).

« Ce divertissement de qualité correspond entièrement à nos missions de service public. Il permet de fédérer chaque jour un large public, particulièrement jeune et diversifié, qui correspond aux objectifs de la télévision publique », ajoute le groupe.

France TV considère aussi qu’il est « particulièrement remarquable » que les recettes publicitaires que génèrent ces émissions quotidiennes sont supérieures à leur coût de production.

« Nagui rapporte plus d’argent qu’il n’en coûte », insiste la direction par téléphone. Un professionnel consulté par Mediapart pose le sujet dans l’autre sens : rien de plus normal à ce que ces émissions soient profitables puisqu’elles sont positionnées sur les cases les plus rentables en termes de recettes publicitaires.

Chez France Télévisions, on insiste aussi sur la valorisation de Nagui sur le marché télévisuel, et le risque qu’il file chez la concurrence. Mais là encore, tout est question d’approche : quelle serait, en effet, la cote de Nagui et de ses émissions sans la télévision publique, grâce à laquelle il a bâti l’essentiel de sa carrière et rencontré ses plus grands succès ?

Au début des années 2000, l’animateur, alors parti tenter sa chance dans le privé, a connu une traversée du désert, avant de retrouver le haut de l’affiche en 2005 sur France 2 avec « Intervilles ».

Comme avec Nagui, le débat sur la manière dont la télévision publique installe des animateurs-producteurs et contribue à leur ascension, jusqu’à s’en rendre dépendant et paralyser le marché, n’est pas nouveau.

Il est même source de tensions régulières depuis que le député Alain Griotteray (UDF), rapporteur spécial du budget de la communication de la commission des finances de l’Assemblée nationale, a utilisé en 1995 ses pouvoirs d’investigation pour se pencher pour la première fois sur la nature des relations entre France TV et plusieurs stars des antennes.

Le parlementaire découvre alors l’ampleur de l’inflation des contrats des animateurs-producteurs qui, sous la présidence de Jean-Pierre Elkabbach, étaient passés de 200 millions de francs en 1993-1994 à 640 millions en 1995-1996, sur un budget de 4,8 milliards de francs. Alain Griotteray déterre les rémunérations mirobolantes d’Arthur, Mireille Dumas, Michel Drucker ou Jean-Luc Delarue, et les bénéfices astronomiques engrangés par la poignée de producteurs qui trustent le marché.

Un programme, au contenu indéfini, à 500 000 euros

« Les Guignols de l’Info », sur Canal +, moquent l’appétence de l’animateur Jean-Luc Delarue pour les « patates ». Ses contrats avec la chaîne publique lui garantissent un chiffre d’affaires de 142,8 millions de francs pour l’exercice 1996-1997, soit un peu moins de 22 millions d’euros. Et Elkabbach finit par démissionner en mai 1996, sans toutefois faire l’objet de poursuites. « La redevance payée par les usagers de la télévision a assuré à quelques vedettes des rémunérations individuelles parmi les plus élevées de France », critique Alain Griotteray.

La Cour des comptes se saisit dans la foulée du dossier et considère à son tour que « produit d’une politique conduite sous la responsabilité personnelle du président de France Télévisions », « la pratique des contrats passés avec quelques animateurs-producteurs, telle qu’elle s’est développée à partir du début de 1994, a échappé au contrôle de l’État actionnaire et s’est accompagnée d’un déséquilibre des relations juridiques et financières entre cocontractants, au détriment de France 2 ».

À l’époque, Nagui est aussi cité dans la presse comme un des bénéficiaires du système, même s’il n’est pas en première ligne. « La volonté de nuire de certaines personnes a alimenté une communication à charge volontairement sans refléter la réalité et la conformité de nos contrats », rétorque-t-on aujourd’hui chez Air Productions. Pour un contrat signé en 1994 pour l’émission « N’oubliez pas votre brosse à dents », la Cour des comptes a toutefois estimé que France 2 avait « consenti à Air Productions une libéralité qui constituait pour elle un important manque à gagner ».

La Cour s’étonne aussi de manière générale que « le contenu des émissions importe si peu ». Jean-Pierre Elkabbach réplique que les animateurs-producteurs ont permis de « donner un coup de jeune à France 2, et de gonfler les recettes publicitaires ». Vingt ans plus tard, en 2016, dans un nouveau rapport, la Cour des comptes insiste sur le fait que « France Télévisions se trouve dans une situation plus proche d’un guichet de subventions que d’une entreprise en négociation commerciale avec ses fournisseurs ».

Présidente de France TV depuis 2015, Delphine Ernotte est candidate à sa propre succession. © France Télévisions

Jusqu’à quel montant faut-il récompenser le talent, même plébiscité par les téléspectateurs, dès lors qu’il s’agit d’argent public ? Et puisqu’il s’agit d’argent public (et non d’un contrat sur une chaîne privée, comme Cyril Hanouna sur C8), ne faut-il pas s’interroger sur la disproportion de revenus avec un journaliste, voire un ministre ou un président de France Télévisions ? Jusqu’où faut-il pousser la prime au divertissement ? C’est aussi à ces questions que devront répondre les candidats à la présidence.

