Histoire d’une rumeur antiroms nourrie par les réseaux sociaux

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En Seine-Saint-Denis, une rumeur persistante d’enlèvements d’enfants par des membres de la communauté rom a abondamment circulé. Trois semaines plus tard, parents, enfants et enseignants expliquent que ce bruit a laissé des traces dans les villes concernées. 

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La boucle de messagerie sur téléphone Whatsapp de cette école d’une ville moyenne de Seine-Saint-Denis fait d’ordinaire office d’outil pour préparer des actions à mener dans l’établissement scolaire, ou communiquer entre parents à propos des absences des enseignants. Mais durant deux jours fin mars, elle est devenue le canal de diffusion d’une rumeur alarmiste.

« Bonjour à tous, vous êtes au courant des enfants qui se sont fait courser par les roumains la semaine dernière devant l’école », lance une mère de famille. Pour appuyer ces propos, celle qui est à l’origine de cette conversation joint une capture d’écran reproduisant en substance le même message avec plus de détails. Un camion blanc de marque Clio sillonnerait le département à la recherche de proies.

Une jeune fille de 16 ans aurait même été enlevée non loin, dans le quartier de Bondy nord, en pleine journée. Il est recommandé aux parents de faire preuve de la plus grande vigilance pour préserver leurs enfants et d’éviter « les petites ruelles ». Les responsables de ces enlèvements seraient des Roms et auraient pour dessein de livrer les victimes à un réseau de prostitution ou de revendre leurs organes. Un vrai scénario catastrophe, qui pourrait prêter à sourire s’il n’avait pas eu des conséquences dramatiques. 

Des agressions bien réelles se sont produites un peu partout dans le département et à Colombes dans les Hauts-de-Seine. Certains de leurs auteurs présumés ont comparu à Bobigny le 17 avril (lire le compte-rendu des comparutions ici). Seulement, ces expéditions punitives ne reposent sur rien de concret ou réel.

Dans la discussion de groupe, l’un des parents rapporte avoir joint le commissariat une semaine plus tôt à ce propos. Les policiers lui ont assuré que ce n’était là qu’une rumeur. Mais une semaine plus tard, il doute encore. « En attendant, tenons nos enfants par la main », recommande-t-il dans la messagerie interne. Une mère intervient alors pour juger que ce n’est pas le lieu approprié pour diffuser de telles rumeurs et de tels préjugés racistes. D’autres parents joignent leurs voix à la protestation dont Julien*, choqué qu’une telle discussion ait lieu et en ces termes.

A Triel-sur-Seine (Yvelines) en octobre 2013 © Reuters A Triel-sur-Seine (Yvelines) en octobre 2013 © Reuters

Trois semaines plus tard, dans les foyers de la rumeur, la pression est redescendue. La camionnette blanche ne constitue plus le cœur des conversations mais les réflexes de peur demeurent. Kenza, 32 ans, essaie de faire avaler à sa fille de cinq ans son goûter assise sur un banc face au club d’arts martiaux, le CKF de Bondy (Seine-Saint-Denis). Celle-ci se remet difficilement d’une intoxication alimentaire. Cette infirmière de 32 ans couve du regard son enfant et a bien entendu parler de cette rumeur. Elle dit même y croire.

Après tout, raconte-t-elle, une maman de trois filles de l’école qu’elle « connaît de vue » a raconté que des Roms ont tenté d’arracher l’une des fillettes à sa mère. « Ils tiraient la petite. Mais heureusement des jeunes de Bondy nord sont intervenus. Ils connaissent tout le monde et ils ont bien vu que ce sont des gitans. Ça fait peur. » Kenza raconte faire encore plus attention dorénavant à la sortie de l’école de sa fille. 

Depuis, assure-t-elle, les pratiques parentales ont changé. « Chacun s’accroche à son enfant et on ne va plus dans les parcs isolés comme le bois de Bondy. J’ai peur. » Des parents venus déposer leurs enfants avaient pour habitude de laisser à l’extérieur de l’école la poussette avec leur bébé endormi, le temps de quelques minutes pour déposer leur aîné à l’intérieur de la maternelle. Désormais, explique encore Kenza, ces mères prennent leur petit dans leurs bras par crainte des enlèvements. Interrogée sur la crédibilité de ce témoin, elle persiste : « Je la crois, elle ne va pas mentir à propos de ses enfants, elle n’aurait aucun intérêt à le faire. »

Sa belle-mère à côté d’elle opine du chef. Elle a plutôt tendance à croire ce récit, car croit-elle savoir, une vidéo montrant cet enlèvement circule. Elle-même « l’a vue sur le téléphone de quelqu’un ». Kenza avoue du bout des lèvres aussi : « Les Roumains n’ont peur de personne mais ils nous font peur. Ils n’ont pas d’éducation ni de discipline donc ils peuvent le faire. » À Bondy en effet, depuis un an, un bidonville abritant des familles roms s’est installé.

