L’internement des nomades, une histoire française

Par Pierre-Yves Bulteau

Quand une politique ciblée de fichage et de contrôle d’une partie de la population par un État tombe entre les mains d’un régime autoritaire ou collaborationniste, cela donne l’internement des nomades, entre 1940 et 1946. Reportage en Loire-Atlantique.

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Moisdon-la-Rivière (Loire-Atlantique), de notre envoyé spécial. - Christophe Sauvé fait partie de ces êtres pour qui « il faut toujours mettre de la vie là où il y a la mort ». Traversé dans sa chair par cette histoire tout aussi intime que collective, cela fait maintenant dix ans que celui que tout le monde appelle « rachai », le curé des « voyageurs », arpente patiemment les rayonnages des archives diocésaines de Nantes pour y retrouver le nom de ses défunts.

C’est là, dans une aile de cette imposante bâtisse de centre-ville, que sont conservés les registres paroissiaux de Moisdon-la-Rivière et des communes du pays castelbriantais. Un territoire, marqué à jamais par l’exécution de Guy Môquet et de quarante-huit de ses compagnons d’armes, d’où a récemment surgi la mémoire d’autres victimes recensées de la collaboration pétainiste : celle des 567 adultes et enfants internés dans le camp de la Forge, entre novembre 1940 et mai 1942.

Des « indésirables » de l’histoire, dont la mise à l’oubli découle de préjugés encore bien ancrés, comme l’expliquait à Mediapart, Émilie Jouand, l’été dernier.

Entretien avec Emilie Jouand. © PYB/AL/SB/PM

« Pour bien comprendre comment on en est arrivé à une telle extrémité, explique encore l’auteure de La Concentration des nomades en Loire-Inférieure, il faut se plonger dans un contexte où l’État français a profité des fortes tensions avec l’Allemagne pour ériger un vaste système de contrôle des populations circulant sur son territoire. » Votée le 16 juillet 1912, la loi relative à l’exercice des professions ambulantes et à la circulation des nomades détermine trois catégories de populations et en organise le fichage par l’instauration d’un carnet anthropométrique.

Celui-ci concerne tout autant les « marchands ambulants », de nationalité française ou non, que les « forains » exerçant une activité française et possédant obligatoirement la nationalité française. Sans oublier les « nomades », venant de l’étranger pour travailler ou étant soit des sans domicile fixe, circulant au gré des activités agricoles et industrielles, soit des familles tsiganes présentes depuis des générations sur le sol français.

« Parmi les Tsiganes, complète Émilie Jouand, on retrouve différents groupes qui vont changer de noms selon l’endroit où ils habitent : les Manouches dans l’ouest de la France, les Gitans plutôt dans le sud, les Romanichels au nord-ouest, les Sinti venus d’Italie, les Roms de Bulgarie... »

Marcel Laisis. © PYB Marcel Laisis. © PYB

De cette période, Marcel Laisis en parle comme si c’était hier. Prenant le soleil sur le bitume de l’aire d’accueil de la Fardière, l’octogénaire raconte. « Ma famille venait directement d’Italie et je me souviens très bien de mon grand-père me parlant de ces carnets collectifs. Dedans, il fallait y mettre la couleur du cheval, de la roulotte, les vaccins et la photo de chaque membre de la famille, y compris les enfants, à partir de cinq ans. C’était obligatoire et il fallait pointer à la gendarmerie tous les jours avec. À chaque arrivée et à chaque départ sinon, attention, c’était la contravention. »

Sous le vrombissement incessant du pont de Cheviré, le patriarche poursuit, échauffé par tant de souvenirs remontés. « Mon père, il a fait deux mois de prison, pour ça, pour une journée où il a oublié de faire viser le carnet de famille. Deux mois de prison ! »

Les bruits de bottes résonnant partout en Europe, les familles aux noms à consonances allemandes et italiennes deviennent suspectes aux yeux des autorités françaises, qui les considèrent très vite comme des ennemis de l’intérieur. Dès octobre-novembre 1939, le gouvernement Daladier profite de la loi de 1912 pour faire déplacer les familles nomades franciliennes vers les campagnes.

Une forme d’assignation à résidence, confiée aux forces de police et de gendarmerie, sur laquelle s’appuiera la mesure du 6 avril 1940 interdisant aux « nomades », « forains » et « marchands ambulants », toute forme de circulation sur l’ensemble du territoire français.

Le régime de Vichy installé, cette mesure va directement bénéficier à l’occupant allemand. « Cette logique de s’appuyer sur des lois internes déjà existantes était très utilisée par l’Allemagne nazie, relève Émilie Jouand. Cela avait pour avantage de faire accepter plus facilement à la population des mesures, en réalité, discriminatoires. En octobre 1940, il va donc être demander aux différents préfets de la zone occupée d’organiser la création de camps pour y enfermer les nomades. »

C’est ainsi que le préfet de Loire-Inférieure décide de réquisitionner le site de la Forge. Un site qui a déjà servi, entre 1937 et 1939, à l’enfermement des Républicains espagnols, fuyant la dictature franquiste.

Créé par un arrêté du 7 novembre, le camp de la Forge ouvre donc le 11 novembre 1940. Entouré des eaux du Don, encerclé par la forêt et enserré dans une paroi de rochers, le manque d’aménagement de cet ancien site industriel se fait cruellement ressentir. Tout comme celui du ravitaillement. Entre fin janvier et début février 1941, six enfants de moins de deux ans y décéderont.

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