Depuis le scandale de 1996, de nouvelles règles de contrôle internes ont été instaurées pour canaliser les choix de la présidence. Les contrats supérieurs à 10 millions d’euros sont obligatoirement soumis à une validation du sous-comité des engagements, émanation du conseil d’administration du groupe, qui peut aussi auditer les comptes des sociétés de production afin de contrôler leurs marges. Ce qui n’est pas rien dans le cas d’Air Productions, entreprise qui ne dépose pas ses comptes, comme la loi l’y oblige pourtant, et n’a pas été contrainte de le faire par France TV avant de contracter avec le groupe public.

Malgré les règles internes, dans l’accord-cadre signé pour trois ans avec Nagui le 24 mai 2017, la présidente Delphine Ernotte s’est engagée sur plusieurs émissions sans avoir préalablement consulté le sous-comité des engagements. « La lettre que vous mentionnez est une étape de la négociation entre France Télévisions et Air Productions qui liste l’ensemble des collaborations envisagées », justifie à Mediapart Christian Vion, directeur général délégué gestion, production et moyens de France TV. Un juriste spécialisé estime au contraire que le document a tout d’un contrat. Dans ses réponses à Mediapart, Air Productions parle aussi explicitement d’un « contrat ».

En réalité, selon Christian Vion, avant de se concrétiser, les projets ont tous été validés un par un « en CIP (comité d’investissement des programmes) ou en SCE (sous-comité des engagements) ». « En l’absence de validation, le projet ne pourrait pas être produit », ajoute-t-il, en estimant qu’à « toutes les étapes, les procédures ont été respectées ».

Il n’en reste pas moins que les membres du conseil d’administration, qui n’ont pas eu accès au contenu de l’accord-cadre, n’ont donc pas été informés de l’importance des concessions accordées par France Télévisions dans ses négociations avec l’animateur.

Dans sa lettre du 24 mai 2017, la présidente Delphine Ernotte s’est par exemple engagée, en complément des émissions déjà en place, à commander à Nagui pour 2017 une émission pour un prime time dont le contenu, indéfini, est « à déterminer d’un commun accord entre les parties ». Un seul point est clair dans l’accord : l’émission inconnue pourra coûter jusqu’à 500 000 euros…

À travers l’accord-cadre, Delphine Ernotte promet aussi de « faire nos meilleurs efforts afin de coproduire ou préacheter à Air Productions ou l’une de ses quelconques filiales des documentaires et des fictions ». « Aucun projet de fiction française n’a été produit et un seul documentaire l’a été sur la période de l’accord », relativise France TV.

Pour les émissions déjà en place, Nagui obtient aussi de solides garanties. Un « changement de format » de « N’oubliez pas les paroles », tous les soirs sur France 2, n’est envisagé que si l’audience de l’émission est inférieure à 12 % sur un public de « 4 ans et + », soit une barre en-dessous de l’audience moyenne de la chaîne.

Pourquoi un seuil si bas ? « Une clause d’audience ne constitue jamais un objectif d’audience. L’objectif d’audience est toujours supérieur à la clause, qui fait l’objet d’une négociation et qui représente un plancher qui permet à France Télévisions de rompre unilatéralement un contrat », justifie M. Vion.

En l’espèce, l’accord-cadre signé avec Delphine Ernotte prévoit que, si changement de format il y a, il « pourra être envisagé en concertation » entre France Télévisions et Nagui, sans modification du nombre d’émissions commandées ni de leur coût unitaire. Ce qui assure à l’animateur, même en cas de crash industriel, trois ans d’émissions aux mêmes conditions. Autre sécurité en cas d’échec de l’émission « Tout le monde veut prendre sa place » : la patronne de France TV garantit à Nagui qu’il pourra aussi animer l’éventuel programme de remplacement.

Cela contredit l’argument principal avancé par Nagui dans ses interviews : oui, il est bien rémunéré, mais c’est parce que « tout peut s’arrêter du jour au lendemain », explique le producteur. En fait, non, des garanties lui sont données sur plusieurs années, quels que soient même ses résultats.

La présidence de France TV a aussi donné à Nagui la possibilité de présenter, à la même heure que « Tout le monde veut prendre sa place », son émission sur France Inter, en précisant toutefois que cette condition est « à la réserve que cela ne provoque pas des réactions négatives de téléspectateurs et auditeurs ». Comment ces « réactions » sont-elles quantifiables et évaluées ? France TV ne répond pas, estimant juste qu’il « était naturel de faciliter la présence d’un animateur sur une antenne du service public ».

Air Productions estime pour sa part que, « parallèlement aux efforts demandés aux salariés de FTV [France Télévisions] », elle « n’a cessé depuis une dizaine d’années, contrat après contrat, d’accepter des réductions de prix pour les mêmes programmes ». Par ailleurs, la société de production explique qu’elle « crée de nombreux emplois et édite chaque mois plus de 500 fiches de paye pour les émissions animées par Nagui » : « Sans Nagui, aucun de ces emplois ne serait créé. »

Michaël Hajdenberg et Antton Rouget

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