Le doute a été instillé. La preuve, tout le monde en a entendu parler. Rien d'étonnant, dans un entretien au Bondy Blog, Mehdi Moussaïd, un chercheur spécialisé dans l’étude des foules et de leur comportement, expliquait : « Les fausses informations, les mensonges se propagent six fois plus vite que les vraies informations selon les études. Plus quelque chose est faux, plus ça se propagera vite. »  

À Bondy, le sujet n’en est plus vraiment un pour les adolescents, mais ils ont suivi avec attention l’affaire et sa genèse. « C’est parti de Facebook et ça a atterri sur les autres réseaux et finalement on a vu que des captures d’écran de mauvaise qualité, pour moi ce n’est pas crédible », retrace Julie, une collégienne de 14 ans. Elle considère aussi que ces rumeurs touchent les « naïfs ». « C’est peut-être vrai, c’est peut-être faux, mais moi je n’y ai pas cru. » Lorsque cette rumeur a gagné Snapchat, le réseau social d’échanges de photos plébiscité par les adolescents, elle a pris de l’ampleur.

Malgré tout, elle n’est pas dupe, dit-elle. Pas plus que son amie Rima, qui se rappelle que beaucoup de disparitions signalées sur les réseaux sociaux se révèlent fausses ou que la rumeur d’une purge le soir d’Halloween – soit un appel à se battre et commettre des dégradations sur les biens et les personnes – a commencé sur Snapchat. « Alors que ce n’était qu’un délire et tout le monde l’a pris au sérieux. »

Leurs parents se sont laissé gagner par l’inquiétude et leur ont recommandé de faire attention. Julie ajoute que son père « n’est pas du genre à avoir des préjugés racistes » mais la peur l’a gagné. La mère de Rima l’a elle aussi avertie de ce risque supposé. « Elles se sont monté la tête entre copines », balaie l’adolescente. 

Les deux jeunes filles confient ne pas être surprises de cet arrière-fond raciste. Toute la journée, aux collèges, elles entendent les élèves se lancer au visage des insultes basées sur l’appartenance ethnique des uns et des autres. Elles ont bien sûr assisté à la litanie des préjugés contre les Roms mais les assimilés Pakistanais subissent aussi leur lot d’humiliations. 

Toutes fantaisistes qu'elles soient, Julien, l’un des parents d’élèves de la FCPE, a vu les conséquences concrètes de ces allégations. Désormais lorsqu’il accompagne son fils à son entraînement de football, il a remarqué qu’une mère de famille qui laissait habituellement son fils attendre l’entraîneur sur les gradins des tribunes avec ses amis, l’avait cette fois-ci escorté jusqu’au vestiaire. 

Lounès*, enseignant d’histoire et géographie en collège à Montfermeil, a eu toutes les peines du monde à faire entendre raison à ses trois classes de cinquième. Ceux-ci ont abordé le sujet. Tout de suite, il a essayé de démonter leur récit, les plaçant face à ses incohérences. Mais ils campent sur leur position et jurent avoir vu des vidéos de cette fameuse camionnette blanche. « Je leur ai expliqué par exemple qu’en France, on n’enlevait pas des enfants sans que ça crée de l’émoi. Mais ils croient dur comme fer à cette histoire. Ils doutent de tout, sauf de ce qu’ils voient sur Internet. Lorsque je leur parle de Jeanne d’Arc, ils me demandent :“Comment savez-vous que c’est vrai ?” Dans ces cas-là, j’aborde la question des sources. »

Le professeur rappelle que le bouche à oreille fonctionne à plein dans les quartiers populaires et déplore que des clubs de football, jugés comme des autorités légitimes à leurs yeux, aient diffusé à leur tour ces avertissements fallacieux. Le 24 mars, le club de football de Montfermeil a en effet diffusé un communiqué sur Facebook. Le post, supprimé par la suite, mettait en garde contre des tentatives d'enlèvements d'adolescents. On y lisait que « quatre de nos joueuses (U15 féminines) [avaient] été victimes d'une tentative d'enlèvement ce samedi 23 mars sur la ville de Clichy-sous-Bois ».

Difficile de déminer ensuite ces préjugés. « Ils ne connaissent pas de personnes roms, pour eux ce ne sont que des voleurs d’enfants ou des mendiants. Je leur ai expliqué que parmi eux, il y en a qui sont victimes de discrimination, et que ça les choque. C’est la même chose. »

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Les prénoms suivis d'un astérisque ont été modifiés à la demande des personnes interviewées.