L'affaire «Charlie Hebdo» ou la caricature de l'époque

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Avec son hystérisation de notre vie publique, où toute l'actualité semble tourner autour de lui seul, promu petit Roi Soleil d'une nation stupéfaite, Nicolas Sarkozy est en passe de réussir son pari: rendre folle notre presse pour que nous n'y comprenions plus rien, pour que le faux semble vrai, pour que l'accessoire l'emporte sur l'essentiel. Loin d'être mineure, la crise picrocholine qui agite actuellement l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo relève de ce registre. Allons-nous assister à l'ultime normalisation médiatique, celle qui, s'agissant des puissants et des puissances, bannit l'humour, la caricature, l'insolence, les mauvaises pensées et le mauvait goût? Tentative de décryptage et ébauche de discussion.
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Dans un jugement rendu le 30 novembre 2010, le tribunal de grande instance de Paris a condamné la société éditrice de Charlie Hebdo pour rupture abusive du contrat qui la liait depuis seize ans avec le caricaturiste Siné. Le tribunal a considéré qu'«il ne peut être prétendu que les termes de la chronique de Maurice Sinet (publiée le 2 juillet 2008 et dans laquelle le dessinateur raillait l'arrivisme de Jean Sarkozy) sont antisémites, ni que celui-ci a commis une faute en les écrivant». D'autant, précise le jugement, que la chronique avait été soumise à la relecture du directeur de la publication, Philippe Val. La société éditrice devra donc verser 40.000 euros de dommages et intérêts à Siné.

 

Le dessinateur avait déjà gagné en 2009 le procès que lui avait intenté la Licra devant le tribunal de Lyon: Siné avait été relaxé, le tribunal jugeant qu'il n'avait pas incité à la haine raciale. «Maurice Sinet ne fait qu'user de sa liberté d'expression», avaient conclu les magistrats lyonnais qui ajoutaient: «La liberté d'expression l'emporte sur le respect des croyances surtout dans le style de la satire, un genre qui se situe dans l'exagération et l'outrance».

 

Ces décisions de justice confirment la position prise d'emblée par Mediapart, à contre-courant de la majorité des médias, dans cette affaire symbolique des relations entre le pouvoir et la presse sous le sarkozysme. Depuis, Philippe Val, le licencieur de Siné, a quitté la direction de Charlie Hebdo pour celle de France Inter dans le cadre de la réforme de l'audiovisuel public qui accorde les pleins pouvoirs de nomination au seul président de la République.

 

A l'occasion de ce jugement, nous vous proposons donc de (re)lire l'analyse mise en ligne sur Mediapart le 18 juillet 2008. Elle fut suivie de deux autres articles, également toujours pertinents, nous semble-t-il, que vous pouvez (re)lire en cliquant sur les liens ci-dessous:

- «Charlie Hebdo»: la vérité des faits contre la folie des opinions

- «Charlie Hebdo» et Siné: l'exacte vérité sur le précédent de 1982

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D'abord les faits, dans leur simplicité. Le dessinateur Siné, qui va sur ses 80 ans, est une figure d'un genre, voire d'un art fort noble qu'ont souvent illustré les libertaires dans la presse française – il suffit de se souvenir de L'Assiette au beurre où, au début du siècle dernier, figuraient des dessins d'un artiste aussi talentueux que Félix Vallotton qui choquaient le bourgeois. Engagé, radical, excessif, athée militant et antimilitariste de toujours, Siné, au-delà de ses convictions que l'on partage ou non, est donc l'auteur d'une œuvre qui a son style, sa cohérence, ses fidélités et son authenticité.

 

Il fut du premier Charlie Hebdo comme du second, reparu au début des années 1990 et aujourd'hui dirigé par Philippe Val. Il ne se contente pas d'y dessiner mais y tient une sorte de blog de caricaturiste qui mêle textes et dessins, coups de gueule et coups de crayon. Le tout dans la manière caractéristique de cette école de dessinateurs de presse qui, dans le climat radical des années 1960-1970, bouscula les bienséances du bon goût officiel et du savoir-vivre bourgeois. C'est ainsi que, dans le numéro du 2 juillet de l'hebdomadaire, on a pu lire sous sa plume ceci:

 

"Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le parquet (encore lui!) a même demandé sa relaxe! Il faut dire que le plaignant est arabe! Ce n'est pas tout: il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d'épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit!"

 

Il fallut attendre une semaine pour que ce texte, qui semble n'avoir pas créé d'émoi ni juste avant ni immédiatement après sa publication dans Charlie, devienne l'enjeu d'une polémique qui, depuis, n'a cessé d'enfler. Sommé de s'excuser par la direction de l'hebdomadaire, Siné accepte de signer un texte dont Marianne2, sous la plume d'Anna Borrel, puis Rue89, sous la plume d'Augustin Scalbert, ont dévoilé le contenu. Le voici:

 

"Mon édito de la semaine dernière sur Jean Sarkozy a suscité beaucoup de réactions. Je me suis fait traiter d'antisémite sur RTL et on m'a même rapproché de cette ordure de Konk [dessinateur au Monde dans les années 1970, progressivement passé à l'extrême droite]. Mes amis de Charlie se sont émus. J'ai relu… Bon, c'est vrai que ça pouvait être mal interprété… Je voulais dénoncer l'imbécilité de se convertir à une religion quelle qu'elle soit et, par ailleurs, la fascination de la famille Sarkozy pour le fric. J'ai synthétisé mon propos et au final, il en est resté ce qui peut être analysé comme un raccourci ambigu et condamnable. Je m'excuse auprès de ceux qui l'ont compris comme tel."

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Le débat faisant rage dans le club de Mediapart sur cette affaire qui m'a d'abord semblé bien parisienne, je me suis résolu à aller y voir de plus près. Le résultat est entre l'analyse – proposer un contexte factuel pour la réflexion – et le parti pris – ébaucher une prise de position. Je n'ai évidemment aucun enjeu personnel dans ce dossier, ne voulant que du bien à Charlie Hebdo dont l'insolence et l'indépendance sont décisives. Mais je crains que toute cette malheureuse histoire ne fasse le jeu des adversaires de cette insolence et de cette indépendance, justement.

 

On trouvera, sous l'onglet "Prolonger", quelques liens mediapartiens avec les blogs concernés.

 

J'y ai ajouté, à la mi-journée samedi 19 juillet, une vidéo de l'émission "Droit de réponse", animée par Michel Polac, consacrée à la fin du premier Charlie Hebdo en 1982.

 

Début décembre 2010, cet aticle a été actualisé à l'occasion du jugement rendu le 30 novembre 2010 par le tribunal de Paris et donnant raison au dessinateur Siné contre Charlie Hebdo.